Pierre Bayard se soumet à la question

Une fois de plus, Pierre Bayard fait mouche, en s’interrogeant. Le titre de son quinzième livre ne surprendra pas ses lecteurs : Aurais-je été résistant ou bourreau ? De ses ouvrages précédents (tous sauf un publiés par les éditions de Minuit), six étaient déjà des titres d’essai littéraire façon polar, du sérieux au fond, de la clarté dans la forme. On peut être professeur d’université, psychanalyste, et créer son style d’essayiste-enquêteur friand de questions.

Question pour achever Agatha Christie : Qui a tué Roger Ackroyd ? (1998) ; question gag qui se la raconte : Comment améliorer les œuvres ratées ? (2000) ; question pour le bac : Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? (2004) ; question potache pour redoublant : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (2007, le livre qui l’a fait connaître au grand public, traduit en une trentaine de langues) ; question magico-comique : Et si les œuvres changeait d’auteur ? (2010) ; question-qui-sent-la-procédure : Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?  (2012).

La nouveauté n’est pas dans le titre. Qui ne s’est jamais posé la question « Aurais-je été résistant ou bourreau ? » Cette fois Pierre Bayard se soumet lui-même à la question.

Pourquoi et comment s’opère le passage à l’action quand les valeurs sont en crise ? Démonstration élégante traversée par des figures de la Résistance (Romain Gary ou André et Martha Trocmé, par exemple). Au fur et à mesure que progresse l’enquête intellectuelle, Bayard s’interroge sur ce qu’il aurait fait. Il passe par l’uchronie individuelle et remonte dans le temps en s’inventant une « personnalité potentielle », déléguée, un Bayard-bis, un jumeau d’époque, né en 1922, désireux plus que tout d’entrer à l’École normale alors que la France vit et survit sous l’Occupation.

Son père a été résistant. Pas lui, mais son engagement est plus subtil que spectaculaire, conforme à son école de pensée. En ressort-il grandi ? Finalement plus humain, plein d’une humanité et de ses questions, comme celles qu’il pose tout au long de ce beau livre.

A chaque étape, sa lecture ou son film et son expérience humaine…

Avec Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle, Pierre Bayard explore les deux « personnalités potentielles » du héros, celle d’un bourreau et celle d’un résistant.

Avec l’expérience de Milgram qui s’est développée en laboratoire à l’université de Yale entre 1960 et 1963 pour tester la soumission à l’autorité à partir d’ordres, autrement dit de la difficulté à dire non, Pierre Bayard développe sa notion de « conflit éthique » entre deux positions : la morale individuelle et la soumission à l’autorité. Ceci rappelle l’excellent roman de Jérôme Ferrari, Là où j’ai laissé mon âme (Actes Sud) qui détaille pendant la guerre coloniale en Algérie les conflits psychique et éthique de deux officiers devenus bourreaux, alors qu’ils ont quitté la précédente guerre, celle d’Indochine, comme victimes.

Des hommes ordinaires de Christopher Browning retrace le comportement d’un bataillon de la police allemande pendant la Shoah, véhicule de mort pour 83 000 personnes. Lors de la première action, la rafle des 1 800 Juifs du village de Jozefow, en Pologne, le commandant Trapp met ses hommes devant un choix explicite : dans leur chasse aux Juifs, capturer les hommes, et tuer femmes, enfants, vieillards). Certains vont alors choisir de ne pas tuer. Ce choix positif s’affronte au « conformisme de groupe », ce qui fait dire à Bayard que « chaque vie est ainsi une succession de bifurcations ».

D’autres notions sont progressivement examinées par Pierre Bayard, en prenant exemple sur des choix de résistants, et le comportement de son double (Bayard sous l’Occupation, comme il aurait pu la vivre). L’universitaire-enquêteur s’appuie sur ces modèles pour en tirer des conclusions ou plutôt des hypothèses personnelles. Ainsi « Le désaccord idéologique est la condition nécessaire à toute résistance » est illustré avec l’exemple de Daniel Cordier, futur secrétaire de Jean Moulin.

Bayard, déjà auteur d’un essai sur Romain Gary, utilise La Promesse de l’aube comme « récit de bifurcation » : s’indigner certes, mais après ? partir ou rester en France occupée ? Point commun entre Cordier et Gary : « Une forme de contrainte intérieure, capable de vaincre leurs réticences à s’engager. Sans cette contrainte, la divergence idéologique demeure purement intellectuelle – comme c’est le cas chez mon personnage-délégué- et ne peut se concrétiser en un engagement actif. » Une certaine image de soi, appelée aussi narcissisme, est nécessaire pour passer à l’action.

Grâce à André et Martha Trocmé, 5 000 enfants juifs seront hébergés et protégés à Chambon-sur-Lignon, dans les Cévennes. Seule une personnalité altruiste permet à ces Justes de s’engager. C’est l’empathie où « l’Autre est, au moins en partie, soi-même (…) la personne, d’une certaine manière, se sauve elle-même en venant à l’aide à l’Autre et accomplit donc un acte qui, surprenant de l’extérieur, est pour elle une évidence ».

Dans la première partie du livre, Pierre Bayard esquisse un modèle fondé sur la personnalité potentielle soumis à un conflit éthique et à des possibles bifurcations. Dans la deuxième partie, la contrainte intérieure, il met son personnage délégué en situation de désaccord idéologique, de l’indignation et de l’empathie.

Dans sa troisième partie, la réticence intérieure, Pierre Bayard analyse ce qui peut souvent être invoqué dans les situations de crise majeures, tel le nazisme : la peur, les cadres de pensée de l’intéressé, le défaut de créativité. Partie essentielle du livre où sont convoquées des figures héroïques méconnues. Hans et Sophie Scholl ont créé la Rose blanche à Munich en 1942, un mouvement qui distribuait des tracts à la population allemande appelant à s’opposer à la dictature en pratiquant la résistance passive. Surmonter la peur physique, la peur de penser et « avoir une pensée autonome au cœur même de la pensée collective », sont les conditions pour franchir le pas.

L’exemple du consul du Portugal à Bordeaux, Aristides de Sousa Mendes est exemplaire de la figure du résistant et de sa « capacité à sortir du cadre ». Contre une circulaire de la France en pleine débâcle, contre la position de Salazar (Président du Conseil des ministres du Portugal de 1932 à 1968), le fonctionnaire délivrera légalement puis illégalement 30 000 visas (dont 10 000 juifs) pour fuir la France. Et Bayard note justement : « Ne rien faire (…) n’est pas le symétrique de faire. Sousa Mendes n’a pas, en cela, le choix entre faire ou ne rien faire. Faire implique un effort intellectuel considérable, l’élaboration d’une pensée autonome, où la peur ne joue pas ou n’intervient qu’à la marge, par rapport à ce qu’implique de s’abstenir. »

Finalement, explique Bayard, « Sousa Mendes ne répond pas au choix posé par une bifurcation, il crée lui-même une bifurcation qui n’existait pas en tant que telle et dont peu de diplomates à l’époque, placés dans des conditions identiques, ont eu l’idée. »

Comme figure de la résistance créative, Pierre Bayard développe la biographie de Milena Jesenska, journaliste tchèque devenue célèbre pour sa correspondance avec Kafka, et qui, internée au camp de Ravensbrück « adopte en toutes circonstances des conduites empreintes de liberté ». Une figure magnifique de femme libre.

« En cela, ces actes d’opposition – qu’il soient le fait de héros ou de Justes – ne se limitent pas à résister, au sens de dire non. Ils impliquent de frayer à chaque fois une voie originale qui ne se présentait pas comme telle avant d’être inventée et qui fait après coup apparaître que le sujet disposait bien en réalité d’un choix, même si celui-ci était invisible.

Mais cette ouverture des possibles ne peut conduire à rien si le sujet n’est pas prêt à rompre avec soi et à s’extraire du cadre qu’il constitue pour lui-même. Cet abandon prend le plus souvent la forme d’un risque vital, mais il implique surtout d’être capable de perdre quelque chose de ce que l’on est et de ce à quoi l’on tient. Cette création n’est donc pas seulement l’invention d’une action sans modèle, elle est aussi, pour une part, une ré-invention de soi. »

La quatrième partie du livre, qui porte le titre « Le point de bascule », examine trois situations différentes de la Seconde guerre mondiale, à savoir le Cambodge, la Bosnie et le Rwanda. Avec à chaque fois, une nouvelle notion qui enrichit la compréhension du passage à l’acte de résistance.

Chez les Khmers rouges, la marge de manœuvre très réduite dans une atmosphère de terreur du peintre Vann Nath, l’un des sept rescapés des quelque 17 000 prisonniers de S-21 : « il est à lui-même sa propre référence ».

A Sarajevo, le choix du général serbe Jovan Divjak de rester en Bosnie, numéro 2 de l’armée bosniaque. Question aussi « d’image de soi », estime Bayard.

L’expérience de Justes parmi les Hutus, de ceux qui ont dit non au génocide et ont sauvé des Tutsis, permet à Pierre Bayard de rappeler le « caractère sacré de l’être humain » invoqué par ces résistants, dont Augustin Kamegeri qui ira « jusqu’à se baptiser lui-même ».

« L’évocation du mystère implique plutôt de reconnaître qu’il existe un au-delà de l’explication, ce que Freud appellerait un ombilic de l’interprétation, qui non seulement est inévitable, mais doit même être respecté car il est au cœur de l’Humain et de sa liberté. Si l’on peut s’approcher très près du point de bascule, celui-ci demeure cependant inaccessible, comme ce lieu d’énigme en chacun où se mêlent les forces antagonistes dont nous sommes la résultante et qui nous portent vers la décision. »

On laissera au lecteur le soin de découvrir la vérité de Pierre Bayard, de sa personnalité déléguée, et de quel engagement il est capable, en fonction d’une fiction possible, dans une bibliothèque de l’École normale. Attendre la Libération où quitter la France pour continuer la lutte ?

 

 

Le prologue du livre est lisible sur le site des éditions de Minuit.

À noter parmi les librairies où Pierre Bayard s’entretiendra avec ses lecteurs, la librairie Folies d’encre à Montreuil (le 1er mars 2013), sise, cela ne s’invente pas… 9 avenue de la Résistance.

L’essai de Pierre Bayard sur l’insoumission et le passage ou non à l’action trouve un écho dans l’édition pour adolescents avec la collection de chez Actes sud junior « Ceux qui ont dit non« , dont l’un des derniers titres en date est celui de Jean-Claude Mourvelat, Sophie Scholl : « Non à la lâcheté ».

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