Au Congo, Kisukidi et Varda, deux femmes puissantes

Aux Ateliers Sahm de Brazzaville, projection de l’émission de télévision d’Arte, Philosophie, animée par Raphaël Enthoven, qui a invité Yala Kisukidi, spécialiste de Bergson et de philosophie française contemporaine pour parler de « Création », sujet fort à propos dans un atelier sur la critique d’art. La belle intelligence de l’agrégée et docteur en philosophie séduit le groupe.

Des questions clés sont notées : « Peut-on créer à partir de rien ? Est-ce dans l’art que s’exprime le mieux l’acte créateur ? »

Des affirmations sont reprises : « L’émotion nous pousse à créer / La pensée de la création a tendance à privilégier le geste, l’acte au détriment de l’œuvre. / Pour Bergson, tout acte de création partirait d’une contrainte. »

Les apprentis-critiques savent-ils que le père de Yala, Albert Kisukidi, est traducteur de l’hymne national de la République démocratique du Congo (Kinshasa) « Debout Congolais » en kikongo comme « Telema Besi Congo », qu’elle a accompagné ? Nous verrons lors d’une prochaine séance. Nous devons préparer la visite du collectif de photographes Elili dans le quartier Bacongo, nous travaillons sur une photo d’Agnès Varda :

Cette enquête sur la mémoire intime d’une photo prise par la cinéaste sur une plage de galets donne un film magnifique, Ulysse, remarquable d’introspection sensible, d’empathie pour le monde comme pour ses voisins. César du meilleur court métrage documentaire en 1982. Après la mémoire meurtrie d’une nation, le Chili, la veille, cet autre documentaire déplace les lignes internes.

 

[Congo, J+6] : De l’art à la critique de l’art, avec Thomas Bernhard

Des arbres à abattre de Thomas Bernhard, est repris au Théâtre de la Colline à Paris du 11 au 28 septembre 2013 dans une mise en scène de Claude Duparfait et Célie Pauthe, avec Claude Duparfait, Laurent Manzoni, Annie Mercier, Hélène Schwaller, Fred Ulysse avec la participation d’Anne-Laure Tondu.

« Lors d’un “dîner artistique”, le narrateur, Alceste moderne et double à peine déguisé de l’auteur, observe l’intelligentsia viennoise, avec qui il avait rompu depuis presque trente ans. Comme la plupart d’entre eux, il a assisté le matin même aux obsèques de Joana, artiste marginalisée qui s’est suicidée. Ce réquisitoire à l’humour désintégrateur se nourrit d’une quête brûlante : retrouver la vraie promesse de l’art, celle d’une pleine respiration. »

 

Même théâtre, même auteur : un second roman de Thomas Bernhard, Perturbation sera adapté et mis en scène par Krystian Lupa du 27 septembre au 25 octobre 2013 avec John Arnold, Thierry Bosc, Valérie Dréville, Jean-Charles Dumay, Pierre-François Garel, Lola Riccaboni, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur, Anne Sée, Grégoire Tachnakian.

« Thomas Bernhard est un des auteurs de prédilection de Krystian Lupa, dont on a vu à La Colline Factory 2 et Salle d’attente. Pour son second spectacle en français, le metteur en scène polonais a choisi Perturbation : l’histoire d’un chemin initiatique, celui d’un fils qui suit la tournée de son père, médecin de campagne, et découvre, de maison en maison, de secret en secret, le désarroi multiforme des vies humaines. »

Au Congo, Les Enfants des mille jours

En ce jour, du 40e anniversaire du coup d’État, le 11 septembre 1973, diffusion aux Ateliers Sahm de Brazzaville, du film Les Enfants des mille jours, de Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann. Témoignages d’anciens sympathisants des années Allende au Chili (1970-1973). Émouvant de projeter dans ce pays un documentaire sur le travail de la mémoire, la parole empêchée, la démocratie renversée.

by Iskrafilms

Au Congo, le Fou est prophète en son pays

Dans un pays où le retour du courant est plus acclamé que le passage du président de la République, Arsène Fortuné Bateza use de l’humour comme une thérapie de groupe avec Discours d’un fou sur les indépendances. Dans la salle Savorgnan de Brazza de l’Institut Français du Congo, son public enthousiaste souffle les mots de ses répliques avant qu’il ne les prononce. Pourtant son spectacle n’a été joué qu’une fois et « en face » à Kinshasa, au centre Wallonie-Bruxelles. C’est dire si acteur et spectateurs sont à l’unisson contre… les puissants, quels qu’ils soient. C’est du stand-up façon Comedy Club congolais. « Une balade entre France et Afrique, pas pour en pleurer. »

« Je tire sur tout » dit-il au sortir de l’unique représentation à l’Institut français du Congo : France, Afrique, Françafrique, Congo avec un C, Kongo avec un K, guichetière comme gouvernants. « Mais de façon drôle. Il faut qu’on en rigole. Le sanglot de l’homme noir [référence à Alain Mabanckou, dont il a interprété Verre cassé] ? On ne va pas commencer à se plaindre. Il faut en parler. » Avec Fortuné, l’humour le dispute à la satire.
Sur scène, son personnage – Le Fou – pratique le lapsus révélateur : « indépendances » est remplacé par… « indemnités ». Le licencié en droit public met son public dans sa poche, tout acquis à ses calembours gros sel (« savon antiseptique ») comme à ses trouvailles plus fines à la mode Raymond Devos. La presse congolaise ne s’y trompe pas, comme l’écrit Hordel Biakoro-Malonga, La Semaine africaine :  » Derrière la force de ce spectacle, se dévoile l’anxiété des Africains devant un continent qui se brûle les ailes. »
De ses années d’étudiant, Fortuné Bateza  a gardé le goût pour l’archive dans un pays où même les discours d’État ne sont pas accessibles au premier venu. Il a consulté les archives disponibles, partout où c’était possible, y compris les discours sur le site français de l’INA, tel discours de Nicolas Sarkozy prononcé à Dakar, qu’aucun Africain n’ignore vraiment.
Il aurait pu jouer deux soirs de suite, il aurait rempli la salle Savorgnan de Brazza, l’une des rares salles de spectacle de la capitale, l’Institut français.
Fortuné assure vivre à 90% de son art. Il a commencé en 1993 en milieu religieux. Le Théâtre national l’année d’après. En France, il a travaillé avec Philippe Adrien, à Vincennes. Après 20 ans de scène, il pourrait être… diplomate. Quand le Président l’appelle pour dix minutes de spectacle, il sait ne pas dépasser la limite. En sa présence, il l’imite mais sans le moquer. En scène, le public s’en charge. Est-il censuré ? « Auto-censuré », quand un ami lui assure lors des répétitions que là… ça ne passe pas.

Au Congo, on sait qu’il ne faut pas déranger un homme qui dort. Il pourrait se réveiller.

Au Congo, Picasso casse la barraque

Aux Ateliers Sahm de Brazzaville, projection du documentaire de Henri-Georges Clouzot, Le Mystère Picasso. Réalisé en 1955, il montre le peintre à l’œuvre. Par un procédé de feutres sur toiles transparentes, Picasso se prête au jeu du tournage, dont il est l’unique acteur, Clouzot observe l’apparition du trait et de son geste, de la forme et de résultat. Les retouches, superpositions, déconstructions apparaissent en plans séquences foudroyants de rapidité, de détermination dans le geste et de recherche inlassable dans le processus. À la fin du film, Picasso peint une plage. Multiples retouches. Une maison disparaît pour une autre, le personnage féminin au premier plan est maintenant accompagné. Le couple devient géant. Des couleurs, on passe au noir et blanc. « La vérité surprise au fonds du puits », c’est que je voulais montrer dit Picasso. « C’est très mauvais, j’arrache tout. » Il abandonne sa toile : « Maintenant où je vois à peu près où j’en suis, je prends une toile neuve et je recommence tout. » Picasso signe et dit : « Et bien, c’est fini. »

Film récompensé à Cannes du Prix spécial du jury, il ne pouvait qu’intéresser les jeunes peintres et les jeunes critiques congolais et camerounais de l’atelier :

« Je suis impressionné par son humilité. » (Maurice Milandou)

« Il ne triche pas avec lui-même. » (Bienvenu Boudimbou)

« On ne peut pas disséquer son geste, son processus. » (Landry Mbassi)

« Picasso reste un mystère. », pour Sigismond Kamanda, qui poursuit : « Picasso se remet en question à chaque toile. Bien que se moquant du public, il ne se plaît pas au premier jet, au premier trait. C’est un travailleur. Il est dans la recherche. »

Alors que la discussion s’engage sur l’art naïf, sur l’art nègre, sur l’académisme, il cite L’Art poétique de Boileau : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse, et le repolissez ».

Le Congo, la blessure la plus rapprochée du soleil

Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée (1889), Musée d’Art Moderne, New York.

En revenant de ce dimanche de balade à Brazzaville, au marché Total avec quelques clichés de singe sur un étal de boucher, de chauves-souris vivantes mais entravées sur un autre, de chenilles grillées au goût d’apéritif, accompagné d’Yvanovitch me montrant tantôt des silures vivantes tantôt des silures cuites en brulis, mets rare dit-on, achetant un modeste mais obstiné livret de « lingala facile » à une librairie-par-terre, en rendant visite à Félix Konongo au Rond-Point Bifouiti en sa galerie de statuettes en bois (ouengué ou bois de fer, ébène gris, ébène noir, bois d’or, kopterist), en poursuivant la journée parmi les sapeurs de la Main bleue au son de la musique de Papa Wemba balancée à tue-tête par le « DJ Sarkozy » (ça ne s’invente pas) alors que ces pavanements ne semblent là non pas pour un public mais pour eux-mêmes dans leur sidérante ostentation narcissique, pourtant érigée en motif de sortie dominicale, et en finissant la soirée à Bacongo sur le fleuve face à Kinshasa depuis le panorama de douceur éthérée où des gardiens armés se détachent en silhouette intranquille, et après discussion amicale sur l’état des lieux culturels confinés à une léthargie routinière depuis des années, René Char est l’unique pensée inconsolante qui me vient, tant la blessure liquide de 3 kilomètres d’une rive à l’autre, qui sépare les deux capitales de deux pays de même nom, s’écoule semble-t-il paisiblement malgré les trafics nocturnes par pirogues minuscules à cette hauteur, les guerres aux cicatrices encore marquées ici, encore terriblement actives là-bas, comme si le Congo était la blessure la plus rapprochée du soleil.

À Brazzaville, Brechie, poétesse et artisane

Premier jour d’une exposition à la Chambre de commerce de Brazzaville. En façade, des étals d’artisans et des toiles. Les bijoux, bracelets, tasses en céramique sont clairement des produit d’appel pour attirer le chaland. Mais de client point ou peu. Et pas d’émotion dans les toiles. Ni le vieux Kongo ni le contemporain. Girel Nganga présente une nuit d’étoiles en bord de fleuve. Une belle couleur, des piroguiers lilliputiens : 350 euros. « Une exposition ordinaire » nous dit Gustave Konongo, commissaire de cette exposition et critique d’art, membre de l’AICA (Association internationale des critiques d’art). Très chaleureux mais en plein doute : « C’est une exposition tous azimuts, il n’y a pas de thématique ». Il est fils de sculpteur (Benoît Konongo), membre d’une famille de sculpteurs. Son frère Bernard Konongo a dû s’exiler au Gabon pour vivre de son art. Il en vivrait très bien. Ce qui n’est le cas d’aucun artiste au Congo. Il souhaiterait une aide publique pour créer un musée des sculptures de sa famille : 5000 objets, dont beaucoup ont été dispersés, volés. Un musée pour les objets survivants d’après guerre (1997-1999). La galerie Konongo a pignon sur rue.
Gustave Konongo engage le dialogue avec les apprentis critiques. L’accablement les guette. « A Brazzaville nous n’avons pas la culture de la culture. » (Raïtel). « Il y a un problème de formation des artistes, ils ne sont pas outillés. Le rôle de la critique ? Faire aimer l’art.» (Gustave Konongo)
Bref on tourne en rond… pour revenir au point de départ, au premier stand animé par Brechie Ntadi, « poétesse et artisane », dont le collier de tête fait d’elle le meilleur atout de cette exposition nommée généreusement « Éclosion d’art ».

Au Congo, la question se pose : Et s’il existait une critique africaine ?

Deuxième jour aux Ateliers Sahm. Le groupe de critiques a rencontré le groupe de vidéastes qui ont exposé leurs projets en cours, sur le thème de l’eau (Frédéric Dumond et Éric Watt sont les formateurs). Pourquoi tant d’eau au Congo et pourquoi les robinets sont secs, demande Maurice Milandou ? Comment travailler sur la boue dans le quartier de Poto-Poto (« boue » en lingala, lari, kituba) en soulignant l’image d’union qu’elle peut suggérer ? La jeune artiste qui porte le prénom de Vertu envisage de traduire cette question par un « cri dans le désert ». Comment présenter l’expression « l’eau est partie » par la danse contemporaine, s’interroge Jussie Nsana, co-auteur de la BD Chroniques de Brazzaville, qui présente un premier état prometteur de sa vidéo-art.


À travers les questions, on perçoit qu’une critique congolaise pourrait trouver sa voix et sa voie. Le parler apparemment ampoulé de certains est fait d’un phrasé travaillé dans le béton de l’académisme historique, fixé dans la gangue d’une politesse appuyée, où l’on aime le mot pour le mot, voire pour le bon mot que chaque orateur en puissance déguste avidement.
C’est – paradoxalement – la palabre qui permet une certaine souplesse d’expression. Plusieurs exposés se terminent par une critique ciblée de la démarche ou d’un choix de forme. C’est bien là l’essentiel.

Cet échange a permis d’inaugurer les découvertes de terrain. Ici aux Ateliers Sahm même, le centre culturel le plus dynamique de Brazzaville. Demain, participation à un vernissage à la Chambre de commerce.

Visite de terrain qui constitue l’une des moments quotidiens, comme un « rituel », pour reprendre le mot du photographe Francis Kodia, aux côtés d’autres trames d’une journée type :

  • la revue de presse culturelle ;
  • le travail de réflexion d’un critique reconnu ;
  • le travail d’écriture ;
  • la projection d’un film ;
  • l’idée ou le texte mis en commun.

Dans cette dernière contribution, saluons celle de Job Olivier Ikama qui a déniché une pépite dans la bibliothèque attenante : Le Procès contre Ruskin, de James Mc Neill Whistler. L’éditeur Séguier, en 1995, a fait figurer le résumé de la polémique : « Installé à Londres depuis 1859, James Mc Neill Whistler (1834-1903) expose avec un certain succès, jusqu’à ce que, en 1878, John Ruskin, critique d’art devenu un véritable monument national, exerce sa plume à l’encontre de son œuvre. Un procès s’ensuivra, que l’artiste gagnera, mais qui le ruinera. »
L’idée est d’en faire une pièce de théâtre. Ni plus ni moins.

 

Au Congo aussi, trouver son style

Ni Rilke ni Rivera Letelier ni Labou Tansi. Seuls les textes des stagiaires comptent pour l’instant. Commencer par l’autobiographie. J’ai emprunté le conseil à Joseph Danan, co-auteur avec Jean-Pierre Sarrazac de L’Atelier d’écriture théâtrale (Actes Sud-Papiers, 2012), p. 48 :

« Il s’agit donc de commencer son autoportrait mais en un temps très bref. »

Pendant vingt minutes d’abord, puis lecture de chacun (certains textes émeuvent aux larmes leurs auteurs). Les critiques fusent, mais dans le souci de trouver des solutions à des cadrages, des angles, des titres problématiques.

Deuxième version : autoportrait en 120 mots. Certains textes sont empreints de scolarité besogneuse, d’autres livrent leur ton. Il s’agit bien de ça, pour tous : trouver son style, que l’on soit artiste ou critique. Lancinante question même et surtout au pays des sapeurs.

Au total ils aiment travailler l’écriture. Huit hommes, deux femmes dont une Camerounaise : Job (Prendre la parole), Sigismond (Un retour sur soi), Ben-Ezer (Parle-moi de toi), Giscard (le journaliste et l’art), Bienvenu (Un homme pressé), Jean-Euloge (Le destin détourné), Lammard (Un rêve réalisé malgré tout), Desmond (Une porte, un écrivain), Raïtel (L’expression d’une passion), Ruth (Théoricienne malgré moi).

Demain, on convoque Paul Fournel et l’Oulipo avec « Autoportrait du descendeur » dans C’est un métier d’homme (Mille et Une nuits). Du grandiose mais toujours sur les rails.