Au Congo, la question se pose : Et s’il existait une critique africaine ?

Deuxième jour aux Ateliers Sahm. Le groupe de critiques a rencontré le groupe de vidéastes qui ont exposé leurs projets en cours, sur le thème de l’eau (Frédéric Dumond et Éric Watt sont les formateurs). Pourquoi tant d’eau au Congo et pourquoi les robinets sont secs, demande Maurice Milandou ? Comment travailler sur la boue dans le quartier de Poto-Poto (« boue » en lingala, lari, kituba) en soulignant l’image d’union qu’elle peut suggérer ? La jeune artiste qui porte le prénom de Vertu envisage de traduire cette question par un « cri dans le désert ». Comment présenter l’expression « l’eau est partie » par la danse contemporaine, s’interroge Jussie Nsana, co-auteur de la BD Chroniques de Brazzaville, qui présente un premier état prometteur de sa vidéo-art.


À travers les questions, on perçoit qu’une critique congolaise pourrait trouver sa voix et sa voie. Le parler apparemment ampoulé de certains est fait d’un phrasé travaillé dans le béton de l’académisme historique, fixé dans la gangue d’une politesse appuyée, où l’on aime le mot pour le mot, voire pour le bon mot que chaque orateur en puissance déguste avidement.
C’est – paradoxalement – la palabre qui permet une certaine souplesse d’expression. Plusieurs exposés se terminent par une critique ciblée de la démarche ou d’un choix de forme. C’est bien là l’essentiel.

Cet échange a permis d’inaugurer les découvertes de terrain. Ici aux Ateliers Sahm même, le centre culturel le plus dynamique de Brazzaville. Demain, participation à un vernissage à la Chambre de commerce.

Visite de terrain qui constitue l’une des moments quotidiens, comme un « rituel », pour reprendre le mot du photographe Francis Kodia, aux côtés d’autres trames d’une journée type :

  • la revue de presse culturelle ;
  • le travail de réflexion d’un critique reconnu ;
  • le travail d’écriture ;
  • la projection d’un film ;
  • l’idée ou le texte mis en commun.

Dans cette dernière contribution, saluons celle de Job Olivier Ikama qui a déniché une pépite dans la bibliothèque attenante : Le Procès contre Ruskin, de James Mc Neill Whistler. L’éditeur Séguier, en 1995, a fait figurer le résumé de la polémique : « Installé à Londres depuis 1859, James Mc Neill Whistler (1834-1903) expose avec un certain succès, jusqu’à ce que, en 1878, John Ruskin, critique d’art devenu un véritable monument national, exerce sa plume à l’encontre de son œuvre. Un procès s’ensuivra, que l’artiste gagnera, mais qui le ruinera. »
L’idée est d’en faire une pièce de théâtre. Ni plus ni moins.

 

Au Congo aussi, trouver son style

Ni Rilke ni Rivera Letelier ni Labou Tansi. Seuls les textes des stagiaires comptent pour l’instant. Commencer par l’autobiographie. J’ai emprunté le conseil à Joseph Danan, co-auteur avec Jean-Pierre Sarrazac de L’Atelier d’écriture théâtrale (Actes Sud-Papiers, 2012), p. 48 :

« Il s’agit donc de commencer son autoportrait mais en un temps très bref. »

Pendant vingt minutes d’abord, puis lecture de chacun (certains textes émeuvent aux larmes leurs auteurs). Les critiques fusent, mais dans le souci de trouver des solutions à des cadrages, des angles, des titres problématiques.

Deuxième version : autoportrait en 120 mots. Certains textes sont empreints de scolarité besogneuse, d’autres livrent leur ton. Il s’agit bien de ça, pour tous : trouver son style, que l’on soit artiste ou critique. Lancinante question même et surtout au pays des sapeurs.

Au total ils aiment travailler l’écriture. Huit hommes, deux femmes dont une Camerounaise : Job (Prendre la parole), Sigismond (Un retour sur soi), Ben-Ezer (Parle-moi de toi), Giscard (le journaliste et l’art), Bienvenu (Un homme pressé), Jean-Euloge (Le destin détourné), Lammard (Un rêve réalisé malgré tout), Desmond (Une porte, un écrivain), Raïtel (L’expression d’une passion), Ruth (Théoricienne malgré moi).

Demain, on convoque Paul Fournel et l’Oulipo avec « Autoportrait du descendeur » dans C’est un métier d’homme (Mille et Une nuits). Du grandiose mais toujours sur les rails.

Congo, jour J : Ici commence ici

Arrivé par un vol nocturne peu chargé, ponctuel et agréable, chargé de livres, de films et de désir pour une aventure intellectuelle peu commune (travailler à la critique d’art à Brazzaville), j’hésite entre deux titres pour entrer en matière : Lettres à un jeune poète (1903-1908) de Rainer Maria Rilke, et La raconteuse de films, de Hernán Rivera Letelier, que publie Métailié ce 5 septembre, livre qui contient beaucoup beaucoup de choses, d’histoires et de magie, à moins que j’opte pour un recueil de poèmes de Sony Labou Tansi, inédit encore au printemps dernier, et dont le titre est tout indiqué : Ici commence ici (éditions Clé, Yaoundé).

Il y a 40 ans, au Chili, Allende au temps du rêve

Les Enfants des Mille jours, le documentaire qui sort en salle le 2 octobre, de Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann, revisite les trois années de l’Unité populaire au Chili pendant la présidence de Salvador Allende du 3 novembre 1970 au 11 septembre 1973, date du coup d’État, il y a 40 ans. Des militants ou sympathisants de l’époque témoignent avec précision de ce qui a été pour les électeurs d’Allende le temps du rêve avant Pinochet.

Excellente libération d’une parole longtemps tue sur une page d’histoire faite dans la fierté puis dans l’effroi, Les enfants des Mille jours restitue, reconstitue, déplie une période d’euphorie puis une perte pour des millions de Chiliens amputés de leur mémoire. Claudia Soto elle-même ayant quitté son pays à l’âge de 4 ans, s’entretient avec son père à la mémoire scintillante de précision, avec l’ancien chauffeur d’Allende dont la parole appliquée fait revivre le quotidien passé auprès de celui qui apparaît comme profondément humain. Ainsi ces témoignages. Celui de Claudina Núñez, mairesse communiste à Santiago : « Allende a été pour moi la première machine à coudre de ma mère, la première cuisinière pour ma mère. Avant elle cuisinait au charbon, au bois, avec des chiffons, à la paraffine. »

Lors de leur tournage, Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann ont eu la chance de filmer en décembre 2009 trois jours d’hommage pendant les obsèques de Victor Jara, chanteur emblématique de la période des Mille jours.

L’alternance des paroles des grands témoins et des obsèques tardives du chanteur donne une âme irrésistible au documentaire.

Comme ces autres témoignages : (à propos d’Allende 🙂 « Sa voix a toujours fait partie de ma vie, m’a aidée à grandir. »
(à propos des élections de septembre 1970) : « Cette heure transcendante de notre vie »
ou cette couturière : « Nous étions les enfants du soleil. » Ou encore cette femme : « Allende me faisait rêver que j’étais une personne, que j’étais capable d’aller à l’université, que j’avais un avenir splendide, que le développement de mon pays passait par ma participation. »

Une femme : « Nous n’avons jamais cessé d’être jeunes, la vérité et la justice ne sont pas négociables. »

Pour soutenir la diffusion, c’est ici. La production est signée Iskra.

Le film Septembre chilien, de Bruno Muel, ressortira sur les écrans le 2 octobre prochain. Il est programmé avec Les Enfants des mille jours de Claudia Soto et Jaco Bidermann. Avant-première le 11 septembre au Nouveau Latina (20, rue du Temple, 75004 Paris).

Voir le dossier de Le Monde diplomatique.

[Congo, J-1] : Faire sa valise…

À la veille d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer pour un atelier de critique d’art, ce 4 septembre, donc demain, il s’agit de faire sa valise…

Valise muette :

Mot-valise :

En haut, la couverture de la BD de Shaun Tan, Là où vont nos pères (Dargaud, 2007), remarquable récit graphique mais muet sur l’exil. Ci-dessus, une photo-montage de l’artiste polonaise Beata Bieniak.

Grappe de valises :

Ci-dessous, la couverture du livre de Fabrizio Gatti, Bilal sur la route des clandestins (Liana Levi, 2008), le récit d’un journaliste infiltré parmi les clandestins de Dakar à Lampedusa.

La Boîte-en-valise, de Marcel Duchamp

La boîte-en-valise (1936-1968) est conçue comme un musée portatif, autour de l’univers condensé de la boîte des surréalistes et du principe de cabinet de curiosité. L’œuvre est composée d’une valise contenant 69 reproductions des principales œuvres de Duchamp, dont de nombreuses photographies et les répliques miniatures des ready-made La Fontaine et Grand Verre. (Wikipédia)

Papalagui et Papalagui itou

« Le retour d’Hassane Kassi Kouyaté et d’Habib Dembélé au théâtre du Fon du Loup, à Carves près de Belvès en Sarladais (Dordogne), sera un temps fort de la fin de saison estivale, samedi 7 septembre.

Ces deux comédiens avaient fait l’ouverture de cette scène il y a dix ans. Ils étaient revenus ensuite avec « The Island », d’Athol Fugard, célébrant la puissance de l’imaginaire contre l’asservissement dans une prison sud-africaine au temps de l’apartheid.

Avec « Le Papalagui », Hassane Kassi Kouyaté met en scène la libre adaptation par Léon Kouyaté du discours de Touiavii, chef de tribu polynésienne dans les Mers du Sud, récit recueilli par Éric Scheurmann, un Allemand voyageur, édité en 1920. »

La suite sur Sud-Ouest.

Les dispositifs, et moi, et moi, et moi

Dans Qu’est-ce qu’un dispositif ? (traduit de l’italien par Martin Rueff) Giorgio Agamben écrit en 2006 (Payot & Rivages, 2007, p. 31) : «… j’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. Pas seulement les prisons donc, les asiles, le panoptikon, les écoles, la confession, les usines, les disciplines, les mesures juridiques, dont l’articulation avec le pouvoir est un sens évidente, mais aussi, le stylo, l’écriture, la littérature, la philosophie, l’agriculture, la cigarette, la navigation, les ordinateurs,  les téléphones portables, et pourquoi pas, le langage lui-même, peut-être le plus ancien dispositif dans lequel, plusieurs milliers d’année déjà,  un primate, probablement incapable de se rendre compte des conséquences qui l’attendaient, eut l’inconscience de se faire prendre. »

Dans la lignée biopolitique de Michel Foucault, le philosophe italien semble aussi emboîter le pas à Roland Barthes qui écrivait trente ans plus tôt dans sa Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France (Seuil, 1977) : « La langue est […] tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. » L’auteur du plaisir du texte reviendra sur cette affirmation radicale à la fin de sa vie, selon Hélène Merlin-Kajman (revue Labyrinthe)  : « la langue – classique – ne lui paraît plus fasciste, mais « essentielle ». La formule provocatrice de 1977 n’était ainsi qu’une étape, dans un cheminement qui l’a conduit à reconnaître mélancoliquement la finitude du sujet et les failles du langage, le plaisir et la jouissance des textes. »

Lire : Hélène Merlin-Kajman, La Langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement, Paris, Seuil, 2003


 

La colère de Gary Victor contre « un homme d’État »

Dans une tribune au quotidien d’Haïti Le Nouvelliste (30/08/13), l’écrivain Gary Victor dresse un portrait au vitriol de Michel Martelly, président depuis le 14 mai 2011 (sans le nommer) et s’en prend violemment à la présence étrangère, particulièrement américaine. Intitulé « Un homme d’État », anaphore répétée douze fois, l’un des écrivain les plus populaires d’Haïti lance un pamphlet amer, plein de révolte et d’écœurement contre la classe politique, un libelle sans figure de style : « Nous n’avons pas d’hommes d’État, mais de pitoyables politiciens, des animaux politiques, des gens qui ne pensent qu’à leur ventre et leur bas ventre, et dont l’horizon ne dépasse pas la pointe de leur nez ou de leur queue. »

Dans sa définition railleuse de l’homme d’État, Gary Victor s’en prend tant aux dépenses somptuaires dans l’organisation d’un carnaval, critique récurrente en Haïti, qu’à la présence étrangère :

« Un homme d’État n’a besoin de l’étranger que s’il peut s’en servir dans l’intérêt de sa patrie. Mais il sait que l’étranger n’a pas d’amis, seulement des intérêts. Un homme d’État ne peut pas accepter que des millions soient flambés en trois jours pour que des centaines de milliers de gens dansent et forniquent dans les rues quand ces mêmes millions peuvent servir à des choses essentielles comme pour mieux payer des professeurs ou doter l’université publique de matériel adéquat. Un homme d’État n’est pas obnubilé par des manœuvres souterraines, kokoratiques dans le seul but de rouler ses adversaires pour que son clan et sa famille gardent le pouvoir. » [un kokorat, en créole haïtien, est un mot péjoratif pour désigner un enfant des rues, un pouilleux]

On se souvient du héros victorien de Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin (Vents d’ailleurs, 2004, prix RFO du livre) : Au bord de la folie, emprisonné, Adam Gesbeau, écrivain sans le sou, accepte la proposition du président : il recevra une rémunération en échange des discours qu’il écrira pour le dictateur… Un président entouré de têtes coupées et collectionneur de masques.

[Congo, J-4] : Gordon Parks, un photographe américain

Aux rencontres de la photographie d’Arles, parmi une cinquantaine d’expositions, arrêtons-nous un instant sur celle consacrée aux photos et films de Gordon Parks (1912-2006) : « L’histoire américaine » nous plonge dans l’Amérique de la pauvreté et de la discrimination. L’auteur du film Shaft était aussi un formidable cadreur d’instants qui ont fait sa vie et ses engagements pour un monde plus juste. À voir jusqu’au 22 septembre.