Dans ma boîte aux lettres, le livre « Exil »

De retour du Congo, je trouve dans ma boîte aux lettres le livre Exil, de Jacob Ejersbo, dans une traduction du danois par Hélène Hervieu, édité par Galaade qui écrit : « Dans la lignée d’aussi prestigieux écrivains de l’Afrique qu’Hemingway, Conrad ou Blixen, une œuvre puissante qui se démarque de la littérature danoise et de celle consacrée à l’Afrique. »

Donc, si j’en crois l’éditrice Emmanuelle Colas, un belle expérience de lecture en perspective, résumée ainsi :

« Fille d’immigrés britanniques, Samantha grandit à Tanga près de l’océan, entre un père ancien agent des forces spéciales, qui loue désormais ses services aux despotes locaux, et une mère qui s’abîme dans l’ennui et l’alcool. Arrivée à trois ans en Tanzanie, Samantha ne connaît pas son pays natal. Blanche et habituée à fréquenter les lieux privilégiés des occidentaux et des riches africains, elle parle le swahili et côtoie les Tanzaniens. Adolescente, son corps et ses désirs sont ceux d’une femme, mais ses parents et ses professeurs la voient encore comme une enfant. Samantha ne trouve sa place nulle part. Livrée à elle-même, elle risque sa peau dans les premiers apprentissages du sexe, de l’alcool et de la drogue. Où peut-elle aller, elle qui n’appartient à aucune terre – sinon vers l’inéluctable.… »

 

Le destin en puzzle

À Montparnasse, au milieu de la foule, un homme assis sur un pouf rouge compose un puzzle de mille pièces. L’homme est habillé d’un costume bien mis. Il dispose patiemment un élément après l’autre sur la toile, indifférent au bruit ambiant.

Comme un essaim affairé, la multitude ne voit pas l’homme. Déjà deux grands agrégats sont terminés, posés debout contre le kiosque à journaux.

Les milliers de fourmis humaines ne le savent pas : leur trajectoire est entre les mains de l’homme. Car c’est l’homme du puzzle qui compose la grande symphonie du destin.

Le retour du zombie (utopie triste)

Les morts aux trousses… ou comment un artiste fait une recherche en arts plastiques sur les zombies dans le film d’horreur américains. Réponse de Karim Charredib sur Radio Thésards avec sa thèse (Les Zombies et le Visible : ce qu’il en reste), entre esthétique et politique sur le corps funambule du zombie, entre pratique artistique et pensée du cinéma : le zombie est une « forme de chaos dans la profondeur de champ », une « survisibilité » en quelque sorte, « une occupation de l’espace filmique (…) objets impossibles dans le cinéma. Qu’est-ce qu’on en fait, où est-ce que ça va ? » Utopie triste d’un « changement possible qui ne se fait pas et devient à travers l’horreur sa propre parodie ».

La femme, l’argent et l’homme africain

Vu le film Hyènes de Djibril Diop-Mambety (Sénégal, 1991) à l’Institut français du Congo et sa beauté théâtrale, burlesque et tragique, à l’esthétique puissante, à l’humour chaleureux, adaptée de la pièce de Friedrich Dürrenmatt La Visite de la Vieille Dame, qui raconte le retour vengeur au pays natal, Colobane, trente ans après en avoir été bannie, de Linguère Ramatou (Ami Diakhate), milliardaire et archiputain, Médée et Méphistophélès faustien, village auquel elle offre la fortune contre la peau de son ancien amant (Dramaan Drameh, interprété par Mansour Diouf), responsable de son exil, lorsqu’à 17 ans elle était enceinte de lui. Un conte philosophique cruel sur la corruption et la lâcheté collective.

 

Mémoires Vives du Pacifique (Musée d’Aquitaine)

Carte du nouveau monde. Collection Chatillon musée d’Aquitaine 2003.4.36

De la découverte du Pacifique par les Européens à la restitution de la tête maorie du musée de Rouen il y a peu. Une belle brochette de conférences sont prévues au Musée d’Aquitaine à Bordeaux. Première d’entre elles, le 3 octobre,  « La Nouvelle-Calédonie sur le chemin du destin commun. » par Sandrine Sana Chaille de Nere, Professeure de droit international privé à l’Université Montesquieu Bordeaux IV. L’exposition Mémoires Vives, qui accompagne ce cycle et qui sera inaugurée le 15 octobre, est consacrée aux expressions plastiques des Aborigènes d’Australie.

Mots schibboleth du Congo

C’est au Congo que mon stock de mots schibboleth s’est accru sensiblement.
[Dans la Bible, « Schibboleth » est un  mot utilisé par les gens de Galaad pour reconnaître ceux d’Ephraïm, qui prononçaient sibbōlet, et qu’ils égorgeaient aussitôt (Juges 12, 6). » TLF]
Dans le registre des mots tests pour coupeurs de routes, de mots « tu-dis-juste-ou-tu-passes-à-la-trappe », on connaissait le tristissime mot espagnol « perejil », en français « persil », mot de reconnaissance de la dictature Trujillo en République Dominicaine en 1937. « Perejil » contient les sons associés en r roulé et j guttural, difficiles à prononcer pour les Haïtiens immigrés, créolophones et francophones. Bilan : entre 10 000 et 20 000 Haïtiens furent victimes de massacres de masse.

À Brazzaville, sur les bords du Djoué, des schibboleth moins fatals apparemment sont la spécialité de ce militaire rencontré lors d’une patrouille, sur les rives du Djoué, affluent du Congo, dont les flots tumultueux viennent grossir les rouleaux du fleuve frontière.

L’homme au béret noir dispose de tout un arsenal de signes pour reconnaître si vous êtes d’ici ou d’en face (Kinshasa). Une hésitation, une démarche, un accent ? Parmi les plus cocasses, le recours aux belgicismes « septante » et « nonante ». Cet héritage colonial de la langue marque à coup sûr un Kinois, en possible resquille. Militaire les appelle « Zaïrois », car il y a Congolais et… Congolais.
Curieuse démonstration… car vu la force du Djoué à cet endroit quand il se jette dans le Congo, aucun risque à trouver un passe-frontière assez téméraire pour le traverser ici.

Un autre schibboleth, m’apprend Jean-Euloge, distingue les Congolais des deux bords. Inclure dans son lingala le mot français « lait » vous identifie résident de Brazza ; si vous dîtes « miliki » (de milk)… vous venez de Kin. CQFD.

Par le passé, le mot lingala « Muĝéti », qui désigne une espèce d’arbuste, était utilisé par les coupeurs de route des années de troubles (1992 et 1998) pour signe de reconnaissance des Sudistes. Les Nordistes, eux, ne passaient pas. Un jour, un groupe sudiste arrête un vieux et lui demande quel est le nom de l’arbuste qu’ils lui montrent. Tel Œdipe résolvant l’énigme du Sphinx, le vieux répond par une question : « Si tu me dis quel est le nom de ses fruits, je te donne le nom de l’arbuste. » Cette histoire de coupeurs de routes coupés dans leur élan et rendus à leur ignorance a fait le tour du Congo.

Jean-Euloge me rajoute un mot schibboleth, un mot coupeur de routes, le mot « koto » (coude, genou), qui selon les différents accents entre la capitale et Pointe-Noire révèle votre région d’origine.