À Paris, la voix des poètes syriens emprisonnés

Les poètes syriens sont bien vivants. Sauf les morts bien entendu. Ou les poètes en prison.
Les poètes vivants – lorsqu’ils se rencontrent – parlent de haricots blancs. Ils rient aux blagues de l’un d’entre eux. Ils parlent d’araignées, de points cardinaux, de sosies, de pays sans patrie qu’est la Syrie aujourd’hui, de faim, de feux de mots.
Les poètes syriens lorsqu’ils se rencontrent parlent de poésie et de poètes emprisonnés. Ils sont nombreux les poètes syriens, en exil ou en prison. Les poètes prisonniers envoient des poèmes à leurs amis poètes en exil et ces poèmes sont lus en public, en arabe et en français grâce à la traduction de Dima Abdallah, comme ce samedi 3 mai, à Paris, à l’Institut des Cultures d’Islam, un centre culturel de la mairie de Paris situé dans le quartier de la Goutte d’Or. Une soirée dédiée aux poètes Nadhem Hammadi, Ajwad Amer, Wael Saad Eddine, Nasser Boundouq.

« On va lire leur poésie jusqu’à leur libération, a annoncé Hala Mohammad, à qui l’Institut avait donné carte blanche, samedi 3 mai. On espère la liberté pour tous les poètes et pour tous les Syriens. »
La poétesse syrienne aura encore carte blanche samedi 10 mai et samedi 14 juin. Jamel Oubechou, président de l’Institut, ancien conseiller culturel près l’Ambassade de France en Syrie (2002-2006), l’a souligné en présentant la soirée, justement intitulée « Réfugiés en poésie » : « Pour que les Syriens soit reconnus pleinement humains, nous devons leur donner la parole. »

Moins célèbres qu’Adonis, les poètes présents à La Goutte d’Or ce soir-là ont fait salle comble. Le plafond semblait bas tant leur parole est belle et forte, elle remplit l’espace. Lectures en français par Hala Omran et Wissam Arbache.

Extrait du Sosie, d’Aref Hamza, qui vit en Turquie : « À présent ils tuent mon quarantième sosie et je vivrai seul. Extrait de Victimes : « Les mots ne sont pas les seuls victimes des explosions. » Du Roi des points cardinaux : « Tes quatre fils que tu as nommés les Rois des points cardinaux, nous venons de les enterrer. » Ou encore : « Depuis deux jours tu vis avec ta rage de dents, tu n’es alors plus seul. » Ou : « Lorsque tu dors auprès de moi, cela vaut un état tout entier. »
« J’ai abreuvé cette vie même si elle s’est perdue.»

Entre les différentes lectures des poètes présents, Hala Mohammad a lu des poèmes envoyés depuis une prison de Syrie. Tels Nazim Hamadi, poète arrêté le 10 décembre 2013, Nasser Bunduq, arrêté à Damas le 17 février 2014, ou cet autre poète : « J’ai rêvé de tes yeux dans la chambre de la mort. J’ai rangé mon rêve. J’ai rêvé de tes yeux. Je les ai écrits. Et j’ai sombré. »

La poétesse Khouloud Sageiar a lu ses poèmes :
« La mer est immobile. Je suis ce qui reste des écumes du départ. »
Ou encore : « Les poèmes que tu ne dis pas s’effondrent. Seules tes blessures ne pourrissent pas. »
« Il pleut des faire-part de décès. le terre est en feu. »
« Si tu parviens à leur échapper, tu ne pourras échapper à toi-même. Ils t’ont métamorphosé en araignée. »

Lukman Derky a réussi à faire rire l’assistance ou à l’émouvoir :
« Ô Syrie comme tu me ressembles. La différence c’est que j’ai appris à mes enfants les cris et les haricots et que tu leur a appris le silence et la faim. »
Et son poème intitulé Noirceur :
« Nous sommes ceux qui furent tués dans toutes les guerres. Les guerres nous ont épuisés.»

À un fonctionnaire d’une ambassade occidentale qui lui refuse un visa :
« Je ne te veux pas ô liberté. Je ne suis qu’un visiteur. Je visite ta liberté. La liberté est à ceux qui la font et non au visiteur. »

Dara Al Abdallah, était en 5e année d’études de médecine quand il choisit l’exil pour l’Allemagne : « Pourquoi faut-il que les outils de mort soient beaux ? »

Yasser Khangar, réside dans le Golan. Il est interdit par Israël de quitter le pays : « Une enfant s’est échappée des gouffres de la mort. » Voir une de ses lectures en arabe sur You Tube

Monzer Masri, interdit de sortie de Syrie : « Comment quand on part sans revenir ? On revient ? »
Écouter un de ses poèmes lu en arabe sur lyrikline. Lire la poésie de Monzer Masri sur le blog d’Annie Bannie.

Dans Médiapart lire un poème de Nazîh Abou Afach, Ô temps étroit, ô vaste terre.

Lire un poème de Hala Mohammad et sa biographie dans L’Orient littéraire.

Lire son interview sur le site d’Arte à l’occasion du festival de littérature de Berlin en 2013.

Déjà en juillet 2011, Nouri Al Jarrah, poète syrien résidant à Londres nous avait ému lors de sa lecture de ses propres poèmes, en arabe, puis en traduction française, du haut du Mont Saint-Clair, à Sète lors du festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée.

Instant de noir

Pour James, Pascale & Manes Descollines

Quartier de la Muette
Un appartement bourgeois
Ici l’art est chez soi
Parmi les layettes

Un Soulages première époque
Brou de noix, goudron,
Traits épais, quel choc
Vie dense, noir de fumée, noir d’ivoire

Carré au cœur
Ange tutélaire de petites toiles
L’une est un moulin noir

Entre deux averses
Une clarté
Forte et vive entre les cumulus

Noirs, gris, blancs, quelle liesse
Vers l’horizon
Un soleil entre dans la pièce
Et le noir nous embrase.

Avec Daniel Deshays, le son c’est inouï

Quand on écoute Daniel Deshays, on a envie d’écrire « son » entre guillemets tant il sait le mettre en évidence. On pourrait écouter ce réalisateur sonore parler du « son »  sans avoir vu le film, en ayant vu le film, en envisageant de réaliser un film, le résultat serait le même. Mais après son passage, c’est le cinéma qui a changé. Ou plutôt notre manière d’écouter le cinéma.

Voici quelques notes prises lors de son passage le 27 avril 2014, impasse du Mont-Louis, au premier festival Après Varan.

Daniel Deshays, qui a fondé l’enseignement du son à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, était l’invité de Mina Rad : « Il nous fait voir le son autrement, il nous fait entendre le cinéma autrement.» La coordinatrice de ces trois journées où les anciens de Varan présentaient leurs films avait raison. Avant deux journées exceptionnelles « Entendre le cinéma » aux dimanches de Varan, les 11 et 18 mai, écoutons celui qui dirige actuellement l’enseignement de la conception sonore à l’ENSATT (Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre) et qui a publié notamment Pour une écriture du son (2006) et Entendre le cinéma (2010) aux éditions Klincksieck.

1.  Retour sur le son

Daniel Deshays, pour qui le son au cinéma est sa respiration depuis 40 ans, avait proposé de « forcer l’écoute, pour une « veille » sur la construction sonore du cinéma (…) pour conserver la conscience de notre écoute. Être tout ouïe, mais plus encore en demeurer conscient tout au long de la projection n’est guère facile. Il faut forcer son écoute pour parvenir à percevoir ce qui se passe du côté du son. »

Deshays a prévenu d’emblée les anciens de Varan : « Un festival est un lieu d’échange de pensées où l’on peut tenir un rapport critique sur un domaine souterrain, le son. C’est une idée merveilleuse que de le réintégrer dans des pratiques. »

2.  Le son : pas de la technique mais de la réalisation

Premier contre-pied : le son ne s’apprend pas. « Une des erreurs de l’enseignement [dans les écoles de cinéma], dit Daniel Deshays d’une voix douce et faussement hésitante, est de penser à la technique quand on pense au son. Il faudrait mieux penser à la réalisation. »

Il a cette formule pleine de détermination : « Le son n’a rien à voir avec la technique mais avec la réalisation. Le son ce n’est pas une console, un outil. Personne n’est plus compétent que celui qui réalise. »

3.  Le sonore : l’endroit du presque rien

Le retour sur le son est d’autant plus salutaire que selon Deshays : « il est difficile de penser au son en amont, et si l’on est trop formel la chose ne trouve pas sa poétique. Le sonore est l’endroit du presque rien, un endroit où la pensée se constitue. »

4.  La saturation

« Aujourd’hui, les films sont saturés de son. Donc, on entend moins. Souvent, on monte d’abord les sons directs. Les images sont saturées. Il n’y a plus la place pour retrouver le silence des images.

On ne devrait pas séparer les deux, sons et images, une séparation qui entraîne la pauvreté dans les fictions.

Avant toute réalisation, il serait bon de s’interroger sur la quantité d’éléments sonores nécessaires au regard. Pour donner à voir, il faut raréfier le sonore. La saturation du voir provient de cette volonté de confirmation de ce qu’il y a à voir. C’est ainsi avec le bruitage qui fait des films saturés. Ou même dans le travail avec un compositeur, car c’est souvent trop riche. »

Qu’est-ce que l’écoute des images ? C’est écouter des détails, sélectionner, parcourir l’image, qui est une écoute. Exemple inverse avec le DVD de Stalker, le film d’Andreï Tartovski, où des sons ont été rajoutés. « Le film est détruit. Seule la version mono conserve la qualité du film. On a peur de laisser les images dans le silence du regard. C’est à partir de là que l’écoute peut naître, la parole du film. »

5.  La réalisation côté son

« Lors de la constitution du film, une des choses à laquelle penser : combien de sons sont nécessaires. Et deux ou trois questions comme : comment faire disparaître un son ? Lors de la prise de son, il y a dix fois trop de choses. Le mixage ? On n’y fait que trouver les valeurs, on retravaille les timbres de voix. Quelquefois, il faut éteindre l’écran. Écouter. Il ne faut jamais prendre quelque chose de tout fait, sinon le démonter. Car si on liasse filer (le tout fait), ça s’entend, on s’ennuie. »

Exemple avec les ateliers Varan en Guadeloupe où les participants réalisent un film de 6’ à partir du son. On construit une émission de radio. Et avec le même son un film.

6.  Le silence et ce qui survient

« De quel silence s’agit-il ? Il y a une incertitude dans l’attente du surgissement du son. C’est à partir du silence, que la parole peut surgir. Ce sont les conditions du surgissement de l’autre. »

7.  Le son côté spectateur

« Écouter, c’est se souvenir. C’est en moi, sinon je le reconnaîtrais pas. On est obligé de dépenser pour l’écoute. Car le son est ce qui a fabriqué notre charge affective, ce que nous connaissons déjà de nous. Les sons, on va les chercher dans notre mémoire. »

8.  Le son, une pensée du cinéma ?

« Le son n’a pas de cadre. Il a beaucoup de dynamique de près. Plus on s’éloigne, plus il devient flou, diaphane. L’assise du son fait tenir le film d’une manière incroyable. Il ne faut pas penser le son seul. Ce sera toujours le son d’une image. Un son résout une image. Un son est une interrogation pour l’image suivante.

La question fondamentale au cinéma : comment les sons et les images circulent.»

Dialogue entre Daniel Deshays et Angelo Caperna, réalisateur de « Un homme médiocre en cette époque de prétendus surhommes », qui a été projeté lors du festival Après Varan.

Trois extraits du film seront « écoutés ». Premier extrait : avant le générique.

Un homme médiocre, en cette époque de prétendus surhommes from Les Films du Tambour de Soie on Vimeo.

Daniel Deshays : Au début ce qui frappe, c’est la voix off avec un accent italien. Elle nous embraque dans l’étranger et dans l’étrangeté.  Cela participe de notre engagement à l’écoute. La télévision française a du mal à faire ça.

Angelo Caperna : C’est un film qui va à l’encontre du film historique, très autoritaire, qui cherche à imposer quelque chose, qui a peur de l’indécision, de la fragilité.

Daniel Deshays : Tu as fait une déconstruction pour réaliser ta propre construction.

Angelo Caperna : La séquence avant le générique m’a pris trois mois de travail pour le son. Pourquoi le violoncelle ? Parce qu’il est proche de la voix humaine.

Dans une séquence ultérieure, j’ai renversé le traitement. D’abord le travail du son, puis la voix, ensuite l’image.

[Daniel Deshays cite l’exemple de L’Atalante, film de Jean Vigo en 1934, dont la cloche au début du film met le spectateur dans le doute, « à l’endroit du doute », le fait flotter entre réel et imaginaire, entre concret et abstrait.]

Après un deuxième extrait…

Daniel Deshays : Le sonore est dans la vérité. Le sonore nous situe par l’écoute dans une mémoire individuelle et collective. Le spectateur refait silence pour repartir. C’est toujours tenu. Le fil passe par ces silences. Le spectateur doit revenir à soi.

Angelo Caperna : Je ne voulais pas un son réaliste mais un son d’évocation pour que le spectateur reconstitue sa mémoire. Avec un son réaliste, on sortait du film. mon film est un regard désespéré.

[Dans la salle, justement, une spectatrice : j’ai eu l’impression d’être engloutie. Les silences m’ont fait descendre dans un puits. des silences habités.]

Angelo Caperna : Dans le film, le regard va souvent vers le bas. C’est la même chose pour les sons.

La spectatrice : Ça ouvre une grande liberté dans les images.

Angelo Caperna : Dans les films historiques, il existe des images mortes. Il est intéressant qu’avec le son on rende l’invisible à l’image contrairement aux films historiques qui veulent dire une vérité.

Daniel Deshays : Méfions-nous de l’idée d’illustration.

Lors de visionnage d’une troisième séquence du film Un homme médiocre en cette époque de prétendus surhommes (la fin), nous voyons dans un musée des œuvres d’art et des spectateurs qui les regardent. Pas de son direct. La séquence est accompagnée d’une musique de Charles Ives, The unanswered question.

Angelo Caperna : Quand tout est fini, c’est l’amour et l’art. La musique crée la profondeur.

Daniel Deshays : C’est un avènement. La musique peut enfin advenir. La musique n’arrive pas comme un a priori mais à la condition de ce qui est arrivé jusqu’à lors et qui a tâtonné, nous a égaré. Elle se constitue par le creux.

Avant, en peinture, on appelait les « natures mortes » : « natures coites ».

Tout est dit.

Formation en septembre avec Daniel Deshays, « Réaliser le son au cinéma », du 1er au 5 septembre et du 15 au 19 septembre 2014, 2 semaines (70 heures).

 

 

 

 

Cartier-Bresson, la source africaine

Ce soir je revois comme un aveugle ébloui l’exposition Henri Cartier-Bresson (1908-2004) au Centre Pompidou. Elle est classique dans sa chronologie, superbe dans son parcours, le parcours d’un homme qui a fait son œil au contact des peintres à Paris et dans son premier voyage en Afrique. A Paris, en 1925, il rencontre René Crevel, Max Jacob et Elie Faure. Il est attiré par le surréalisme. Il prend des photos, qu’il détruira pour la plupart, sauf une plage de Dieppe, que l’on considère comme sa première photographie, en 1926 :

L’année suivante, il étudie la peinture dans l’atelier d’André Lhote. Et en 1931, à 23 ans, il part à l’aventure en Côte d’Ivoire, où la maladie aurait pu l’emporter. Il prend des photos. De retour en France, il se consacre à la photographie. La découverte d’un instantané du Hongrois Martin Munkacsi, représentant trois enfants noirs courant vers les vagues, au Congo, est une « révélation ». C’est aussi l’unique photo qu’il accroche dans son appartement.

En 1931, Henri Cartier-Bresson découvre cette photo de Martin Munkacsi dans Arts et métiers graphiques, représentant trois enfants noirs courant se jeter dans les vagues du Tanganyika. Tout dans l’image le subjugue : le contraste des corps sur l’écume, leur harmonie dans l’espace, leur dynamique. Elle lui rappelle non seulement son expérience de l’Afrique, mais elle lui montre surtout ce qu’il est possible de faire avec un appareil photo. « J’ai soudain compris que la photographie peut fixer l’éternité dans l’ instant, dira-t-il plus tard. C’est la seule photo qui m’ait influencé. Il y a  dans cette image une telle intensité, une telle spontanéité, une telle joie de vivre, une telle merveille, qu’elle m’éblouit encore aujourd’hui. La perfection de la forme, le sens de la vie, un frémissement sans pareil… » Il renonce alors à la peinture pour se consacrer à la photo. Il décide de reprendre la route, cette fois-ci pour photographier : Europe de l’Est, l’Italie, le Sud de la France, l’Espagne.

[Source : dans la collection Découvertes de Gallimard, Henri-Cartier-Bresson, Le tir photographique,  de Clément Chéroux (commissaire de l’exposition au Centre Pompidou, l’écouter sur France-Culture).]

Le mouvement saisi par Martin Munkacsi (1896-1963) qui influença Cartier-Bresson est-il aussi celui que peint en 1909-1910 Henri Matisse (1898-1967) avec La Danse, (Saint Petersbourg, Musée de l’Hermitage) ?

et plus près de nous dans le temps, non plus le mouvement mais un regard commun, vers quoi ? de ces trois garçons photographiés par Caroline Blache à Pointe-Noire (Congo) :

photo que l’auteur a voulu nommer, en hommage à HCB, « L’instant décisif » :

 

Exposition Henri Cartier-Bresson, jusqu’au 9 juin 2014, de 11h00 à 23h00 Galerie 2 – Centre Pompidou, Paris.

La palette de ses yeux bleus

À 300 km/h, le TGV dessine d’un trait sa trajectoire dans la plaine jetée comme un immense drap, à travers les bois épars et les champs jaunes de colza mûr. Un ciel gris de blancs laisse entrevoir les couleurs d’une trace de vitesse irréelle. Imaginer ce qui pourrait advenir de cet horizon qui se dégage dans les lointains. En voiture-bar, une fillette joue avec son grand-père. Elle essaie de nommer les couleurs qui défilent dans la palette de ses yeux bleus. Les nommer c’est essayer de les retenir, essayer de garder en soi la vitesse de la lumière.

L’agnel et le loup (pastiche)

Merci à MN Sarante qui me signale
Ernestine écrit partout, Tome 3 : « Anthologie de la poésie jardinière et primesautière, tout à la fois. Correspondances 2000-2005 », Paris, Ginkgo éditeur, 2005,  par Ernestine Chasseboeuf.
et de laquelle j’extrais, p. 151, ce pastiche :

L’agnel et le loup

Un agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
C’est pas maintenant que ça arriverait,
C’est pollué aux hydrocarbures.
Un loup survint à jeun,
Borgne comme une vieille bique.
Montre-moi ton label,
Dit cet animal plein de rage.
Mes papiers, dit l’agnel,
Sont restés sur l’herbage.
Encore un sans-papiers,
Dit le loup en colère,
Cette viande toxique
A fait mourir grand-mère,
Je n’en mangerai pas.
Et comme dans la fable,
Sans autre forme de procès,
Le loup l’emporte et puis le nique.

Jean-René de la Dondaine (1603-1699)

Contrôleur des recettes des chasses au remelu du duché de Merdincourt en Argonne, Jean-René de la Dondaine profitait de ses longs loisirs pour torcher des poésies animalières, quelquefois grivoises, très recherchées sous le Roi-Soleil. Il mourut très âgé, d’une maladie qui eût été bénigne pour bien d’autres.

à comparer à l’original de Jean de La Fontaine (1621-1695) :

Le Loup et l’Agneau
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
 Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d’une onde pure.

Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

– Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu’elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.

– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?

Reprit l’Agneau, je tette encor ma mère.

– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

– Je n’en ai point.

– C’est donc quelqu’un des tiens :

Car vous ne m’épargnez guère,

Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l’a dit : il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts

Le Loup l’emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

La survie des tubemen de la Jamaïque

Lecture ce dimanche de Pâques 2014, d’un article de Romain Cruse, avec les photographies de Romain Philippon, Voyages croisés à la Jamaïque, extrait de la revue de voyage, « L’autre voie », n°10, d’avril 2014. Il est question du le voyage des « tubemen » de Portland, proche de la capitale Kingston, anciennement huppée, et que les cyclones successifs ont dévasté. Des squatts ont poussé en bord de mer. Les voyageurs ici sont autant les auteurs de l’article que ces « tubemen » qui pêchent sur des chambres à air de camion, appelées « tube ».

Extrait :
La survie de ces jeunes dans de telles conditions relève du
miracle. On comprend avec eux la foi inébranlable qu’ont
les Jamaïcains dans leurs religions respectives. Quand le
poisson est abondant, on en vend une partie pour acheter du
riz et quelques légumes. Pendant la saison, on achète parfois
un nouveau jean et une chemise à une « vendeuse à la valise »
qui passe de temps à autre dans le quartier. En saison morte – la
moitié de l’année – les rares poissons sont vendus pour acheter
du « dos de poulet » bon marché (« chicken back », autrement
appelé « ghetto steak », en fait le ventre du poulet) et de la farine
pour faire les « dumplin » (épaisses galettes de farine de maïs et
de blé qu’on fait bouillir). Quand l’un n’a rien, il compte sur la
solidarité des autres. Quand personne n’a rien, on ne mange pas.
Dans les chambres, on dort à deux dans un lit, tête-bêche. Ceux
qui sont de passage dorment à même le sol ou sur un rebord de
muret.
Si la misère est criante, à l’image de cet évier improvisé dans
une vieille glacière ramassée sur la plage, il y a là une immense
richesse culturelle. Ce sont les lieux que l’écrivain martiniquais
Patrick Chamoiseau appelle les « mangroves urbaines ».

Cette survie rappelle le roman d’anticipation de l’Américain Paolo Bacigalupi, Les ferrailleurs des mers, traduit en 2013 par Sara Doke au Diable Vauvert, livre palpitant — et hautement recommandé —, un roman d’anticipation pour adolescents qui rêvent d’un ailleurs à la fin du XXIe siècle, de beaux clippers et d’une morale de vie dans une Louisiane dévastée par les chamboulements climatiques et les tempêtes tueuses de villes.

De Romain Cruse, lire un article dans Le Monde diplomatique, « Dancehall, chronique d’un rêve jamaïcain » et un essai universitaire Géopolitique d’une périphérisation du bassin craibéen, aux Presses de l’université du Québec.

Miracle ! La terre mange un enfant en direct !

C’est un livre découvert par hasard qui résonne encore bien longtemps après sa lecture, La fête sauvage, d’Annie Mignard, grand prix SGDL de la nouvelle 2013. Le conte cruel de nos passions télévisuelles pour l’effroi en direct.

Dans l’air flottait cette info récente. Au début de ce mois d’avril, à Roubaix, dans le Nord, d’un petit garçon de 8 ans qui est resté 4h30 dans un cube de béton destiné à éviter les vols de cuivre. Il a pu être dégagé par les pompiers, qui ont utilisé deux marteaux-piqueurs et une scie à béton. Une dépêche nous précisait que « le garçonnet jouait à cache-cache. Il serait alors monté sur un bloc de béton d’environ un mètre de haut, placé sur un autre plus petit, aux pieds du pylône pour empêcher d’accéder aux câbles électrique, et serait tombé à l’intérieur. Les pompiers ont tenté de l’enduire de savon pour le faire glisser dans le tube, mais ont renoncé face à la douleur de l’enfant. L’enfant a été emmené, conscient, sur une civière dans un véhicule des pompiers, sous les applaudissements et les cris de joie de ses parents et des badauds. »

Donc, je découvre La fête sauvage, une nouvelle d’Annie Mignard, aux éditions du Chemin de fer, accompagnée par les dessins d’Emmanuel Tête (2012).
Annie Mignard s’est elle-même inspirée librement d’un fait-divers. En Italie, juin 1981.      « Non loin de Rome, un enfant de six ans tombe dans un puits et reste bloqué à plus de vingt mètres de profondeur. La foule accourt pour assister aux secours qui, pour la première fois, sont retransmis en direct à la télévision pendant dix-huit heures d’affilée, faisant entrer l’information dans l’ère du spectacle. »

Dans la nouvelle d’Annie Mignard, le lecteur n’a pas trop le choix. Il suit pas à pas la tentative de sauvetage, entre la terre ogresse et la foule ogresse attirée par des télés ogresses. Qui est l’ogre ? La terre qui engloutit l’enfant ? La foule et son voyeurisme morbide ? Les télés et leur proximité obscène ? Mais le lecteur sait aussi que le suspens formidable tel que le développerait des infos en continu sur une chaîne en continu, que ce suspens n’est pas le seul sujet ou le vrai sujet du livre.

Qui est l’ogre ? La terre qui engloutit l’enfant ? Page 12 de la La fête sauvage, Emmanuel Tête a dessiné cette danse macabre de trois squelettes joyeux portant chapeau pointu de couleur. Page 13, nous lisons : « Dès qu’on sut où il était, ce fut la ruée. La foule accourut de très loin. Parce que si les parents, les voisins, les carabiniers avaient cru au siècle d’aujourd’hui, la foule, elle, ne s’y trompa pas. Sa mémoire remonte à la nuit du monde. Elle comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un sacrifice humain, d’un très vieux rite, et qu’il fallait venir. Miracle ! La terre mange un enfant un direct ! Elle l’a happé de sa bouche vorace, elle est en train de le déglutir tout cru. »

Qui est l’ogre ? La foule et son voyeurisme morbide ? Les télés et leur proximité obscène ?
« Et la foule, là-haut, se jetait à genoux dans des messes improvisées et on ouvrait les pique-niques. C’est le grand divertissement de l’envie de vivre. Les images de l’affluence qui sont passées à la télévision comme un appeau ont fait affluer d’autres curieux. Maintenant ils sont des milliers. Un écran géant les accueille en bordure du terrain pour tenter de les retenir à distance du centre. Il montre en gros plan le trou fascinant où l’enfant a disparu et où il doit forcément réapparaître. Les badauds s’arrêtent, s’attroupent devant l’écran, prêts à être fascinés. (La fête sauvage, page 26.)

Qui est l’ogre ? Que la foule fasse écran, c’est une certitude. Certitude d’une descente aux enfers en direct, d’un conte d’une cruelle beauté qui nous plonge dans un tourment abyssal tel son objet, ce « petit garçon de cinq ans, bondissant, léger comme un bouchon », enfant qui joue au ballon dans l’aride garrigue et ploc ! un trou, une chute dans un terrier de la terre, débaroule au fond d’un long tunnel que seul son petit et minuscule corps peut traverser, qu’aucun sauveteur n’atteindra facilement ou n’atteindra peut-être pas du tout, seule certitude que la littérature peut nous dire il faut du temps du temps du temps pour songer à se sauver soi-même de quoi ? de l’effroi que de jeunes années empêchées, contrites dans la concrétion de la terre, dans l’estomac d’un trou profond ne sauraient jamais être délivrées sans une once de grâce. Seule la grâce d’un geste… ou d’une enfant, elle aussi bondissante, comme l’écriture radicale, profonde et bondissante d’Annie Mignard, qui répond au nom d’Efroia.

Lire sur le site d’Annie Mignard, « C’est physique, écrire ».

Si Écrire, c’est physique était une personne ou un personnage, qui serait-il ? lui demande le site publie.net. Réponse : « Ce serait Christophe Colomb (griffonnant son carnet de bord). »

Merveille de la guerre… le comble du malheur, le comble du bonheur

Je reçois par la poste un petit bonheur d’édition, Merveille de la guerre, poème de Guillaume Apollinaire, extrait d’« Obus couleur de lune », lui-même inclus dans Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916), édité à Rochefort par Les Petites allées, éditions typographiques artisanales. Le titre est de couleur rouge sang. Le reste est imprimé au plomb sur 12 pages (oui un livre de douze pages !). Du plomb pour la guerre… Mais point de calembour, Dieu gît dans les détails, c’est bien connu. Qu’on range nos émotions avec précision comme en typographie on range les casses bien alignées dans un casier en bois.

Le livre – livret conviendrait mieux –  se présente sous la forme d’un petit format posté. Vous l’achetez avec son enveloppe en beau papier vergé. Le tout sous cellophane. Nathalie Rodriguez, éditeur-imprimeur, a écrit sur un marque-page (eh oui !) : « … une enveloppe assortie permet de le conserver ou de l’envoyer à qui vous voudrez. Le tout pèse 28 grammes et coûte 7,50 €. »

[Première précision de contexte (première digression) : j’étais à peine revenu de la première édition du Salon du livre océanien de Rochefort, de cette entreprise qui réunit il y a quelques jours quelques figures des lettres du Pacifique, de l’Australien Philipp McLaren au Néo-Zélandais Witi Ihimaera, en passant par les amis français de Calédonie et de Polynésie. Le trait d’union entre Rochefort et Océanie a du sens. D’ailleurs Les Petites allées, qui ne sont pas que fondues du plomb, en avait profité pour publier le livre éponyme de ce jumelage littéraire, Rochefort-Océanie justement. Sans parler (digression dans la digression) du seul poème en bichelamar qui ait jamais été édité en France, mais ça c’est une autre histoire.

Donc, j’étais à peine revenu de Rochefort et d’une soirée de poésie inouïe dans la bibliothèque du Musée de la Marine, enveloppés que nous étions par 25 000 volumes traitant qui de la pharmacopée qui des mœurs insulaires des peuples du Pacifique fréquentés au XVIIIe siècle par les explorateurs Lesson, natifs rochefortais. À Paris, je vais visiter l’exposition formidable de Jean-Pierre Guéno, Entre les lignes et les tranchées au Musée des lettres et manuscrits (deuxième digression, mais quelle digression tant l’expo remue tripes et méninges avec la lecture des lettres de deux prêtres-fantassins, Joseph et Loys Roux et leurs photographies (voir l’affiche ci-dessous), de deux généraux, Duplessis et Galliéni, d’un soldat amoureux, de peintres, d’écrivains, des rapports de tranchées du capitaine Charles de Gaulle). Et de quelques belles trouvailles iconoclastes, comme ces ordres de mobilisation pour les hommes d’une part, pour les chevaux et mulets d’autre part, imprimés en… 1904, soit dix ans avant le début officiel de la Grande Guerre.]

Dans ce contexte, que peut représenter Merveille de la guerre ? Un concentré dense comme un trou noir : la Grande guerre en micro-format. C’est vrai que dans le genre, les éditions Bruno Doucey nous ont gratifié il y a peu du recueil En pleine figure, Haïkus de la guerre de 14-18, une anthologie établie par Dominique Chipot, que l’éditeur présentait comme « la fulgurance du fragment face au désastre de la guerre » [Papalagui, 11/11/13].

Merveille de la guerre est un poème d’Apollinaire, figure majeure qui n’est pas absente de l’exposition Entre les lignes et les tranchées. Mais l’édition par Les Petites allées réussit à apporter sa pierre à l’édifice. D’abord, le coup de cœur de l’éditeur est dit en quelques mots simples : « Guillaume Apollinaire est mort de la grippe espagnole comme beaucoup des combattants de la Grande Guerre : le virus, comme l’armée, aimait les hommes jeunes et forts. Nous aimons Apollinaire et les millions d’hommes broyés entre 1914 et 1918, mais détestons la guerre, la mort, et la grippe espagnole. »

Voici le début de Merveille de la guerre :

Que c’est beau ces fusées qui illuminent la nuit
Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour regarder
Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour yeux bras et cœurs

J’ai reconnu ton sourire et ta vivacité

C’est aussi l’apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes
Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races
Elles accouchent brusquement d’enfants qui n’ont que le temps de mourir

etc.

Le reste vous prend crescendo dans cette tenaille de beauté et d’effroi, alliant l’éphémère de la grâce et la certitude de la fin. Inutile de publier l’intégralité du texte ici. Il est sur Internet, par exemple sur le site Un jour un poème. Mais sur le web, on peut glaner ce reportage des confrères de France 3 Atlantique, qui dit tout le savoir-faire d’une édition artisanale au plomb. Diffusé en octobre 2013, et qui prend justement pour exemple la composition et l’impression de Merveille de la guerre :

 

Merveille de la guerre : titre par antiphrase, que le TLF définit ainsi : « Figure par laquelle, par crainte, scrupule ou ironie, on emploie un mot, un nom propre, une phrase, une locution, avec l’intention d’exprimer le contraire de ce que l’on a dit. »

[On se souvient (troisième digression), toujours dans Calligrammes, de cette métaphore exemplaire de la démarche poétique, de la démarche surréaliste : « Ta langue, le poisson rouge dans le bocal de ta voix. »]

Monique Jutrin a consacré une belle étude à Apollinaire (Que Vlo-Ve ? Série 1 No 5 janvier 1975 pages 27-42 Calligrammes :  Une Poésie « engagée »?) Extrait :

« Fondé en poésie », Apollinaire a pour tâche de célébrer tout ce qui existe, il a charge de réalité. Même si la guerre est horrible, il se doit de la réciter, donc de la créer. Et, chantée, la guerre devient « belle », parce qu’écrite, « calligraphiée », devenue calligramme, bel écrit et beau chant : Calligrammes est le récit de cette transmutation réciproque des valeurs de la guerre et de la poésie. C’est un art poétique qui se redéfinit à tout instant. Art poétique fait de mouvements antithétiques, synthèse entre passé et avenir, mort et renaissance, lyrisme et ironie.

Elle cite l’essayiste Pierre-Marcel Adéma, qui dans Guillaume Apollinaire 1e mal-aimé. (La Table ronde, 1968) souligne : « L’aspect essentiel des Calligrammes, mise à part l’utilisation des dessins-poèmes, c’est l’expression lyrique de la guerre. Chanter les « merveilles de la guerre » sans tomber dans le poncif cocardier, est une gageure que seul a su réussir Apollinaire. […] Dans sa pitié de l’homme qu’il exprime de façon si poignante […] jaillit le cri fraternel du poète au soldat. « 

Ailleurs, certains se demandent si la guerre est une fête. Cette question pour un examen de BTS inclut le poème Merveille de la guerre à côté du parallèle établi par Roger Caillois entre L’Homme et le sacréet le théâtre de la guerre dans Candide, de Voltaire.

Sur Apollinaire, on lira avec profit le passage que lui consacre François Bon dans Voleurs de feu, une anthologie, Hatier, 1996, épuisée, mais repris dans remue.net.

Encore ce mot d’Apollinaire, sur la nécessité du poème, cité Par Monique Jutrin : « Rien ne vient donc sur terre, n’apparaît aux yeux des hommes s’il n’a d’abord été imaginé par un poète. L’amour même, c’est la poésie naturelle de la vie, l’instinct naturel qui nous pousse à créer de la vie, à reproduire. Je te dis cela pour te montrer que je n’exerce pas le métier de poète pour avoir l’air de faire quelque chose et de ne rien faire en réalité. Je sais que ceux qui se livrent au travail de la poésie font quelque chose d’essentiel, de primordial, de nécessaire avant toute chose, quelque chose enfin de divin, » (Lettre à Lou du 18 janvier 1915.)

Et bien sûr, on enverra soi-même le poème dans la version des Petites allées, une merveille d’édition, tout simplement. Imaginez… Au lieu d’envoyer une lettre d’amour (qui écrit encore des lettres d’amour ?), au lieu d’envoyer un courriel, de textoter quelques mots (les SMS sans émoticônes supportent mal la métaphore ou le second degré), envoyer un livre de 28 grammes…

Car l’amour est léger même en poste restante.