Coïncidence

Terrasse du samedi sous le soleil de mai. Une jeune maman. Sa fillette en landau. Elle rit à mes lunettes de soleil opaques. J’apprends qu’elle s’appelle Suzanne. Dans mon carnet un extrait de علي و سوزان c’est-à-dire « Ali et Suzanne », extrait d’un recueil de nouvelles de l’écrivain soudanais Tayeb Salih.

Borges et la parabole du haïku

Du salut par les œuvres

« Au cours d’un automne, au cours de l’un des automnes du temps, les divinités du shinto, une nouvelle fois, s’assemblèrent à Izumo. Ont dit qu’elles étaient huit millions mais je suis un homme très timide et je me sentirais un peu perdu parmi tant de monde. D’ailleurs, il ne convient pas de manier les nombres inconcevables. Disons qu’elles étaient huit car le huit est, dans ces îles, de bon augure.
Elles étaient tristes mais ne le montraient pas car les visages des divinités sont kanjis, ne se laissent pas déchiffrer. Sur la verte cime d’une colline, elles s’assirent en rond. Du haut de leur firmament, ou d’une pierre, ou d’un flacon de neige, elles avaient observé les hommes. Une des divinités dit :

Il y a un grand nombre de jours, ou un grand nombre de siècles, nous sous sommes réunies ici pour créer le Japon et le monde. Les eaux, les poissons, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, es générations des plantes et des animaux ont été des réussites. Afin que toutes ces choses ne les accablent pas, nous avons donné aux hommes, la succession du temps, le jour pluriel et la nuit une. Nous leur avons même octroyé le don de tenter quelques variantes. L’abeille refait toujours la même ruche ; l’homme a imaginé des instruments : le soc de la charrue, la clé, le kaléidoscope. Il a aussi imaginé l’épée et l’art de la guerre. Il vient d’imaginer une arme invisible qui peut être la fin de l’histoire. Avant que ne se produise ce fait insensé, faisons disparaître les hommes.

Elles réfléchirent. Une autre divinité dit sans hâte :

C’est vrai. Ils ont imaginé cette chose atroce mais il y a aussi cette autre chose, qui tient dans l’espace qu’occupent les dix-sept syllabes qui la composent.

Elle les entonna. Ces syllabes étaient dans une langue inconnue et je ne pus les comprendre.
La divinité la plus âgée décréta :

Que les hommes continuent d’exister.

Ainsi, grâce à un haïku, l’espèce humaine fut sauvée. »

Izumo, 27 avril 1984.

Jorge Luis Borges, en collaboration avec María Kodama, Atlas, Gallimard, 1988, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset.

Éros dans une bibliothèque limougeaude

Les passions littéraires des universitaires restent quelquefois confinées dans la ouate timide de communications ânonnées pour d’autres universitaires. Et pourtant… certains réussissent à nous émouvoir en évoquant l’oxymore d’un titre tel Éros dans un train chinois (1990) ou la fraternité d’Un Arc-en-ciel pour l’Occident chrétien (1967) ou encore la tendresse de l’homme Depestre. C’est curieux qu’autant de passions se contiennent dans autant d’années d’études et ne débordent pas dans les rues de Limoges, en Auvergne et dans le reste du monde. Des universitaires réunis à la Bibliothèque de Limoges, propriétaire du fonds Depestre, et qui viennent de Dublin, New-York, Grenade, Nice, Montpellier.

Autrefois on tuait les vieux

« La cuillère voulait un tiroir,
le tiroir une table,
la table une cuisine,
la cuisine une maison,
la maison un village,
le village une paroisse,
la paroisse un pays,
le pays une langue,
une langue pour lécher la cuillère. »

Jan dau Melhau extrait de Obras completas (Edicion dau Chamin de Sent-Jaume, Meuzac, Haute-Vienne, 1994).
écrit — en occitan et en français— sur la valise n°7 « Des chansons entières remontent de derrière le sentiers », dans l’exposition Autrefois on tuait les vieux, Bibliothèque francophone multimédia, Limoges, place Aimé Césaire.

Sur l’expo, voir l’article sur Lozère.fr

Le 10-Mai haïtien de Nantes

Premier port négrier français avec 1800 navires en expédition et plus de 500 000 captifs africains déportés, Nantes s’est réconcilié avec son passé. Elle a inauguré le Mémorial de l’abolition de l’esclavage en 2010 et pour ce 10-Mai, la ville aujourd’hui dirigée par une femme de 35 ans, avait invité Haïti, première république noire. Nantes, qui commémore pour qu’une histoire commune soit partagée, est une belle réponse aux polémiques entendues à Villers-Cotterêts où le maire ne voulait pas de commémoration.

Interviews, successivement : la maire de Nantes Johanna Rolland,  l’écrivain Frankétienne et l’artiste Erol Josué.

Auteur et commentaire : Christian Tortel, images Mourad Bouretima, son Gilles Mazaniello, montage : Barbara Bailhache, mixage : Jean-Pierre Arnaud. Production : France Ô, France-Télévisions.

… créer dans un monde qui oblige les peintres à tuer les poètes

« Travaille, travailleur.
Fondeur du Creusot, devant toi,
Il y a un fondeur d’Essen,
Tue-le.
Mineur de Saxe, devant toi,
Il y a un mineur de Lens,
Tue-le.
Docker du Havre, devant toi,
Il y a un docker de Brême,
Tue-le.
Poète de Berlin, devant toi,
Il y a un poète de Paris,
Tue et tue, tue-le, tuez-vous,
Travaille, travailleur. »

Extrait de Tu vas te battre, poème de Marcel Martinet publié dans Les Temps maudits, en 1917. Réédité chez Agone en 2004.


Dans son livre Le tableau papou de Port-Vila (Cherche-Midi), Didier Daeninckx (avec Joe G. Pinelli) dialogue avec Olivier Faivrier, auteur d’un article sur la poésie pacifiste liée au Chemin des Dames. Il lui décode le poème Travaille, travailleur… en citant une source allemande digne de foi, qui précise que deux vers (concernant un poète français) sont de la main du peintre allemand Heinz von Furlau, sujet de la quête de l’auteur de polars mémoriels, de l’Océanie aux Chemins des Dames.
«En fait von Furlau commandait plusieurs pièces d’artillerie qui pilonnaient le secteur du Bois-des-Buttes et la route de Pontavert, à environ trois kilomètres de Craonne. Un an et demi plus tôt, le 17 mars 1916, au même endroit, un éclat d’obus avait transpercé le casque d’un soldat français qui s’appelait Guillaume Apollinaire. Heinz von Furlau n’a jamais pu se défaire de l’idée qu’il était en quelque sorte responsable… On a la copie d’une lettre à sa sœur Magda où il lui confie : « À quoi bon continuer à créer dans un monde qui oblige les peintres à tuer les poètes ? » (« Wozu noch langer künstlerrisch schaffen in einer Welt, die Maler zwingt, Poeten umzubringen. »)

Le seul plaisir des mots

Plein soleil
Une terrasse
Face au parc
Un serveur
Langue soignée
Accent inconnu
Sa diction brocante
Le seul plaisir des mots
Une distinction, un souci de soi
Chemise blanche impeccable
Pratique une langue dorée
Roule des r tout en élégance tout en éloquence
Ponctue des phrases courtes
Salamalecs enjoués
Les femmes s’arrêtent
Le bisent.
Là, il boit son café
Fume sa cigarette
Plein soleil
Puis reprend son service.
Paris tranquille
Un dimanche
aux Buttes-Chaumont

À Paris, la voix des poètes syriens emprisonnés

Les poètes syriens sont bien vivants. Sauf les morts bien entendu. Ou les poètes en prison.
Les poètes vivants – lorsqu’ils se rencontrent – parlent de haricots blancs. Ils rient aux blagues de l’un d’entre eux. Ils parlent d’araignées, de points cardinaux, de sosies, de pays sans patrie qu’est la Syrie aujourd’hui, de faim, de feux de mots.
Les poètes syriens lorsqu’ils se rencontrent parlent de poésie et de poètes emprisonnés. Ils sont nombreux les poètes syriens, en exil ou en prison. Les poètes prisonniers envoient des poèmes à leurs amis poètes en exil et ces poèmes sont lus en public, en arabe et en français grâce à la traduction de Dima Abdallah, comme ce samedi 3 mai, à Paris, à l’Institut des Cultures d’Islam, un centre culturel de la mairie de Paris situé dans le quartier de la Goutte d’Or. Une soirée dédiée aux poètes Nadhem Hammadi, Ajwad Amer, Wael Saad Eddine, Nasser Boundouq.

« On va lire leur poésie jusqu’à leur libération, a annoncé Hala Mohammad, à qui l’Institut avait donné carte blanche, samedi 3 mai. On espère la liberté pour tous les poètes et pour tous les Syriens. »
La poétesse syrienne aura encore carte blanche samedi 10 mai et samedi 14 juin. Jamel Oubechou, président de l’Institut, ancien conseiller culturel près l’Ambassade de France en Syrie (2002-2006), l’a souligné en présentant la soirée, justement intitulée « Réfugiés en poésie » : « Pour que les Syriens soit reconnus pleinement humains, nous devons leur donner la parole. »

Moins célèbres qu’Adonis, les poètes présents à La Goutte d’Or ce soir-là ont fait salle comble. Le plafond semblait bas tant leur parole est belle et forte, elle remplit l’espace. Lectures en français par Hala Omran et Wissam Arbache.

Extrait du Sosie, d’Aref Hamza, qui vit en Turquie : « À présent ils tuent mon quarantième sosie et je vivrai seul. Extrait de Victimes : « Les mots ne sont pas les seuls victimes des explosions. » Du Roi des points cardinaux : « Tes quatre fils que tu as nommés les Rois des points cardinaux, nous venons de les enterrer. » Ou encore : « Depuis deux jours tu vis avec ta rage de dents, tu n’es alors plus seul. » Ou : « Lorsque tu dors auprès de moi, cela vaut un état tout entier. »
« J’ai abreuvé cette vie même si elle s’est perdue.»

Entre les différentes lectures des poètes présents, Hala Mohammad a lu des poèmes envoyés depuis une prison de Syrie. Tels Nazim Hamadi, poète arrêté le 10 décembre 2013, Nasser Bunduq, arrêté à Damas le 17 février 2014, ou cet autre poète : « J’ai rêvé de tes yeux dans la chambre de la mort. J’ai rangé mon rêve. J’ai rêvé de tes yeux. Je les ai écrits. Et j’ai sombré. »

La poétesse Khouloud Sageiar a lu ses poèmes :
« La mer est immobile. Je suis ce qui reste des écumes du départ. »
Ou encore : « Les poèmes que tu ne dis pas s’effondrent. Seules tes blessures ne pourrissent pas. »
« Il pleut des faire-part de décès. le terre est en feu. »
« Si tu parviens à leur échapper, tu ne pourras échapper à toi-même. Ils t’ont métamorphosé en araignée. »

Lukman Derky a réussi à faire rire l’assistance ou à l’émouvoir :
« Ô Syrie comme tu me ressembles. La différence c’est que j’ai appris à mes enfants les cris et les haricots et que tu leur a appris le silence et la faim. »
Et son poème intitulé Noirceur :
« Nous sommes ceux qui furent tués dans toutes les guerres. Les guerres nous ont épuisés.»

À un fonctionnaire d’une ambassade occidentale qui lui refuse un visa :
« Je ne te veux pas ô liberté. Je ne suis qu’un visiteur. Je visite ta liberté. La liberté est à ceux qui la font et non au visiteur. »

Dara Al Abdallah, était en 5e année d’études de médecine quand il choisit l’exil pour l’Allemagne : « Pourquoi faut-il que les outils de mort soient beaux ? »

Yasser Khangar, réside dans le Golan. Il est interdit par Israël de quitter le pays : « Une enfant s’est échappée des gouffres de la mort. » Voir une de ses lectures en arabe sur You Tube

Monzer Masri, interdit de sortie de Syrie : « Comment quand on part sans revenir ? On revient ? »
Écouter un de ses poèmes lu en arabe sur lyrikline. Lire la poésie de Monzer Masri sur le blog d’Annie Bannie.

Dans Médiapart lire un poème de Nazîh Abou Afach, Ô temps étroit, ô vaste terre.

Lire un poème de Hala Mohammad et sa biographie dans L’Orient littéraire.

Lire son interview sur le site d’Arte à l’occasion du festival de littérature de Berlin en 2013.

Déjà en juillet 2011, Nouri Al Jarrah, poète syrien résidant à Londres nous avait ému lors de sa lecture de ses propres poèmes, en arabe, puis en traduction française, du haut du Mont Saint-Clair, à Sète lors du festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée.

Instant de noir

Pour James, Pascale & Manes Descollines

Quartier de la Muette
Un appartement bourgeois
Ici l’art est chez soi
Parmi les layettes

Un Soulages première époque
Brou de noix, goudron,
Traits épais, quel choc
Vie dense, noir de fumée, noir d’ivoire

Carré au cœur
Ange tutélaire de petites toiles
L’une est un moulin noir

Entre deux averses
Une clarté
Forte et vive entre les cumulus

Noirs, gris, blancs, quelle liesse
Vers l’horizon
Un soleil entre dans la pièce
Et le noir nous embrase.

Avec Daniel Deshays, le son c’est inouï

Quand on écoute Daniel Deshays, on a envie d’écrire « son » entre guillemets tant il sait le mettre en évidence. On pourrait écouter ce réalisateur sonore parler du « son »  sans avoir vu le film, en ayant vu le film, en envisageant de réaliser un film, le résultat serait le même. Mais après son passage, c’est le cinéma qui a changé. Ou plutôt notre manière d’écouter le cinéma.

Voici quelques notes prises lors de son passage le 27 avril 2014, impasse du Mont-Louis, au premier festival Après Varan.

Daniel Deshays, qui a fondé l’enseignement du son à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, était l’invité de Mina Rad : « Il nous fait voir le son autrement, il nous fait entendre le cinéma autrement.» La coordinatrice de ces trois journées où les anciens de Varan présentaient leurs films avait raison. Avant deux journées exceptionnelles « Entendre le cinéma » aux dimanches de Varan, les 11 et 18 mai, écoutons celui qui dirige actuellement l’enseignement de la conception sonore à l’ENSATT (Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre) et qui a publié notamment Pour une écriture du son (2006) et Entendre le cinéma (2010) aux éditions Klincksieck.

1.  Retour sur le son

Daniel Deshays, pour qui le son au cinéma est sa respiration depuis 40 ans, avait proposé de « forcer l’écoute, pour une « veille » sur la construction sonore du cinéma (…) pour conserver la conscience de notre écoute. Être tout ouïe, mais plus encore en demeurer conscient tout au long de la projection n’est guère facile. Il faut forcer son écoute pour parvenir à percevoir ce qui se passe du côté du son. »

Deshays a prévenu d’emblée les anciens de Varan : « Un festival est un lieu d’échange de pensées où l’on peut tenir un rapport critique sur un domaine souterrain, le son. C’est une idée merveilleuse que de le réintégrer dans des pratiques. »

2.  Le son : pas de la technique mais de la réalisation

Premier contre-pied : le son ne s’apprend pas. « Une des erreurs de l’enseignement [dans les écoles de cinéma], dit Daniel Deshays d’une voix douce et faussement hésitante, est de penser à la technique quand on pense au son. Il faudrait mieux penser à la réalisation. »

Il a cette formule pleine de détermination : « Le son n’a rien à voir avec la technique mais avec la réalisation. Le son ce n’est pas une console, un outil. Personne n’est plus compétent que celui qui réalise. »

3.  Le sonore : l’endroit du presque rien

Le retour sur le son est d’autant plus salutaire que selon Deshays : « il est difficile de penser au son en amont, et si l’on est trop formel la chose ne trouve pas sa poétique. Le sonore est l’endroit du presque rien, un endroit où la pensée se constitue. »

4.  La saturation

« Aujourd’hui, les films sont saturés de son. Donc, on entend moins. Souvent, on monte d’abord les sons directs. Les images sont saturées. Il n’y a plus la place pour retrouver le silence des images.

On ne devrait pas séparer les deux, sons et images, une séparation qui entraîne la pauvreté dans les fictions.

Avant toute réalisation, il serait bon de s’interroger sur la quantité d’éléments sonores nécessaires au regard. Pour donner à voir, il faut raréfier le sonore. La saturation du voir provient de cette volonté de confirmation de ce qu’il y a à voir. C’est ainsi avec le bruitage qui fait des films saturés. Ou même dans le travail avec un compositeur, car c’est souvent trop riche. »

Qu’est-ce que l’écoute des images ? C’est écouter des détails, sélectionner, parcourir l’image, qui est une écoute. Exemple inverse avec le DVD de Stalker, le film d’Andreï Tartovski, où des sons ont été rajoutés. « Le film est détruit. Seule la version mono conserve la qualité du film. On a peur de laisser les images dans le silence du regard. C’est à partir de là que l’écoute peut naître, la parole du film. »

5.  La réalisation côté son

« Lors de la constitution du film, une des choses à laquelle penser : combien de sons sont nécessaires. Et deux ou trois questions comme : comment faire disparaître un son ? Lors de la prise de son, il y a dix fois trop de choses. Le mixage ? On n’y fait que trouver les valeurs, on retravaille les timbres de voix. Quelquefois, il faut éteindre l’écran. Écouter. Il ne faut jamais prendre quelque chose de tout fait, sinon le démonter. Car si on liasse filer (le tout fait), ça s’entend, on s’ennuie. »

Exemple avec les ateliers Varan en Guadeloupe où les participants réalisent un film de 6’ à partir du son. On construit une émission de radio. Et avec le même son un film.

6.  Le silence et ce qui survient

« De quel silence s’agit-il ? Il y a une incertitude dans l’attente du surgissement du son. C’est à partir du silence, que la parole peut surgir. Ce sont les conditions du surgissement de l’autre. »

7.  Le son côté spectateur

« Écouter, c’est se souvenir. C’est en moi, sinon je le reconnaîtrais pas. On est obligé de dépenser pour l’écoute. Car le son est ce qui a fabriqué notre charge affective, ce que nous connaissons déjà de nous. Les sons, on va les chercher dans notre mémoire. »

8.  Le son, une pensée du cinéma ?

« Le son n’a pas de cadre. Il a beaucoup de dynamique de près. Plus on s’éloigne, plus il devient flou, diaphane. L’assise du son fait tenir le film d’une manière incroyable. Il ne faut pas penser le son seul. Ce sera toujours le son d’une image. Un son résout une image. Un son est une interrogation pour l’image suivante.

La question fondamentale au cinéma : comment les sons et les images circulent.»

Dialogue entre Daniel Deshays et Angelo Caperna, réalisateur de « Un homme médiocre en cette époque de prétendus surhommes », qui a été projeté lors du festival Après Varan.

Trois extraits du film seront « écoutés ». Premier extrait : avant le générique.

Un homme médiocre, en cette époque de prétendus surhommes from Les Films du Tambour de Soie on Vimeo.

Daniel Deshays : Au début ce qui frappe, c’est la voix off avec un accent italien. Elle nous embraque dans l’étranger et dans l’étrangeté.  Cela participe de notre engagement à l’écoute. La télévision française a du mal à faire ça.

Angelo Caperna : C’est un film qui va à l’encontre du film historique, très autoritaire, qui cherche à imposer quelque chose, qui a peur de l’indécision, de la fragilité.

Daniel Deshays : Tu as fait une déconstruction pour réaliser ta propre construction.

Angelo Caperna : La séquence avant le générique m’a pris trois mois de travail pour le son. Pourquoi le violoncelle ? Parce qu’il est proche de la voix humaine.

Dans une séquence ultérieure, j’ai renversé le traitement. D’abord le travail du son, puis la voix, ensuite l’image.

[Daniel Deshays cite l’exemple de L’Atalante, film de Jean Vigo en 1934, dont la cloche au début du film met le spectateur dans le doute, « à l’endroit du doute », le fait flotter entre réel et imaginaire, entre concret et abstrait.]

Après un deuxième extrait…

Daniel Deshays : Le sonore est dans la vérité. Le sonore nous situe par l’écoute dans une mémoire individuelle et collective. Le spectateur refait silence pour repartir. C’est toujours tenu. Le fil passe par ces silences. Le spectateur doit revenir à soi.

Angelo Caperna : Je ne voulais pas un son réaliste mais un son d’évocation pour que le spectateur reconstitue sa mémoire. Avec un son réaliste, on sortait du film. mon film est un regard désespéré.

[Dans la salle, justement, une spectatrice : j’ai eu l’impression d’être engloutie. Les silences m’ont fait descendre dans un puits. des silences habités.]

Angelo Caperna : Dans le film, le regard va souvent vers le bas. C’est la même chose pour les sons.

La spectatrice : Ça ouvre une grande liberté dans les images.

Angelo Caperna : Dans les films historiques, il existe des images mortes. Il est intéressant qu’avec le son on rende l’invisible à l’image contrairement aux films historiques qui veulent dire une vérité.

Daniel Deshays : Méfions-nous de l’idée d’illustration.

Lors de visionnage d’une troisième séquence du film Un homme médiocre en cette époque de prétendus surhommes (la fin), nous voyons dans un musée des œuvres d’art et des spectateurs qui les regardent. Pas de son direct. La séquence est accompagnée d’une musique de Charles Ives, The unanswered question.

Angelo Caperna : Quand tout est fini, c’est l’amour et l’art. La musique crée la profondeur.

Daniel Deshays : C’est un avènement. La musique peut enfin advenir. La musique n’arrive pas comme un a priori mais à la condition de ce qui est arrivé jusqu’à lors et qui a tâtonné, nous a égaré. Elle se constitue par le creux.

Avant, en peinture, on appelait les « natures mortes » : « natures coites ».

Tout est dit.

Formation en septembre avec Daniel Deshays, « Réaliser le son au cinéma », du 1er au 5 septembre et du 15 au 19 septembre 2014, 2 semaines (70 heures).