Mort de Tomas Tranströmer, Prix Nobel de littérature 2011

Sur une saillie rocheuse

on voit la fissure du mur des trolls.

Le rêve, un iceberg.

La Grande Énigme : 45 haïkus, Tomas Tranströmer, poète suédois, Prix Nobel de littérature, mort à l’âge de 83 ans. Édition française : Le Castor Astral (adaptation Jacques Outin), qui a réagi ainsi à la mort de son auteur : « C’est avec une profonde tristesse que Le Castor Astral éditeur a appris la disparition de Tomas Tranströmer, âgé de 83 ans, ce vendredi 27 mars 2015. La maison a eu la fierté de publier les livres de celui qui, traduit en plus de soixante langues, a reçu le prix Nobel de Littérature en 2011. De Baltiques (1989) à la parution de ses Œuvres complètes (1996), en passant par La Grande Énigme et Les souvenirs m’observent (2004), Tomas Tranströmer n’a eu de cesse d’imposer une poésie visionnaire marquée par une impressionnante richesse métaphorique. Grâce à lui et à son traducteur en langue française, Jacques Outin, nous n’oublierons jamais que « l’éveil est un saut en parachute hors du rêve ».

Le Louvre à tout berzingue

Dans les musées de Paris
Il arrive qu’on s’amuse
Croisant quelques zazous
Traverser les tableaux
À tout berzingue
Prêtant serment
De retrouver Zazie partie
Descendre en accéléré
L’escalier de la tour Eiffel
Ou faire chier les Martiens
Préférablement.

Prêtant serment
De retrouver Zazie

Jacques-Louis David (Paris, 1748 – Bruxelles, 1825), Le Serment des Horaces (1784), H. : 3,30 m. ; L. : 4,25 m, Collection de Louis XVI, Département des peintures, Aile Denon,
1er étage, Daru, Salle 75.

Zazie partie
Descendre en accéléré
L’escalier de la tour Eiffel

Ou faire chier les Martiens
Préférablement.

 

Extrait vidéo 1 :
Scène de course au Musée du Louvre, Bande à part, film de Jean-Luc Godard (1964). Avec Anna Karina (Odile), Sami Frey (Franz) et Claude Brasseur (Arthur).
Sur les conditions de tournage, lire : Godard au travail, Les années 60 d’Alain Bergala, Éditions Cahiers du cinéma :

Il est cocasse de remarquer que dans la salle des peintures où courent nos zazous est exposé le tableau Le Serment des Horaces, épisode célèbre de l’histoire de la Rome antique, œuvre où « l’architecture de la salle comme les attitudes des guerriers sont régentés par une rigoureuse géométrie ». Lire sur le site du Louvre, François de Vergnette.

Extrait vidéo 2 :

Scène de « Charles dans l’escalier de la tour Eiffel« , extraite de Zazie dans le métro, film de Louis Malle (1960) adapté du roman éponyme de Raymond Queneau (1959). Le site Les lettres volées ouvre « un guide pour touristes pressés » en passant en revue les lieux parcourus par Zazie à l’encontre du « Paris des touristes ».

Extrait vidéo 3 :

Scène « Zazie chez Gabriel, avec Marceline » avec Catherine Demongeot, Philippe Noiret et Carla Marlier, adapté du roman de Raymond Queneau dont l’extrait est reproduit sur le site Études littéraires : « D’ailleurs, dit Gabriel, dans vingt ans, y aura plus d’institutrices : elles seront remplacées par le cinéma, la tévé, l’électronique, des trucs comme ça. C’était aussi écrit dans le journal l’autre jour ? N’est-ce pas Marceline ? »

Un zazou est selon la définition du TLF  : « [Dans les années 1940] Adolescent manifestant une passion immodérée pour la musique de jazz américaine et qui se faisait remarquer par une tenue vestimentaire excentrique. Swinger comme un zazou. »

Des papillons, les ailes du désir

Fort d’Aubervilliers
J’ai rencontré
Une enfant, une liseuse
Des papillons plein les yeux
Elle était sur un mur…
Un mur qui se dépliait
Comme un livre leporello
Tout en accordéon de notes rouges
Se déployant dans l’alentour
Tout autour de la Terre
Bleue comme une orange
Sautillant de lignes en murs
Image rêvée
Désir d’envol
Sur des ailes de papillon.

Fort d’Aubervilliers
J’ai rencontré
Une enfant, une liseuse
Des papillons plein les yeux
Elle était sur un mur…

read dream jeff aerosolCréation au Fort d’Aubervilliers par Jef Aérosol (juillet 2014). (c) Photo Jean-Paul Etchegaray.

… Un mur qui se dépliait
Comme un livre leporello
Tout en accordéon de notes rouges
Se déployant dans l’alentour
Tout autour de la Terre
Bleue comme une orange
Sautillant de lignes en murs…

… Image rêvée
Désir d’envol…

écrit Lamartine en 1823 dans son poème Le papillon, publié Dans les Nouvelles méditations poétiques :

Naître avec le printemps, mourir avec les roses,
Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur,
Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,
S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur,
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles,
Voilà du papillon le destin enchanté !
Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,
Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté !

… Sur des ailes de papillon.

ou d’un ange qui tombe amoureux d’une trapéziste comme dans Les ailes du désir, film de Wim Wenders (1987)

 

Le Men, un poète debout

Qu’est-ce qu’une belle soirée de poésie ? Prenez un poète debout. À défaut d’être debout dans ses droits, car privé de droits par Pôle emploi, il est debout dans ses vers de poète, dans ses mots de poète, dans sa vie d’homme libre.
Yvon Le Men a attaqué très fort avec un poème d’un autre poète, qu’il a admiré, Jean Malrieu, dont la chute claque comme du René Char : « Si ta vie s’endort, risque la. », et qu’Internet nous restitue entièrement, avec son amitié en plus, en allant sur le site…Temporel.

Bref c’est un homme debout qui se rend libre à force de butiner les mots et de les tricoter entre eux, pour lui et pour les autres, un homme qui vous rend libre rien qu’en l’écoutant, comme ce soir-là à la Maison de la poésie, au cœur de Paris.

Et il nous met debout avec lui à dire des choses comme ça :  « Un poème c’est vertical, ça nous remet debout. » Ou cette volonté de « Pratiquer la rime par le haut ». Oui Le Men, il parle et il écrit comme ça.
Quand c’est court ça percute, genre poème microscopique, comme : « Même plié dans l’armoire / le ciel sent bon ». Et pour voir ce que produit l’effet pub Kiss cool, il vous lance : « Même plié dans l’armoire / le ciel sent bon / Ariel liquide. »
Des poèmes qu’on retient par cœur car ils vous accrochent le cœur. Quand c’est long comme l’intégrale en vingt minutes de En fin de droits, c’est plein de tendresse, alors que l’homme lutte contre des blocs de bureaucratie.

C’est ça une belle soirée de poésie, une soirée en liberté. La poésie dite et lue, une écoute attentive parce que ce qui est dit est beau, fort et sensible et là-même vécu dans la chair et dans le cœur meurtri, par Yvon Le Men, poète et diseur de poèmes, dont la vie a basculé lorsque Pôle Emploi lui a annoncé qu’il était radié du régime des intermittents du spectacle et contraint de rembourser des années d’indemnités.

C’est une poésie dite et lue pour un public assis tranquillement qui écoute et en est ému car il sait le public que cet homme est un homme libre qui a conquis sa liberté par les mots de sa poésie.

Et le public, même pas nombreux car le chiffre ne fait rien à l’affaire, le public sait qu’il a gagné sa soirée, chacun dans ce public ce soir-là écoutant Yvon Le Men très inspiré, accompagné humblement par Souleymane Diamanka en lecture et Jean-Marc Le Coq à l’accordéon, a su qu’il avait gagné sa soirée, sa liberté pour un soir ou plus, comme ce jeune Matthieu venu demander dédicace à l’auteur de En fin de droits à l’issue du spectacle – on n’ose appeler cela spectacle tant c’est du vécu -, un Matthieu qui l’avait écouté aussi à Saint-Malo lors d’Étonnants voyageurs en juin dernier, le livre n’étant pas encore mis en vente (il l’est depuis le 2 octobre) et ce Matthieu sachant que sa liberté à lui aussi s’est enrichie ce soir pas seulement de mots en plus, comme qui dirait un bagage de mots, non elle s’est enrichie tout court. Un Matthieu qui a bien entendu Le Men sur scène en dialogue avec son éditeur Bruno Doucey : « La poésie est une énergie jeune. »
Donc une belle soirée de poésie nous construit un espace de liberté. C’est tout. C’est ça. C’est vital.

Le site du comité de soutien d’Yvon Le Men : Fin de droit de quel droit

Une autre rencontre Le Men-Diamanka-Gloaguen, à Lannion, au printemps 2013, un reportage sur Culturebox :

Poème limule 185

Qu’elle me laisse bouche bée
Amolli que je suis
Dans la fièvre de ses lèvres
Sur la crête d’un baiser
Quand infuse
Sa parole
Dans le silence
D’un corps en suspens

Un soir, fil-de-fériste à la surface du désir
Un autre, papillon d’illusion
Fêtu qui se cogne au feu d’un silex
Braise enfouie dans la cendre
Un autre encore, puiseur qui s’essouffle
Malheur des gouffres amers
Suspendu à la virgule de ses vocalises
Largué comme voile sans mât
Alors s’en va, s’abîme, s’arrime
Au tic-tac de sisyphe.

Deux étrangers obliquent
L’un est dans les affres
Ô solitude !
L’autre dans la transe
Sublime déchéance
Non ! triste distance
Des corps évanescents

Ki Uid, Poèmes limules, éditions tonales.

« On arrête avec ça ! »

Ça, un charmant chuchotis ?
Ça, une voix cajoleuse ?
Ça, un regard nénuphar ?
Ça, une licence poétique ?
Ça, une affinité élective ?
Ça, un presque-début ?
Ça, une tendre fragilité ?
Ça, une femme sève ?
Ça, un courage résolu ?
Ça, un imprévisible ?
Ça, une intrépide ?
Ça, un implacable ?
Ça, un risque ?
Ça, un trop ?
Ça, un effet de friandise ?
Ça, un séisme des sens ?
Ça, ses répliques ?
Ça, une séance tenante ?
Ça, une indécence sans sursis ?
Ça, sens décodé ?
Ça, ce je-ne-sais-quoi ?
Ça, une amouracherie ?
Ça, une amicalité ?
Ça, un soubresaut ?
Ça, une entente infaillible ?
Ça, une complicité ?
Ça, une confiance aveugle ?
Ça, un trouble vain ?
Ça, une foudre faible ?
Ça, l’élan ?
Ça, l’allant ?
Ça, l’expéditif ?
Ça, ce qui envahit ?
Ça, une effraction délicieuse ?
Ça, un vol ?
Ça, ce qui suspend ?
Ça, cette arête dans le poisson ?
Ça, une crête sans crainte ?
Ça, une guerre ?
Ça, on arrête une guerre mondiale ?
Ça, on arrête une passion incréée ?
Ça, on souffle un esprit papillon ?
Ça, cet excès de ça ?

Ça, c’est bien ça ?
Ça, un baiser ?
Ah, ça !

Ishttar et Lõrinc, L’Assurance des ruines par temps de folie, Puszta (Mésopotamie hongroise) 2015.

Il y a, un poème d’amour et de mort

Entendu ce soir à la Maison de la poésie, No Poet’s Land – Figures du poète en première ligne, où malgré l’interprétation, on a découvert quelques beaux textes, par exemple Ballade du pauvre macchabé mal enterré, de René Dalize ; Champ de bataille, de Augsut Stramm ; Verdun de Fritz von Unruh et retrouvé malgré tout avec plaisir cet

 Il y a

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d’obus autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s’agitent autour des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l’Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l’horizon dont il s’est indignement revêtu et avec quoi il se confond
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l’Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j’avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu’on n’a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
Il y a l’amour qui m’entraîne avec douceur
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n’ont jamais été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s’ils les reverront
Car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité

Guillaume Apollinaire

Il y a est un poème extrait de Calligrammes, sous-titré « Poèmes de la paix et de la guerre 1913-1916″ a été publié en 1918 au Mercure de France.

À noter :

1. L’illustrateur Laurent Corvaisier, qui a illustré l’édition Rue du monde (couverture au début de ce billet) était l’invité du Festival Le goût des autres, au Havre, en janvier 2014 :

2. le poète autrichien Georg Trakl, mort en 1914 à l’âge de 27 ans, a aussi écrit un poème qui commence par la répétition d’ Il y a, au cœur du projet théâtral de la compagnie Zéro théâtre Mots Dits de Benoît Théberge et Sophie Bourel.

De Profundis

Il y a un champ de chaumes, dans lequel tombe une pluie noire.
Il y a un arbre brun qui est là, seul, debout.
Il y a un vent qui siffle et qui cerne des cabanes vides –
Comme ce soir est triste.
Près du hameau la douce orpheline
Ramasse encore en passant de rares épis.
Ses yeux paissent ronds et dorés dans le crépuscule
Et son sein attend le céleste fiancé.
Au retour
Les bergers ont trouvé son tendre corps
Pourri dans le buisson d’épines.
Je suis une ombre loin de sombres villages.
Le silence de Dieu
Je l’ai bu dans la fontaine du hallier.
Sur mon front passe du métal froid.
Des araignées cherchent mon coeur.
Il y a une lumière qui s’éteint dans ma bouche.
La nuit je me suis trouvé sur une lande,
Pétrifié par les excréments et la poussière des étoiles.
Dans le taillis de noisetiers
Résonnaient à nouveau des anges de cristal.
Georg Trakl
Traduction Guillevic
Editions Obsidiane

L’artisan

« J’arrive ! »
Toujours affairé
Mon cordonnier
Même le dimanche
Son mot d’accueil
Ne varie jamais
Doigts noueux comme des racines
Ongles noircis par le labeur
Il a toujours un soulier entre les mains
Le marteau sur le billot
Ses crépins à portée de main
Quand il s’occupe de vous
Ça ne dure pas longtemps
L’œil est comme la main
Précis et sûr
Le diagnostic tombe à chaque fois juste
Jamais je ne demande le prix
La réparation sera toujours impeccable
Au jour dit, la paire est prête
« Voilà, elles sont comme neuves. »
Une semelle, un talon, une boucle
Quel que soit le travail
On paye, on prend, on se salue
À chaque fois c’est pareil
À chaque fois, j’en ressors admiratif
Je repars avec mes chaussures parfaites
Retapées, restaurées, requinquées
Soignées
Pleinement en forme
Et le sentiment d’emporter un peu
Pour moi seul
La certitude
D’avoir côtoyer
Un homme et son métier
D’emporter avec moi
Son geste et son art
Sa justesse et sa noblesse
Et ça, ça n’a pas de prix.

 

Étymologie : Mot né vers 1255 ; de cordoan, cordouan «  de Cordoue  », ville célèbre pour ses cuirs, et -ier, avec une altération due à l’influence de cordon (Le Grand Robert de la langue française)