Badin ? Badalov réunit Ottoman et Ottowoman…

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Dans son exposition For the wall, for the world, au Palais de Tokyo (Paris), Babi Badalov, artiste azerbaïdjanais réfugié politique à Paris, nous présente son « journal intime de la vie quotidienne » : « J’écris peut-être de la poésie mais je ne me suis jamais considéré comme un poète. Ce que je fais consiste surtout pour moi en une succession d’erreurs grammaticales. » Ces erreurs sont en écho à « la confusion d’une vie nomade » où Babi Badalov opère par glissements de mots et de langues. Badalov conçoit cette installation comme un hommage au « multiculturalisme parisien ». Jusqu’au 11/09/2016.

Les 10 mots ? allons-y franco…

En janvier dernier, les nouveaux dix mots d’un jeu annuel francophonique sont tombés :

« Les dix mots choisis invitent à partir à la découverte du français parlé dans les différents territoires de la Francophonie » : en  France « chafouin » et « fada», au Québec « poudrerie » et « dépanneur », en Belgique  « lumerotte » et « dracher », en Suisse « ristrette » et « vigousse », en Haïti  « tap-tap » et au Congo « champagné ».

Pour ceusses qui coinceraient, les définitions sont dispensées généreusement ici. Or, comme ambassadeurs de la francophonie, on n’a pas trouvé mieux que Dany Laferrière (entré à l’Académie française en mai 2015) et Alain Mabanckou, qui vient de prononcer sa leçon inaugurale au Collège de France. Proposons ce dérivatif :

En sortant du dépanneur, faisant gaffe à pas s’étaler dans la poudrerie de l’avenue Sherbrooke Ouest en plein centre de Montréal, le nouvel académicien qu’était devenu l’ami Laferrière songeait à la ristrette qu’il s’était envoyé y a pas deux jours sur les bords du Léman. Le nouvel ambassadeur de la francophonie n’avait rien d’un fada chafouin. Il voyageait beaucoup, faisait profiter le vulgum pecus de ses nouvelles relations, très gentleman, geste que son ami Mabanckou saluait d’un « champagné ! » collégial, mot apprécié du sapeur. Cet auto-satisfecit lui laissa à peine le temps d’un rictus, qu’en rêve il se transporta à Port-au-Prince. Il sautait vigousse dans le premier tap-tap qui passait à sa portée évitant une drache tropicale qui s’affalait fissa sur les rares lumerottes du quartier.

Bon, on n’est pas loin d’un joli charabia…

 

« Souvent la beauté n’est pas perçue parce qu’elle est dans un désert »

brigitta-couv« Souvent la beauté n’est pas perçue parce qu’elle est dans un désert, ou parce que l’œil qui pourrait l’apprécier ne s’est pas présenté – souvent elle est vénérée et portée aux nues alors qu’elle n’existe pas ; mais jamais elle ne doit manquer là où un cœur frémit d’ardeur et de ravissement, ou bien là où deux âmes se consument l’une pour l’autre ; car sans elle le cœur se tait, et l’amour entre les âmes se meurt. » Adalbert Stifter, Brigitta, traduit de l’allemand par Marie-Hélène Clément et Silke Hass, Cambourakis, 90 pages

Rentrée aux ateliers Varan : « Ça c’est la modernité »

Salle comble pour cette rentrée en quatrième saison. Les Dimanches de Varan, à Paris, ont ce dimanche plus que jamais donné une allure de centrifugeuse, de bouillon de culture ciné, à leurs réflexions sur le documentaire.

Avec le programmateur, Federico Rossin (nom familier aux amateurs du festival Cinéma du réel au Centre Pompidou ou aux rencontres de Lussas en Ardèche), c’était la cinquantième séance de ces causeries (pour le prix de 5 euros, cafés croissants compris) et leur vingt-deuxième thème pour ce qui constitue à écouter Claude Guizard, directeur de Varan et grand ordonnateur de ces séances à nulles autres pareilles, « Une histoire du cinéma documentaire ».
Aujourd’hui cette affiche : « Quand le documentaire s’interroge sur son bien-fondé », on a pu vérifier une fois de plus qu’on avait une bonne raison de zapper la messe du dimanche matin.
Plus qu’une causerie, la démarche de Federico Rossin est celle d’un cours très illustré, très démonstratif et très stimulant.
Que cherche-t-il a démontrer ? À travers cinq exemples, il évoque cinq situations qui illustrent « comment le cinéma se raconte ». Quelques notes prises au cours de ce premier Dimanche de Varan de la saison 2015-2016.

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Michael Snow
1969
54.6 x 44.4 x 1.4 cm with integral frame
 instant silver prints (Polaroid 55) and adhesive tape on mirror in metal frame
. Acheté en 1969
, National Gallery of Canada (no. 15839)

La réflexion sur cette mise en abyme, ce méta-langage, part pour le critique Federico Rossin d’une œuvre de Michael Snow, Authorization, une photo de l’artiste dans un miroir, elle-même photographiée plusieurs fois, le tout disposé dans un ensemble rectangulaire sur ledit miroir. « Un dispositif qui renvoie à l’écriture de soi où le spectateur, l’auteur et l’œuvre dont partie de l’œuvre, ça c’est la modernité. » Mais « le miroir obscurcit, pour se rendre visible, on s’obscurcit, la traversée d’une illusion qui au fur et à mesure, se brise. »

Cinq exemples de documentaire et / ou de fiction dans le documentaire

1. Raconter un échec avec Pasolini, figure majeure de l’expression de soi avec le film Sopralluoghi in Palestina per il vangelo Matteo (Repérages en Palestine pour L’Évangile selon Saint Matthieu) 54’, Italie, Arco Film, 1963. Réflexions, surprises et déceptions ; parti sur les traces du Christ, Pasolini cherche dans les lieux revisités et leurs habitants la confirmation du fait historique. Pasolini au travail, préparant l’écriture de L’Évangile selon Saint-Matthieu. « Le film se raconte en abyme, il montre ses traces de tournage. Pasolini fait le film pour raconter son échec (il cherche le lieu de l’Évangile), il ne pourra trouver l’Évangile que dans la fiction. »

2. L’autobiographie avec Marilú Mallet, Journal inachevé. Autobiographie = acte naïf, où pacte autobiographique montre des mises à nu, auteur, personnage principal et narrateur sont la même personne.

Mallet affiche elle-aussi le dispositif pour raconter sa crise (personnelle, conjugale) mais le documentaire ne lui suffit, le film est troué. Dans un extrait présenté, une scène conjugale. Son mari s’exprime en anglais, elle en français. Lui apparaît comme donneur de leçons sur le cinéma, elle veut chercher sa propre voie. Elles font en larmes…en anglais.

« En contestant, dans le champ du langage, l’idée d’un documentaire refermé sur lui-même à partir d’une narration universelle et concise, Journal inachevé défend la carence et la fragmentation comme des facteurs constituants de notre expérience. Une “appropriation féministe du langage” est ainsi constituée, représentant “la mort des narrations modèles qui ont organisé tant d’autres histoires en d’autres temps.» Pick, Zuzana M., “Chilean cinema: ten years of exile (1973-83)”, Jump cut, s/v., n. 32, 1987. Nichols Bill, The ethnographer’s tale, in Taylor Lucien (org.), Visualizing theory. Selected essays from VAR 1990-1994, p. 75.
cité par Ivan Lima Gomes, « Genre et mémoire dans Journal inachevé de Marilú Mallet (1982-1983) », Cinémas d’Amérique latine, 22 | 2014, mis en ligne le 01 octobre 2014, consulté le 27 septembre 2015. URL : http://cinelatino.revues.org/920

3. L’autofiction avec Luc Moullet et Antonietta Pizzorno dans Anatomie d’un rapport (1975). « Pour Moullet, se raconter c’est forcément passer par une fiction jusqu’à assumer la prise de conscience d’une vanité. »

4. Une forme d’autoportrait : Stephen Dwoskin, Outside in, 1981. Pas de récit, pas de chronologie pas de linéarité mais un aspect fragmenté, associatif. Un moment. «Un Buster Keaton sur béquilles. Le spectateur est kidnappé par le regard caméra. Dwoskin incarne le dispositif. Il est la caméra. désir scopique de voir, provoqué jusque dans des limites presque perverses. On n’est plus dans la question fiction / documentaire mais dans la peau du film. Le registre burlesque remet en question le regard pervers du film. Le documentaire comme tissu de rêves. »

5. La fiction prend le relais du documentaire : Avi Mograbi, Eich Hifsakti L’fahed V’lamadeti L’ehov et Arik Sharon, Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997) – Israël – 61 minutes.
Lire la critique de Critikart.

De Guernica (Pays basque) à Douma (Syrie)

Au moins 96 morts, en majorité des civils, ont été tuées dimanche 16 août par des frappes aériennes du régime de Bachar Al-Assad sur un fief rebelle près de Damas, et 250 autres ont été blessées.

Douma Libe(c) Bassam Khabieh / Reuters

L’armée de l’air a frappé à plusieurs reprises Douma, une ville située à 13 km au nord-est de Damas [une cible déjà frappée en 2014] et presque quotidiennement touchée par des raids aériens, principale arme du régime contre les insurgés. « Il s’agit d’un massacre délibéré », a réagi Rami Abdel Rahmane, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), une ONG qui dispose d’un large réseau de sources à travers la Syrie .

« Deux ans après un massacre chimique [La Ghouta près de Damas, le 21 août 2013, entre 322 et 1 729 morts selon l’opposition et Médecins sans frontières] qui s’en émeut dans l’opinion publique internationale ? s’insurge l’éditeur Farouk Mardam Bey. Ce ne sont pas des « chrétiens d’Orient » ni des Kurdes.  Qui s’en soucie dans le monde musulman ? Ce n’est pas une caricature du Prophète. »

En 1937, il a fallu un Picasso pour faire connaître au monde le bombardement de Guernica en Espagne (plusieurs centaines de morts). Un Massacre des innocents aujourd’hui symbole universel de la barbarie.
Après plus quatre ans de guerre en Syrie, le monde semble aveugle et sourd mais nombreuses sont les consciences qui s’élèvent dans le silence des réseaux sociaux loin des grands médias. De part le monde, elles réclament justice et liberté pour le peuple syrien.
Car sauver la Syrie c’est se sauver soi-même, quelles que soient son origine ou sa nationalité. Malgré l’horreur quotidienne, ces consciences, anonymes et solitaires, auront gain de cause.

À lire, le témoignage de Bo Basel, médecin, à l’intérieur de l’hôpital de Douma, « comme si la fin du monde était à vos trousses » : « Du coeur de la Ghouta assiégée, après les raids », site Expressions syriennes (en français).

« L’exil est une voie sans retour » (Atiq Rahimi)

« L’exil est une voie sans retour. Une fois dedans, on ne parvient plus à s’en défaire. On devient à jamais un être errant, on est tissé d’ailleurs. Je suis comme le callimorphe, ce papillon migrateur aux ailes noires, zébrées de blanc, qui après avoir quitté sa chenille est condamné à voler nuit et jour. »

Atiq Rahimi, La Ballade du calame, Portrait intime, L’Iconoclaste, à paraître le 26/08/15.

Le rêve d’une température limitée à 27°C

Le 27 est d’actualité.

Il y a 27 ans, le 12 août 1988, disparaissait à l’âge de 27 ans Jean-Michel Basquiat, peintre à la négritude flamboyante, artiste météore sulfureux dont l’une des œuvres, Dustheads, a trouvé preneur aux enchères à New-York en mai 2013 pour la somme record de 48,8 millions de dollars. Cet été le musée Guggenheim de Bilbao lui consacre une exposition intitulée « Aujourd’hui c’est le moment ».

Morte aussi à 27 ans, Amy Winehouse, le 23 juillet 2011, à qui le cinéaste britannique Asif Kapadia a consacré un documentaire qui sort ces jours-ci. La chanteuse à la voix dite « Old school » en référence à Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan a ainsi rejoint le « club des 27 », ces musiciens et interprètes au destin éclair dont les plus célèbres sont Jimi Hendrix, Janis Joplin ou encore Jim Morrison.

Sans vouloir interdire toute production artistique après 27 ans, date cruciale, sans doute devrions-nous, sans nous laisser dépasser par la symbolique des nombres, nous mobiliser pour un réchauffement climatique limité à des températures de 27°C.

De la poésie au parc…

Pennequin Lavant

Formidable duo de poètes dans l’un des parcs de la capitale française, les « Buttes-Chaumont », sous le joli prétexte « Poésie is not dead » ce dimanche 28 juin 2015.
À 20h34, le soleil du couchant éclaire de face les deux protagonistes. Séparément chacun vaut le détour. On se souvient d’un Pennequin à Lectoure, une découverte magnifique. Quant à Lavant, il lui arrive d’en faire trop mais souvent c’est le saisissement comme au festival du Goût, au Havre en 2014, lorsqu’il lut Céline.

Aux Buttes-Chaumont ces deux-là sont faits pour s’entendre. Oui S’EN-TEN-DRE… Bien que leurs grains de voix soient fort différents, les percutions étudiées de leurs paroles s’accordent à merveille. Pennequin (à droite sur la photo) est porté par sa haute stature de déménageur de mots, Lavant (au milieu cherchant ses textes) par une belle raucité qui est aussi une dévoration de la langue.
Quand « La ville est un trou », répète le poète Charles Hennequin, « Ma souffrance plantée en geste de cyprès » lui répond le comédien Denis Lavant qui puise dans son anthologie personnelle.
« On est on top ici et même plus loin… Mais au-delà du top on peut tomber sur un bec » enchaîne Pennequin. On glane de-ci de-là de quoi remplir sa besace et son contentement. Des jus de gingembre très corsés ou de bissap plus accommodants sont servis alentour. Alors on mélange un peu tout, en glissant tranquille, on prend tout goulûment :
« Nous sommes des chiens… entonne Lavant… On lui fabrique un conscience de chien … La somme de nos possibilités nous étouffe. » On ne nous dit pas qui est l’auteur mais on endosse facile le personnage de spectateur privilégié pour ce petit bonheur partagé.
Pennequin se taille un triomphe modeste avec son Martien-qui-veut-détruire-la Terre-et-qui-téléphone-à-sa-maman.
Et Lavant impose sa lecture quand des mouflets sur la fin de ce dimanche ensoleillé se battent à coup de bouteilles d’eau rafraîchissante (ils ne savent pas ce qu’il ratent) : « Le fruit de la beauté du monde n’est pas comestible… » Plus tard, on trouvera cet écho sur le Net, avec ce mot d’égrégore qui enchante l’oreille et l’esprit… Aux Buttes-Chaumont, on quitte notre aréopage de poètes savamment déjantés avec Lavant lisant : « Une calamité s’est installée, elle est venue dont on ne sait où. »
La poésie a de ces justesses qui vous prennent tout entier.

« Poésie is not dead est un concept et un collectif polymorphe et protéiforme qui se veut être un rhizome entre la poésie contemporaine et les autres arts. », nous apprend Wikipédia.

Une langue de traverse لغة لإجتياز

 

Sortant de l’examen de thème arabe, pour la seconde fois cette année, il était absolument persuadé que jamais il ne se découragerait.

Malgré les inconnues qui le travaillaient et lui infligeaient tous les tourments possibles durant les épreuves qu’il s’était choisies, lui faisant goûter toute une gamme de sentiments, de la forfanterie de potache à la honte compacte de ses limites, du plaisir débridé au doute existentiel, il avait une certitude : il n’était pas de ceux qui renonceraient, et cela, quels que soient les résultats.

Point d’orgueil ni de courage dans cette volonté, simplement la voix étroite d’un passage, d’une sente, d’un détour entr’ouvert par ces mots du poète Mahmoud Darwich : « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer. »

Il ne mesurait pas l’arc tendu de sa vie à un bilan notable, même à une satisfaction éphémère, mais à l’aune de la route inventée. Nul besoin de convoquer Goethe (« Le but c’est le chemin. ») ou Foucault (« Faire de sa vie une œuvre d’art. »). L’épreuve lui faisait pressentir que, plus le terme semblait improbable et la sanction finale incertaine, plus les irréfragables moments vécus l’enchantaient et lui laissaient une marque durable.

« Une route de traverse »

Il en était transporté, traversé. « Traverse », un de ces mots communs qui disent des choses admirables pour peu qu’on les considère sous leurs aspects divers.  « Traverse »  désigne à la fois un raccourci dans l’exemple « une route de traverse », un passage, mais aussi – voir le chemin de fer – ces pièces de bois ou de métal qui maintiennent l’écartement entre deux rails. C’est aussi un synonyme d’embûche, de revers.

« Traverse » illustre magnifiquement ce qui fait la beauté et l’apprentissage d’une langue. À la fois un raccourci vers l’autre et un chemin érigé d’obstacles. La langue nous traverse car elle exprime une vision du monde. Elle est une traverse qui nous mène à l’autre. Elle est faite de traverses qui maintiennent cet écart. Elle nous permet de traverser, c’est-à-dire de passer d’un côté à l’autre. Enfin, elle nous résiste.

Empruntant la drive de la langue, qui n’est pas dérobade mais plutôt dérive et bifurcation, il songeait à cette quête d’une langue toujours nouvelle, toujours présente, qui n’englobait pas une totalité mais qui traversait tout et était traversée par tout, des questions aux émotions, de la connaissance à l’amour, un sésame pour approcher un monde d’effroi et de beauté. Sur ce chemin, des jalons encore inconnus il y a un an portaient des noms devenus des présences indélébiles : Abdallah, Kadhim, Majdouline, Mohamed, Roula, Samar, Wendy… sans oublier des groupes à la dynamique motivante, tel mardi à République, tel autre jour aux Grands-Moulins.

Quelles que soient les affres endurées et les issues entrevues, seul comptait cet émerveillement, hors de toute mesure.

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« Ce que la vie peut être belle, quand elle ne connaît pas de plus grande épreuve qu’un examen ! Par la suite, les choses se compliquent. »  Inaam Kachachi, Si je t’oublie, Bagdad, p. 188 (Liana Levi)