Joha était monté sur un mulet têtu et rétif…

Joha était monté sur un mulet têtu et rétif qu’il n’arrivait pas à faire avancer dans la direction qu’il voulait. Un de ses amis qui l’avait croisé lui dit : « Où vas-tu, maître Joha ?» Il répondit : « Là où va le mulet ! »
Les grandes facéties de Joha (Nawâdir Johâ l-kubrâ, نوادر جحا الكبرى), p. 262, cité par Jean-Jacques Schmidt, Le livre de l’humour arabe, Actes Sud, Babel, mai 2013, p. 152.

La beauté renversante des chiffres… en arabe

En cours d’arabe, l’enseignant explique que compter en arabe, c’est… comment dire… particulier.

Ainsi, ce principe : « les objets sont au pluriel quand ils sont comptés de trois à dix ». Et au singulier au-delà. Par exemple : onze voitures, se dit en arabe « ihda achrata sayyaratan » (onze + voiture). C’est une règle qui ne s’explique pas.

À cette inversion s’ajoute une deuxième, qui tient compte que le nombre s’accorde, contrairement au français. Ainsi, devant un nom féminin (par exemple voiture), le nombre est un substantif masculin pour les objets comptés entre trois et dix. Exemple : cinq voitures (en français) = Cinq (khams au masculin) voitures (féminin) (en arabe). Cette seconde règle qui nous met un peu plus la tête à l’envers est comme la précédente : ça ne s’explique pas…

Désarroi ou émerveillement ?

Je savoure cette remarque dans Penser entre les langues, de Heinz Wismann (éd. Albin Michel), lors d’une traduction par exemple, p. 19 :

« Dans des situations de communication compliquées (…) il s’agit de trouver chaque fois ce qui est en jeu et la manière dont on peut rendre compte non pas de l’effet de désarroi que cela engendre, mais de l’effet de découverte et parfois d’émerveillement. Ce n’est pas lost in translation, c’est le contraire. »

J’oubliais : en arabe, on n’emploie pas les chiffres dits « arabes », tels 1, 2, 3, 4 et 5 mais les chiffres… indiens : ٤, ٣ , ٢, ١  et ٥.

Sans compter si j’ose dise que l’arabe s’écrit, comme on le sait, de droite à gauche… sauf justement pour les… chiffres, qui se lisent de gauche à droite…

Donc… émerveillement !

En 1856, le goût de l’étude chez les chrétiens orientaux

En 1856, Joseph Toussaint Reinaud, (1795-1867) écrit dans De l’état de la littérature chez les populations chrétiennes arabes de la Syrie :

« Le goût de l’étude est devenu général chez les chrétiens orientaux. D’une part, ils ont senti le besoin de s’initier aux langues européennes, afin de profiter des lumières de cet Occident, qui, pendant si longtemps, fut le tributaire de leur patrie ; aussi, il n’est pas rare de rencontrer parmi eux des personnes qui, outre l’arabe, leur langue maternelle, parlent italien, l’anglais, surtout le français, et qui ont acquis des notions plus ou moins profondes dans la littérature représentée par chacune de ces langues. D’un autre côté, par zèle pour un idiome qui est devenu le langage national, ils se sont plongés dans l’étude de l’arabe savant, de l’arabe qui était parlé en Arabie dès avant Mahomet, et qui, a été consacré par le Coran. Ils ne se sont pas arrêtés à la signification courante des mots  ;  ils ont voulu remonter aux origines des choses ; ils ont recherché les proverbes les plus anciens, ceux qui étaient presque aussi anciens que la nation elle-même ; ils ont recueilli les anecdotes qui se rattachent à certaines dénominations encore usitées ; ils ont suivi le développement de la langue, jusqu’au moment où la décadence s’est fait sentir, et où la littérature n’a plus rien produit qui fût propre à satisfaire une curiosité exigeante. »

La totalité est consultable sur le merveilleux site Numelyo de la Bibliothèque municipale de Lyon, dossier thématique « L’orientalisme, une passion du XIXe siècle ».

Tombouctou : Voyage au pays des 100 000 manuscrits

C’était en novembre 2005, à Tombouctou, à l’occasion de l’université des Cinq continents et de la francophonie. Des ministres étaient venus de la capitale du Mali, Bamako. Des étudiants de l’ensemble de l’Afrique devaient bénéficier d’une semaine de séminaires sous l’intitulé : « Penser la diversité en termes de création et de professionnalisation ».

Un thème qui prend toute sa valeur à l’heure où l’obscurantisme gagne du terrain. Après la destruction des mausolées de la cité des 333 saints, le péril pèse sur les 100 000 manuscrits de Tombouctou.

À consulter, la page Tombouctou du site de l’UNESCO.

Lire l’article (accès réservé abonnés) dans Le Monde (29.06.12) de Jean-Michel Djian : « Tombouctou, épicentre du nouvel obscurantisme islamiste africain ».

À consulter le site malien Afribone.

Recommandé : Une migration sans fin, bilingue arabe-français

Reçois à l’instant et recommande tout aussitôt le recueil du poète palestinien Taha Muhammad Ali que Galaade publie pour la première fois en français dans une belle traduction d’Antoine Jockey. Qui plus est : l’édition est bilingue, plaçant les textes arabes et leur traduction française en miroir, ligne à ligne. L’arabe vocalisé rend sa poésie très accessible.

Exemple avec l’incipit du premier poème, daté de juillet 1973, Abd El-Hadi lutte contre une superpuissance [exprimé en toute humilité, fī ḥayātihi / mā qara’ wa la kataba] :

Extrait du site de l’éditeur Galaade :

« Traduites pour la première fois en France, et publiées en édition bilingue par Galaade, ses poèmes, entre littérature et politique, à la simplicité trompeuse et à l’humour désarmant, ont profondément touché les lecteurs de par le monde. Non sans rappeler le poète turc Nazım Hikmet ou l’Israélien Yehuda Amichaï, l’humilité qui le caractérise autant que leur engagement discret mais constant placent l’œuvre de Taha Muhammad Ali, avec Mahmoud Darwich, parmi les voix indispensables à la compréhension de la conscience arabe et palestinienne contemporaines.

Né en 1931 dans le village de Saffuriya en Galilée, Taha Muhammad Ali est considéré comme l’un des poètes palestiniens majeurs de notre époque. Réfugié au Liban pendant la guerre de 1948, il retrouve, un an plus tard, son village détruit, et s’installe à Nazareth, qu’il n’a pas quitté jusqu’à sa disparition en octobre 2011.

« Libre de toute convention, [Taha Muhammad Ali] s’est forgé une langue extrêmement personnelle et indépendante, où se mêlent arabe classique et dialectal. Écrivant en vers non métriques et sans rimes, Taha use aussi d’un ton plus feutré que celui de la plupart de ses contemporains palestiniens. » – New York Review of Books. »

Taha Muhammad Ali dans sa boutique de souvenirs, Nazareth, années 1950 ; photographie de Adina Hoffman (My Happiness Bears No Relation to Happiness)

 

Chronique Culture du 4 mai 2012

Sur France Ô, la Chronique Culture du 4 mai 2012 :

1. À voir l’exposition, Le Corps découvert à l’Institut du monde arabe. Parmi les 70 artistes, 200 œuvres, je retiendrai le travail photo de l’artiste franco-marocaine Majida Khattari. Cette série a pour titre Les Parisiennes. Majida Khattari a déjà présenté des défilés performance sur le voile et la burqa. Voir le site de l’artiste.


Ces deux photos s’inspirent ouvertement de la période orientaliste d’Eugène Delacroix qui a peint en 1834 Femmes d’Alger dans leur appartement, un tableau exposé au Louvre, une vision réaliste du monde arabe, non fantasmée, une référence directe pour Majida Khattari, qui s’attache à un érotisme subtil à peine voilé.


Le Corps découvert est une exposition ouverte jusqu’au 15 juillet à l’Institut du monde arabe à Paris.

L’écrivain martiniquais Raphaël Confiant m’offre une transition évidente avec Rue des Syriens (Mercure de France), nom donné à la rue François Arago à Fort-de-France qui regroupe les commerçants levantins.


Ce n’est pas son meilleur roman, mais lui aussi tombe à pic, en résonance involontaire avec l’actualité du monde arabe. Il a le grand mérite de compléter sa « Comédie créole », (au sens de la Comédie humaine balzacienne) dont il nous avait déjà donné plusieurs composantes avec l’histoire des engagés indiens dans La panse du chacal et la présence chinoise (sa grand-mère paternelle était chinoise) avec Case à Chine.

À noter, à titre anecdotique, dans Rue des Syriens, la Guadeloupe est nommée par les candidats syro-libanais à l’exil, « Oued el-Houb », c’est-à-dire « la Rivière de l’amour ».

3. À quelques jours du festival de Cannes, voici un film présenté au festival l’an dernier, film du mexicain Gerardo Naranjo, Miss Bala. C’est l’histoire d’une miss beauté otage d’un cartel de la drogue, fléau qui a déjà fait 35 000 morts dans le pays.
Poignant ce portrait d’une femme belle emportée dans une logique de guérilla urbaine où chacun de ces choix peut être fatal, grand rôle mélancolique pour Stéphanie Sigman et superbe rôle de méchant intelligent Noe Hernandez, le chef de gang, deux comédiens impeccables.

Le Printemps (arabe) en rencontres littéraires

Au Tarmac, théâtre international francophone à Paris 20e, deux rencontres à quelques jours du printemps arabe tunisien (Départ de Ben Ali, le 14 janvier 2010) :

Kant et la petite robe rouge, de Lamia Berrada-Berca est reçue par Bernard Magnier, samedi 7 janvier à 19h. De l’héritage légué par ses parents, au croisement d’un grand-père suisse-écossais et d’un autre arabe, d’une grand-mère française et d’une autre berbère, subsiste, comme un phare, la langue française.

Lecture-spectacle Kant et la petite robe rouge par Nanténé Traoré sous le regard complice de Véronique Vellard.

Débat « Révolution, un mot féminin« , lundi 9 janvier – 20h, modération Marina Da Silva, journaliste au Monde Diplomatique, avec Elisabeth Daldoul (Tunisie), directrice des Éditions Elyzad à Tunis, Souad Belhadad (France-Algérie), écrivaine, journaliste, comédienne, Lamia Berrada Berca (Maroc), auteure, Hala Alabdalla (Syrie), réalisatrice, Alice Cherki (Algérie), auteure et psychanalyste, collaboratrice de Frantz Fanon, Safaa Fathy (Egypte), poétesse, cinéaste et philosophe, et tout au long de la soirée : les dessins de Seit Eddine Nechi du Collectif Bande de BD.

La Révolution tunisienne : un an après rencontre, mardi 10 Janvier 2012 à 18h à la librairie Orphie avec Elisabeth Daldoul (Directrice des Éditions Elyzad, Tunis), Yamen Manai (Auteur de La Sérénade d’Ibrahim Santos (éditions Elyzad), Abdelwahab Medeeb (Animateur de Culture d’Islam, France Culture) et les photographes du livre Dégage paru aux Éditions Phébus.

Libraire Orphie, 15 rue Victor Cousin 75 005 Paris

 

Mafrouza 1, film emporté

Vu l’épisode 1 de Mafrouza, titré « Oh La nuit ! », documentaire extraordinaire d’Emmanuelle Demoris. Même écriture emportée que Mafrouza 5, vu auparavant. Emportée par la foule, dirait Piaf, emportée par des vies minuscules, grandies par le regard et l’écoute de la cinéaste. Même démarche dans le labyrinthe de ce quartier bidonville d’Alexandrie (Égypte), au plus près de ses habitants. Même caméra qui prend plaisir à se laisser guider par les corridors dès la première séquence. Les cours sont au fond des ruelles sans que la frontière ne soit visible. Lakous égyptiens à l’image des lakous de Port-au-Prince (Haïti) ou des Antilles françaises, patios déglingués mais chauffés à la chaleur humaine.

Dans Mafrouza 5, domine la figure d’Adel, de sa femme Ghada et de leur fille, Adel et son cahier de poèmes écrits pour son premier amour, domine la figure de cet homme dont la maison inondée envahit progressivement son espace mental. Abu Hosny écope sa maison inondée tel un Sisyphe condamné par Zeus à monter éternellement le même rocher sur la même montagne. Ce mafrouzote vit sa tragédie quotidienne jusqu’au mutisme… Om Bassiouni cuit son pain entre les gouttes de la pluie de l’hiver. Les Chenabou demandent protection à Saint-Georges.

Et toujours ces chants de rues. Chants pour un mariage où le lendemain de la nuit de noces la mariée n’est pas épargnée par une destinée de mégère qui lui est proposée en accéléré. Chants d’une jeunesse ouverte sur le monde, malgré le labyrinthe apparent du bidonville.

Cet esprit joyeux renvoie à une autre quotidien contemporain, celui de la place Tahrir, lieu emblématique du Printemps égyptien. Sur le blog de Snony, ce témoignage : « En attendant que font les Égyptiens ? La fête. Dans tous les quartiers, on danse, on chante, on se raconte des blagues : trois activités quasi- identitaires qui n’ont jamais cessé sur la place, même au plus fort des combats. Témoignages de l’explosion créatrice qui a saisi tout le pays, les chansons et les clips video envahissent le net. »

Mafrouza est un chant de liberté.