Arrivé par un vol nocturne peu chargé, ponctuel et agréable, chargé de livres, de films et de désir pour une aventure intellectuelle peu commune (travailler à la critique d’art à Brazzaville), j’hésite entre deux titres pour entrer en matière : Lettres à un jeune poète (1903-1908) de Rainer Maria Rilke, et La raconteuse de films, de Hernán Rivera Letelier, que publie Métailié ce 5 septembre, livre qui contient beaucoup beaucoup de choses, d’histoires et de magie, à moins que j’opte pour un recueil de poèmes de Sony Labou Tansi, inédit encore au printemps dernier, et dont le titre est tout indiqué : Ici commence ici (éditions Clé, Yaoundé).
Catégorie / Afrique
[Congo, J-1] : Faire sa valise…
À la veille d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer pour un atelier de critique d’art, ce 4 septembre, donc demain, il s’agit de faire sa valise…
Valise muette :

Mot-valise :

En haut, la couverture de la BD de Shaun Tan, Là où vont nos pères (Dargaud, 2007), remarquable récit graphique mais muet sur l’exil. Ci-dessus, une photo-montage de l’artiste polonaise Beata Bieniak.
Grappe de valises :
Ci-dessous, la couverture du livre de Fabrizio Gatti, Bilal sur la route des clandestins (Liana Levi, 2008), le récit d’un journaliste infiltré parmi les clandestins de Dakar à Lampedusa.

La Boîte-en-valise, de Marcel Duchamp

[Congo, J-5] : Congo river à Shanghaï
L’exposition Fleuve Congo, Arts d’Afrique centrale, présentée sous le titre Congo river, a accueilli 480 517 visiteurs du 04/04 au 07/07/13 au musée de Shanghai. L’exposition Masques, Beauté des esprits au Musée national de Chine à Pékin a accueilli près de 300 000 visiteurs du 17/06 au 16/08/13. Soit au total 780 517 visiteurs qui ont découvert en Chine les collections du musée du quai Branly et ses expositions temporaires thématiques. Les deux expositions poursuivront leurs tournées asiatiques. Le Musée national de Corée accueillera du 22/10/13 au 19/01/14 l’exposition Congo river, et l’exposition Masques, Beautés des esprits sera présentée à Taiwan au National Palace Museum à l’été 2014 puis à Tokyo au Japon au printemps 2015.
Source : communiqué.
[Congo, J-10] : Faire de sa vie une œuvre d’art, de sa maladie aussi
« Faire de sa vie une œuvre d’art ? », s’interrogeait le philosophe Michel Foucault. « De sa maladie aussi », répond Salvatore Iaconesi. Atteint d’une tumeur au cerveau, cet artiste, militant et ingénieur italien, a créé un site La Cura, pour cesser d’être dépendant et pour être sauvé par ceux qui le liront. Son dossier médical n’est plus réservé aux seuls médecins, en langage d’expert, mais il est livré en open source [« code source du logiciel ouvert »] aux contributions du monde entier.
Salvatore Iaconesi a commencé par lancer un appel vidéo, rapporte Le Monde, 24/08/13 : » Prenez les informations sur ma maladie et donnez-moi un traitement : créez une vidéo, une œuvre d’art, une carte, un poème, un jeu, ou essayez de trouver une solution à mon problème de santé. Artistes, designers, hackers, scientifiques, médecins, photographes, vidéastes, musiciens, écrivains. N’importe qui peut me donner un traitement. »
Sur le site La Cura qui a reçu 500 000 contributions au bout d’un an : « Nous pouvons changer le sens du mot « soins ». Nous pouvons transformer le rôle de la connaissance. Nous pouvons être humain. »
L’appel du créateur italien réactive une belle question de Michel Foucault (1926-1984), Dits et écrits, n°326, p.392, analysé par Édouard Delruelle, Métamorphoses du sujet. L’éthique philosophique de Socrate à Foucault, De Boeck-Université, 2006. Une analyse disponible en pdf sur le Net.


« Ce qui m’étonne, écrit Foucault cité par Delruelle, c’est le fait que dans notre société l’art est devenu quelque chose qui n’est en rapport qu’avec les objets et non pas avec les individus ou avec la vie (…). Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art ? Pourquoi une lampe ou une maison sont-ils des objets d’art et non pas notre vie ? »
« Dans les écoles philosophiques, poursuit Delruelle les techniques de soi, c’est-à-dire les pratiques par lesquelles on entre en dialogue avec soi-même, ne visent pas à se comprendre, à se déchiffrer, à percer le secret de ses désirs, mais à se façonner soi-même, à se créer et se transformer, à faire de soi-même une sculpture, comme dit Plotin (« Ne cesse jamais de sculpter ta propre statue »).

(…) Il y a dans l’éthique grecque une manière toute à fait originale d’envisager le rapport à soi : comme si nous étions pour nous-mêmes un objet qu’il s’agit de façonner. » Ces techniques sont au nombre de quatre, détaille Delruelle :
1) Il y a d’abord l’entraînement où l’on trouve les pratiques
concernant la sexualité, la diététique, la gymnastique ;
2) Ensuite le domaine de l’ascèse comme ensemble des exercices
par lesquels le sujet se met en situation de s’éprouver soi-même : les
épreuves de purification, de concentration, les retraites ;
3) Ensuite la méditation : la remémoration des faits passés ou la
« préméditation » des maux futurs, ainsi que toutes les techniques de
contrôle de nos représentations [interprétation des rêves notamment].
4) Enfin l’examen de soi et de sa conscience, c’est-à-dire l’évaluation
comparative de ce qu’on fait et de ce qu’on devrait faire (mais non pas
sur le modèle « judiciaire » de la loi et de la culpabilité qui sera celui du
christianisme, mais sur le modèle de l’inventaire, de l’inspection – un
peu comme un architecte vérifiant l’état d’avancement des travaux).
(…)
Dans notre culture, il y a ainsi comme une alternative sur le plan éthique :
– d’un côté, une tradition dominante (issue de Platon, mais transformée et
imposée par le monachisme chrétien) qui considère le rapport à soi comme
une forme d’introspection, de regard sur soi-même, comme si notre être était
à découvrir, à déchiffrer et surtout à juger, à passer au crible de ce qui bien ou
mal, authentique ou inauthentique ;
– d’un autre côté, une tradition « cachée » qui considère le rapport à soi comme
une activité, une transformation, où notre être n’est pas à connaître (et encore
moins à juger) mais à créer, à inventer.
Cette « tradition cachée » de l’esthétique de l’existence, après son apogée dans les
philosophies hellénistiques, n’a ressurgi dans notre culture qu’à de rares occasions : à la
Renaissance, bien sûr (les humanistes italiens, Montaigne),
au 18e avec Diderot, au 19e avec le dandysme (Baudelaire, Nerval, Byron, plus tard Oscar Wilde) (on pourrait citer également Jean-Marie Guyau, auteur méconnu d’une Esquisse d’une morale sans obligation) ; au 20e siècle l’esthétique de l’existence se retrouve encore chez des écrivains aussi différents que Gide, Aragon, Malraux, et aussi Michel Leiris, dont les récits autobiographiques L’âge d’homme ou La Règle du jeu répondent explicitement à l’injonction de faire de sa vie une œuvre d’art.

Aujourd’hui, le philosophe Michel Onfray est certainement celui dont la pensée
consonne le plus avec l’esthétique de l’existence (cf. La sculpture de soi). Il répugne à se
réclamer de Foucault, auquel pourtant il doit tant, mais il puise à la même source d’inspiration que lui : Nietzsche, incontestablement le moraliste le plus esthétique, et donc le plus marginal, des temps modernes. »

[Congo, J-11] : Curiosité
« L’art actuel, grâce à l’extraordinaire variété des supports qu’il emprunte, est sans doute le domaine culturel le plus à même, aujourd’hui, de susciter la curiosité. » Michel Houellebecq à propos d’une exposition à Dijon (mai 2012) librement adaptée de son roman La carte et le territoire, prix Goncourt 2010.

« Jed consacra a vie (du moins sa vie professionnelle qui devait assez vite se confondre avec l’ensemble de sa vie) à l’art, à la production de représentations du monde, dans lesquelles cependant les gens ne devaient nullement vivre. Il pouvait de ce fait produire des représentations critiques – critiques dans une certaine mesure, car le mouvement général de l’art comme de la societé tout entière portait en ces années de la jeunesse de Jed vers une acceptation du monde, parfois enthousiaste, le plus souvent nuancée d’ironie. » La carte et le territoire, p. 39.
[Congo, J-12] : se retirer du centre…
À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer pour un atelier de critique d’art, le 4 septembre, donc dans 12 jours, je m’imagine en Afrique équatoriale… donc dans un centre géographique, mais bien entendu loin du centre des affaires, en une lointaine périphérie des affaires de l’art contemporain, pour d’autres affaires et revoie l’exposition Simon Hantaï au Centre Pompidou qui se termine le 2 septembre, où le peintre déplie avec méthode, peintre des plis, se rappelant cette parole avant retrait :
« Il y a quinze ans, je me suis placé en dehors. Je me suis retiré du centre, parce que vouloir se placer au centre n’a aucun sens, interdit d’avoir une vision critique. Il ne reste qu’une fonction sociale. Alors, je suis rentré dans l’atelier, sans considération du marché, librement. C’était la seule solution. Sinon la peinture devenait de la chose, du produit. » Le Monde, 16/03/1998.
par centrepompidou

Voir [Papalagui, 02/09/10] : La littérature monde est indienne, centrale, pas périphérique.
[Congo, J-15] : The World of… No comment
À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 15 jours, je tombe sur ce travail d’artiste…

The World of the Contemporary Artist, Philippe Terrier-Hermann, 2005 – 2008, C-Print contrecollé sur aluminium, 76/122 cm
[Congo, J-16] : Robin Hammond : Àu Zimbabwe, la photo de Zacharie mourant…
Vu aux Rencontres de la photographie d’Arles l’exposition bouleversante du Néo-Zélandais Robin Hammond, photojournaliste de la terreur et de la mort au travail.
Voir Polka et le livre chez Actes Sud :

[Congo, J-19, Tunis, J+2] : Le Centre d’art vivant de Tunis, saison 2
À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 19 jours, la Tunisie se rappelle à nous… Aujourd’hui la subversion prend pour nom Sana Tamzini.
Dans le pays qui a lancé le Printemps arabe, la Tunisie, le Printemps des Arts avait déclenché une polémique violente en juin 2012. Dans la ville chic de La Marsa, station balnéaire réputée, située à une vingtaine de kilomètres de la capitale, « parmi les œuvres qui ont suscité la colère des islamistes se trouvaient une toile où le nom de Dieu était écrit avec des fourmis et la représentation d’une femme nue dans un plat de couscous » écrivait Alice Fordham, correspondante au Maghreb du journal émirati The National, article traduit en français par Courrier international.
Parmi les artistes dans le collimateur des bien-pensants, Sana Tamzini, qui avec d’autres artistes a été la cible sur les réseaux sociaux qui ont diffusé des appels à tuer quiconque était associé de près ou de loin à cette manifestation, du 1er au 10 juin 2012 au palais Abdellia. (un blog du site slate.fr reproduit certaines de ces œuvres.)
Or Sana Tamzini, directrice du Centre National d’Art Vivant de Tunis a été démise de ses fonctions et réintégrée à l’Université de la Manouba. Décision non motivée d’après son comité de soutien autre que par des raisons politiques.
Pour Emmanuelle Houerbi (site Kapitalis), « Le limogeage de Sana Tamzini, directrice du Centre national d’art vivant (CNAV) au Belvédère à Tunis, est l’illustration parfaite de l’autisme d’un gouvernement et de son profond mépris de la culture et de ses acteurs. Cette décision, jugée scandaleuse, a consterné tous les amoureux de l’art et de la liberté d’expression en Tunisie. Entre Sana Tamzini, directrice post-14 janvier d’un Centre qu’elle a redynamisé d’une façon admirable, et Mehdi Mabrouk, devenu ministre tunisien de la Culture quelques mois plus tard, les relations auraient dû être au beau fixe.
Malheureusement, pendant toute cette période, Sana Tamzini affirme n’avoir eu aucun contact avec son ministre de tutelle, malgré des appels et des demandes d’audience répétées. Elle évoque simplement un passage éclair et tardif le jour d’un vernissage d’exposition (voir article dans Le Temps) et une apparition tonitruante, le 19 juin dernier
. Ce jour-là, le ministre s’est violemment attaqué à elle, sous prétexte qu’elle avait laissé entrer et donné la parole à des réfugiés en colère, le jour de l’inauguration officielle d’une exposition sur… les camps de Choucha ! »
Manifestation pacifiste contre le UNHCR (site zoo-project)
Emmanuelle Houerbi revient sur les aspects « d’un limogeage digne des plus mauvais feuilletons » où Sana Tamsini reçoit sa lettre de fin de contrat lors d’une conférence de presse. Son successeur n’ayant pas été nommé, elle craint pour le « devenir d’un centre dont [le] pays a tant besoin ».
« Houcine Tlili, historien, chercheur, critique d’art et instigateur du comité de soutien à Sana Tamzini, « appelle à la mise en place d’une nouvelle politique des arts plastiques, où les différents acteurs seront unis pour faire avancer cet art garant de la liberté d’expression. »
[Congo, J-20] : Le monde est beau comme un collage
Marcher est bon pour l’écriture. Un stylo aussi. Un stylo qui coule bien c’est comme des patins sur un parquet ciré. Sauf que plus personne n’utilise des patins. Et que le monde n’est pas un parquet ciré.
Le monde est beau comme un collage. La marche fait venir l’écume de souvenirs épars qui s’agrègent comme ils peuvent. Comme des images à soi qu’on transporte. Ça devient des nuages d’images, de mots, une allure nouvelle, enrichie au plutonium des bousculades. Un moment donc ça éclate, les bulles, les souvenirs. Et ça prend une autre allure. Une forme nouvelle.
En marchant, on agrège ses souvenirs aux découvertes. Ça colle ou pas. Ça n’a pas d’importance. Mais ça avance, ça roule, ça se bouscule au portillon de ce qui advient, forcément. On crée un forme nouvelle. On est en forme, quoi.

Là, en ce moment, je tombe sur « Disparités » d’Alain Blondel. C’est un peintre connu pour ces « clusters », des agrégats d’écritures sur toile (voir son site). On l’avait rencontré dans son atelier de l’Est parisien avec un de ses amis, le dramaturge et poète haïtien Syto Cavé (Papalagui, 17/01/12). Blondel vient d’écrire 109 petits textes en forme d’aphorismes. Comme « Ce qui n’a pas de forme n’a pas de mot non plus. » On n’est pas forcément d’accord avec tout, mais ça n’a pas d’importance. L’idée lui vient de les mettre en forme pour « les faire vivre ». Il se met à dessiner les textes. Du coup, il en a 109. L’idée lui vient d’en faire un livre d’art. Mais en production participative, communautaire, on appelle ça « Crowdfunding ». Avec deux expos à la clef en novembre 2013, aux extrémités de la ligne 9 du métro. Autrement dit, du sang neuf.


