[Congo, J-1] : Faire sa valise…

À la veille d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer pour un atelier de critique d’art, ce 4 septembre, donc demain, il s’agit de faire sa valise…

Valise muette :

Mot-valise :

En haut, la couverture de la BD de Shaun Tan, Là où vont nos pères (Dargaud, 2007), remarquable récit graphique mais muet sur l’exil. Ci-dessus, une photo-montage de l’artiste polonaise Beata Bieniak.

Grappe de valises :

Ci-dessous, la couverture du livre de Fabrizio Gatti, Bilal sur la route des clandestins (Liana Levi, 2008), le récit d’un journaliste infiltré parmi les clandestins de Dakar à Lampedusa.

La Boîte-en-valise, de Marcel Duchamp

La boîte-en-valise (1936-1968) est conçue comme un musée portatif, autour de l’univers condensé de la boîte des surréalistes et du principe de cabinet de curiosité. L’œuvre est composée d’une valise contenant 69 reproductions des principales œuvres de Duchamp, dont de nombreuses photographies et les répliques miniatures des ready-made La Fontaine et Grand Verre. (Wikipédia)

[Congo, J-5] : Congo river à Shanghaï

L’exposition Fleuve Congo, Arts d’Afrique centrale, présentée sous le titre Congo river, a accueilli 480 517 visiteurs du 04/04 au 07/07/13 au musée de Shanghai. L’exposition Masques, Beauté des esprits au Musée national de Chine à Pékin a accueilli près de 300 000 visiteurs du 17/06 au 16/08/13. Soit au total 780 517 visiteurs qui ont découvert en Chine les collections du musée du quai Branly et ses expositions temporaires thématiques. Les deux expositions poursuivront leurs tournées asiatiques. Le Musée national de Corée accueillera du 22/10/13 au 19/01/14 l’exposition Congo river, et l’exposition Masques, Beautés des esprits sera présentée à Taiwan au National Palace Museum à l’été 2014 puis à Tokyo au Japon au printemps 2015.

Source : communiqué.

[Congo, J-10] : Faire de sa vie une œuvre d’art, de sa maladie aussi

« Faire de sa vie une œuvre d’art ? », s’interrogeait le philosophe Michel Foucault. « De sa maladie aussi », répond Salvatore Iaconesi. Atteint d’une tumeur au cerveau, cet artiste, militant et ingénieur italien, a créé un site La Cura, pour cesser d’être dépendant et pour être sauvé par ceux qui le liront. Son dossier médical n’est plus réservé aux seuls médecins, en langage d’expert, mais il est livré en open source [« code source du logiciel ouvert »] aux contributions du monde entier.

Salvatore Iaconesi a commencé par lancer un appel vidéo, rapporte Le Monde, 24/08/13 :  » Prenez les informations sur ma maladie et donnez-moi un traitement : créez une vidéo, une œuvre d’art, une carte, un poème, un jeu, ou essayez de trouver une solution à mon problème de santé. Artistes, designers, hackers, scientifiques, médecins, photographes, vidéastes, musiciens, écrivains. N’importe qui peut me donner un traitement. »

Sur le site La Cura qui a reçu 500 000 contributions au bout d’un an : « Nous pouvons changer le sens du mot « soins ». Nous pouvons transformer le rôle de la connaissance. Nous pouvons être humain. »

L’appel du créateur italien réactive une belle question de Michel Foucault (1926-1984), Dits et écrits, n°326, p.392, analysé par Édouard Delruelle, Métamorphoses du sujet. L’éthique philosophique de Socrate à Foucault, De Boeck-Université, 2006. Une analyse disponible en pdf sur le Net.

« Ce qui m’étonne, écrit Foucault cité par Delruelle, c’est le fait que dans notre société l’art est devenu quelque chose qui n’est en rapport qu’avec les objets et non pas avec les individus ou avec la vie (…). Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art ? Pourquoi une lampe ou une maison sont-ils des objets d’art et non pas notre vie ? »

« Dans les écoles philosophiques, poursuit Delruelle les techniques de soi, c’est-à-dire les pratiques par lesquelles on entre en dialogue avec soi-même, ne visent pas à se comprendre, à se déchiffrer, à percer le secret de ses désirs, mais à se façonner soi-même, à se créer et se transformer, à faire de soi-même une sculpture, comme dit Plotin (« Ne cesse jamais de sculpter ta propre statue »).

(…) Il y a dans l’éthique grecque une manière toute à fait originale d’envisager le rapport à soi : comme si nous étions pour nous-mêmes un objet qu’il s’agit de façonner. » Ces techniques sont au nombre de quatre, détaille Delruelle :

1) Il y a d’abord l’entraînement où l’on trouve les pratiques
concernant la sexualité, la diététique, la gymnastique ;
2) Ensuite le domaine de l’ascèse comme ensemble des exercices
par lesquels le sujet se met en situation de s’éprouver soi-même : les
épreuves de purification, de concentration, les retraites ;
3) Ensuite la méditation : la remémoration des faits passés ou la
« préméditation » des maux futurs, ainsi que toutes les techniques de
contrôle de nos représentations [interprétation des rêves notamment].
4) Enfin l’examen de soi et de sa conscience, c’est-à-dire l’évaluation
comparative de ce qu’on fait et de ce qu’on devrait faire (mais non pas
sur le modèle « judiciaire » de la loi et de la culpabilité qui sera celui du
christianisme, mais sur le modèle de l’inventaire, de l’inspection – un
peu comme un architecte vérifiant l’état d’avancement des travaux).
(…)

Dans notre culture, il y a ainsi comme une alternative sur le plan éthique :
– d’un côté, une tradition dominante (issue de Platon, mais transformée et
imposée par le monachisme chrétien) qui considère le rapport à soi comme
une forme d’introspection, de regard sur soi-même, comme si notre être était
à découvrir, à déchiffrer et surtout à juger, à passer au crible de ce qui bien ou
mal, authentique ou inauthentique ;
– d’un autre côté, une tradition « cachée » qui considère le rapport à soi comme
une activité, une transformation, où notre être n’est pas à connaître (et encore
moins à juger) mais à créer, à inventer.
Cette « tradition cachée » de l’esthétique de l’existence, après son apogée dans les
philosophies hellénistiques, n’a ressurgi dans notre culture qu’à de rares occasions : à la
Renaissance, bien sûr (les humanistes italiens, Montaigne), au 18e avec Diderot, au 19e avec le dandysme (Baudelaire, Nerval, Byron, plus tard Oscar Wilde) (on pourrait citer également Jean-Marie Guyau, auteur méconnu d’une Esquisse d’une morale sans obligation) ; au 20e siècle l’esthétique de l’existence se retrouve encore chez des écrivains aussi différents que Gide, Aragon, Malraux, et aussi Michel Leiris, dont les récits autobiographiques L’âge d’homme ou La Règle du jeu répondent explicitement à l’injonction de faire de sa vie une œuvre d’art.


Aujourd’hui, le philosophe Michel Onfray est certainement celui dont la pensée
consonne le plus avec l’esthétique de l’existence (cf. La sculpture de soi). Il répugne à se
réclamer de Foucault, auquel pourtant il doit tant, mais il puise à la même source d’inspiration que lui : Nietzsche, incontestablement le moraliste le plus esthétique, et donc le plus marginal, des temps modernes. »

[Congo, J-11] : Curiosité

« L’art actuel, grâce à l’extraordinaire variété des supports qu’il emprunte, est sans doute le domaine culturel le plus à même, aujourd’hui, de susciter la curiosité. » Michel Houellebecq à propos d’une exposition à Dijon (mai 2012) librement adaptée de son roman La carte et le territoire, prix Goncourt 2010.

« Jed consacra a vie (du moins sa vie professionnelle qui devait assez vite se confondre avec l’ensemble de sa vie) à l’art, à la production de représentations du monde, dans lesquelles cependant les gens ne devaient nullement vivre. Il pouvait de ce fait produire des représentations critiques – critiques dans une certaine mesure, car le mouvement général de l’art comme de la societé tout entière portait en ces années de la jeunesse de Jed vers une acceptation du monde, parfois enthousiaste, le plus souvent nuancée d’ironie. » La carte et le territoire, p. 39.

[Congo, J-12] : se retirer du centre…

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer pour un atelier de critique d’art, le 4 septembre, donc dans 12 jours, je m’imagine en Afrique équatoriale… donc dans un centre géographique, mais bien entendu loin du centre des affaires, en une lointaine périphérie des affaires de l’art contemporain, pour d’autres affaires et revoie l’exposition Simon Hantaï au Centre Pompidou qui se termine le 2 septembre, où le peintre déplie avec méthode, peintre des plis, se rappelant cette parole avant retrait :

« Il y a quinze ans, je me suis placé en dehors. Je me suis retiré du centre, parce que vouloir se placer au centre n’a aucun sens, interdit d’avoir une vision critique. Il ne reste qu’une fonction sociale. Alors, je suis rentré dans l’atelier, sans considération du marché, librement. C’était la seule solution. Sinon la peinture devenait  de la chose, du produit. » Le Monde, 16/03/1998.

par centrepompidou

Voir [Papalagui, 02/09/10] : La littérature monde est indienne, centrale, pas périphérique.

[Congo, J-20] : Le monde est beau comme un collage

Marcher est bon pour l’écriture. Un stylo aussi. Un stylo qui coule bien c’est comme des patins sur un parquet ciré. Sauf que plus personne n’utilise des patins. Et que le monde n’est pas un parquet ciré.
Le monde est beau comme un collage. La marche fait venir l’écume de souvenirs épars qui s’agrègent comme ils peuvent.  Comme des images à soi qu’on transporte. Ça devient des nuages d’images, de mots, une allure nouvelle, enrichie au plutonium des bousculades. Un moment donc ça éclate, les bulles, les souvenirs. Et ça prend une autre allure. Une forme nouvelle.
En marchant, on agrège ses souvenirs aux découvertes. Ça colle ou pas. Ça n’a pas d’importance. Mais ça avance, ça roule, ça se bouscule au portillon de ce qui advient, forcément. On crée un forme nouvelle. On est en forme, quoi.

Là, en ce moment, je tombe sur « Disparités » d’Alain Blondel. C’est un peintre connu pour ces « clusters », des agrégats d’écritures sur toile (voir son site). On l’avait rencontré dans son atelier de l’Est parisien avec un de ses amis, le dramaturge et poète haïtien Syto Cavé (Papalagui, 17/01/12). Blondel vient d’écrire 109 petits textes en forme d’aphorismes. Comme « Ce qui n’a pas de forme n’a pas de mot non plus. » On n’est pas forcément d’accord avec tout, mais ça n’a pas d’importance. L’idée lui vient de les mettre en forme pour « les faire vivre ». Il se met à dessiner les textes. Du coup, il en a 109. L’idée lui vient d’en faire un livre d’art. Mais en production participative, communautaire, on appelle ça « Crowdfunding ». Avec deux expos à la clef en novembre 2013, aux extrémités de la ligne 9 du métro. Autrement dit, du sang neuf.

[Congo, J-22] : le digne enfant d’une époque indocile et désinvolte

« J’ai trouvé mon saint en cet homme ivre de désir
Échoué entre mes cuisses, assommé de plaisir
Les hanches meurtries par nos luttes amoureuses peu importe
Leurs ridicules jugements
Car je ne suis qu’un enfant sans héritages
Le digne enfant d’une époque indocile et désinvolte. »

Écrit entre Brazzaville et Pointe-Noire (Congo) par Aurore Boréale, membre du Collectif de slam poésie Styl’Oblique et du groupe Lek6honor. Texte intégral publié dans Africultures.

 

[Congo, J-23] : La phrase Deville

La phrase : « Celui auquel certains veulent aujourd’hui ériger un mausolée – quand d’autres proposent de jeter ses os au fond du fleuve – est un jeune homme trop sérieux de dix-sept-ans, un grand échalas admis à l’École navale de Brest au titre d’étranger. »
Patrick Deville, Équatoria, Points, 2013 p. 14 (Seuil, 2009).

La lecture : Ce « est » est un être qui nous fait basculer, nous lecteurs oisifs, du présent au passé en un tour de phrase. Il n’est pas pris dans son emploi auxiliaire, Deville lui donne un rôle de baguette magique, qui nous fait voyager dans le temps aussi vite qu’il est lu.

En résumé : « En 2006, la dépouille de Savorgnan de Brazza est transférée d’Alger à Brazzaville. Un transfert très controversé puisque cet explorateur, considéré par certains comme un héros, a aussi ouvert la voie à la colonisation française en Afrique. Patrick Deville a suivi ce convoi, traversant le continent africain. Dans ce carnet de voyage, il retrace son parcours, revisite l’histoire de l’exploration et de la colonisation de l’Afrique et dresse le portrait de personnages hors du commun. » (l’éditeur)

[Congo, J-24] : l’homme, ce lumineux désir de chant

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, retrouvons Édouard Glissant, qui écrivait à 20 ans, Laves, dont voici un extrait :

Or je suis dans l’histoire ce monstre jusqu’à la moindre moelle de sureau. Séculairement installé : en ce midi que je disais fort comme l’ignorance : elle roule en moi ses graviers. J’attends, mangeaison du poème, les roses   Oui
je suis morcellement
dans la musique
nocturne !
Homme Coulie marin Mer mousse Ah ! la rosée de mes cheveux que tu as crus une poussée de coraux morves   Non pas voix mais rumeur  Forée bâtie  Les nègres
non pas tués incinérés décapités mais lynchés   Je circule dans les houilles   Ma force plaquée aux forces !   (Des amuseurs et voici qu’ils se lèvent ! Un beau scandale ! Au nom ici du démarquage poétique, et pour témoigner d’une splendeur morale. Je m’oblige dès lors à saluer : l’homme, ce lumineux désir de chant. Vocatif, trop.)
Édouard Glissant, Le sang rivé, Présence africaine, 2012, p. 28, [Laves (1948, Éléments, V)].

[Congo, J-25] : Gracq et le critique littéraire

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville sur le travail de critique, et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, relisons Julien Gracq :

« Ce que je souhaite d’un critique littéraire — et il ne me le donne qu’assez rarement – c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture m’en dispense un plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Vous ne me parlez que de ce qui ne lui est pas exclusif, et ce qu’il a d’exclusif est tout ce qui compte pour moi. Un livre qui m’a séduit est comme une femme qui me fait tomber sous le charme : au diable ses ancêtres, son lieu de naissance, son milieu, ses relations, son éducation, ses amis d’enfance ! Ce que j’attends seulement de votre entretien critique, c’est l’inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux, et amoureux de la même manière que moi : je n’ai besoin que de la confirmation et de l’orgueil que procure à l’amoureux l’amour parallèle et lucide d’un tiers bien disant. Et quant à l’apport du livre à la littérature, sachez que j’épouse même sans dot.
Quelle bouffonnerie, au fond, et quelle imposture, que le métier de critique : un expert en objets aimés ! Car après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales, et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »

Julien Gracq, En lisant en écrivant, José Corti, 1980, p. 178-179

Et sur le distinguo entre le travail de critique sur le poème et sur le roman :

« Le mécanisme romanesque est tout aussi précis et subtil que le mécanisme d’un poème, seulement, à cause des dimensions de l’ouvrage, il décourage le travail critique exhaustif que l’analyse d’un sonnet parfois ne rebute pas. Le critique de romans, parce que la complexité d’une analyse réelle excède les moyens de l’esprit, ne travaille que sur des ensembles intermédiaires et arbitraires, des groupements simplificateurs tres étendus et pris en bloc : des  » scènes  » ou des chapitres par exemple, là où un critique de poésie pèserait chaque mot. Mais si le roman en vaut la peine, c’est ligne à ligne que son aventure s’est courue, ligne à ligne qu’elle doit être discutée, si on la discute. il n’y a pas plus de  » détail  » dans le roman que dans aucune œuvre d’art, bien que sa masse le suggère (parce qu’on se persuade avec raison que l’artiste en effet n’a pu tout contrôler) et toute critique recuite à résumer, à regrouper et à simplifier, perd son droit et son crédit, ici comme ailleurs.
Déjà dit, ainsi ou autrement, et à redire encore. »

D’autres extraits sur le site de l’éditeur José Corti.