Mot du jour : papier pelure

Le papier pelure est ce papier très léger et fin qui joue le rôle de doublure dans les albums photos traditionnels, que le numérique ne connaît pas.

Le paradoxe est, qu’avec le temps qui passe, ce papier très léger renferme des souvenirs de plus en plus anciens. Il recouvre ainsi de sa légèreté la profondeur du temps, la nostalgie et la densité de la mémoire.

En anglais, papier pelure se dit « onionskin », une peau d’oignon qui forcément fait pleurer.

Le papier pelure est de la texture même de la mémoire, volatile et puissante, comme ces feuilles d’automne qui tombent dans la possibilité d’un balancement à peine retenu.

(à Christian Nestor)

Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire (Césaire)

Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire
Dire de pudeur et d’impudeur
Dire de la parole dure.
Enroulement de la grande soif d’être
spirale du grand besoin et du grand retour d’être
nœud d’algues et d’entrailles
nœud du flot et du jusant d’être.
J’oubliais : le dire aussi d’étale :
c’est nouée la fureur de ne pas dire.
La torpeur ne dit pas.
Épaisse. Lourde. Crasse.
Précipité. Qui a osé ?
l’enlisement est au bout.
Au bout de la boue.
ah !
il n’est parole que de sursaut.
Briser la boue.
Briser.
Dire d’un délire alliant l’univers tout entier
à la surrection d’un rocher !

Extrait du poème « Configurations », publié dans Comme un malentendu de salut (Aimé Césaire)

Dany Laferrière, un écrivain japonais en pyjama à l’Académie

Effusion collective, entre jeunes Haïtiens et le plus jeune des académiciens, Dany Laferrière, à la Fokal (Fondation Connaissance et liberté, Port-au-Prince, Haïti) après son élection à l’Académie française le 12 décembre 2013. Ils scandent « Nou pran yo » (On est des champions) ! (c) Fabienne Douce, Fokal

En entrant à soixante ans à l’Académie française, en étant élu au premier tour par 13 voix sur 23, l’écrivain québecois et haïtien Dany Laferrière entame une seconde vie sous de tonitruants auspices. Il était le favori. Il est le plus jeune des Immortels, il fait entrer avec lui Haïti au Quai Conti, c’est-à-dire au cœur de l’institution de la langue, celle qui par le passé semblait devoir dicter et distinguer le vrai français du faux. Laferrière n’a pas l’esprit de sérieux, ce qui plairait à Sartre : il est tantôt écrivain japonais (Je suis un écrivain japonais, Grasset, 2008), tantôt en pyjama (Je suis un écrivain en pyjama, Grasset, 2013). Il s’est fait connaître par un roman au titre gag qui en laissa plus d’un pantois (Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, 1985). C’est comme un pied-de-nez à l’étiquette et à l’establishment intellectuel.

Déjà en entrant au Larousse il y a peu, il était tout ébaudi. Le Prix Médicis (pour L’Énigme du retour en 2009) a tenté le coup de la provoc avec panache. Il a déjà déclaré qu’il ne changerait pas ses habitudes pour venir vivre en France. A vrai dire, il vit dans les avions entre son île, son Québec et le reste du monde.

Serait-ce l’Académie qui effectuerait sa révolution alors que son influence et les « Belles lettres » se sont émoussées ? « C’est un grand jour pour l’Académie et pour la langue française », affirme-t-on Quai Conti. Là où Césaire et Glissant ne sont pas entrés, un écrivain haïtien fait briller les Caraïbes sous la Coupole…le jour où une plaque d’hommage à Césaire est dévoilée à l’École normale supérieure.

Voir une biographie et les réactions enthousiastes des écrivains haïtiens au premier salon du livre de Port-au-Prince. Et Radio-Canada.

Couronnement de Dany © Laure Morali

À lire le reportage de Valérie Marin La Meslée dans Le Point : Dany Laferrière, un immortel à Port-au-Prince.

Et le poème de James Noël pour « Dany Roi » :

Dany Wa

sa pa fè twò lontan

yon kolye timoun

te fè wonn nan yon vil

pou kouwoune

Dany wa

 

Akami frasèz resevwa mesaj la

yon bann timoun fè wonn

grann Da

pou di ti gason lafèryè sa-a

se yon sitadèl

literati deklete ak lajwa

 

Ayiti dekrete

misye laferyè sa-a se yon sitadèl

laferyè se yon sitadèl

wololoy

wololoy.

Traduction française sur Médiapart.

 

À tu et à toit, Koffi Kwahulé, Prix Édouard Glissant 2013

Qu’est-ce qu’un prix littéraire ? C’est un « toit », a répondu le dramaturge Koffi Kwahulé, heureux et fier de recevoir le Prix Édouard Glissant. L’auteur des pièces de théâtre Big Shoot, Misterioso-119, La Mélancolie des barbares, P’tite souillure, du roman Babyface a reçu cette récompense le 6 décembre à la Maison d’Amérique latine des mains de la présidente de l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, Danielle Tartakowsky.

Cette métaphore d’un Prix littéraire comme « toit »… voilà de quoi donner à penser. Ce n’est pas le toi du village planétaire où, à défaut de se connaître, on se fréquente en foule furieuse qui flue en mondialisation goulue. « Mondialité », préférait Glissant.

Non, ce « toit » est bien celui du partage, d’une famille de pensée, d’un « lieu commun » aimait à dire le poète, en une formule détournée à la fois provocante et littérale, car au pied de la lettre – citons-le ici avec Traité du Tout-monde (1997), p. 23 – : « une des traces de cette Poétique [de la Relation] passe par le lieu commun. Combien de personnes en même temps, sous des auspices contraires ou convergents, pensent les mêmes choses, posent les mêmes questions. Tout est dans tout, sans s’y confondre par force. Vous supposez une idée, ils la reprennent goulûment, elle est à eux. Ils la proclament. Ils s’en réclament. C’est ce qui désigne le lieu commun. Il rameute mieux qu’aucun système d’idées, nos imaginaires. »

Dans l’euphorie d’un discours improvisé, l’auteur de Jaz, à l’écriture travaillée par cette musique justement (Misterioso est un album du pianiste de jazz Thelonious Monk) l’a dit tout net, dans une parole qui donne justement à penser : « Les vrais penseurs sont des créateurs de marges ; avec la pensée de Coltrane, avec la pensée de Glissant, on peut essayer l’inédit. »
Cela fait longtemps que Glissant nourrit notre questionnement du monde et rameute les imaginaires. Voir son recueil La Terre le feu l’eau et les vents : une anthologie de la poésie du Tout-monde (Galaade, 2010)… où l’on écrit et parle en de nombreuses langues, 14 ans après son essai Introduction à une poétique du Divers. Et Kwahulé est un cas.
Au nom du jury du Prix Glissant, le philosophe François Noudelmann a rappelé à son propos : « Le jazz joue un rôle décisif dans ses pièces et ses récits, sous forme d’orchestres, de blues ou de scat, de rythmes qui définissent ses personnages. Les sujets de ses œuvres ne sont pourtant pas de simples divertissements : la guerre et la mise à mort, les viols et l’exil donnent le ton d’un déchirement intime et collectif. »
Après Vassilis Alexakis (Grèce/France), le premier lauréat du Prix Glissant en 2003, et jusqu’à Michaël Ferrier (France/Maurice/Japon) en 2012, associé à la photographe Anabell Guerrero (Vénézuela/France), et aujourd’hui  pour ce 11e Prix, Koffi Kwahulé (Côte d’Ivoire/France), l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis en partenariat avec l’Institut du Tout-Monde et la Maison de l’Amérique Latine donne écho une fois l’an à la pensée d’Édouard Glissant, et donne repère – et repaire – au Tout-Monde.
Une question de sens. Clin dœil ? (Danielle Tartakowsky a dirigé à Paris 8 l’Ecole doctorale « Pratique et théorie du sens »  jusqu’en 2010). Nous avons rencontré à plusieurs reprises Kwahulé au festival d’Avignon, souvent à La Chapelle du Verbe incarné (il en est le « cardinal » selon ses hôtes, premier auteur de la première pièce jouée dans ce lieu des théâtres d’outre-mer, avec Village fou ou Les Déconnards, créée en juillet 1998, voir présentation Africultures, mai 1999).
Dix ans plus tard, nous rencontrons Kwahulé à la Goutte d’Or, à Paris : « A l’origine, une rencontre entre un auteur et un théâtre. Un auteur dont la plume musicale confronte l’Homme à son animalité. Un théâtre animé par le souffle d’un quartier-monde. L’écriture respire alors au rythme de la Goutte d’Or : Koffi Kwahulé vit en résidence au Lavoir Moderne Parisien.» [Papalagui, 29/03/2008]
Kwahulé avait donné un Big Shoot de haute volée, avec un Denis Lavant magistral. [Papalagui, 06/04/2008] L’auteur évoquait ainsi son geste créateur : « L’ambition est celle-ci : faire se rencontrer dans l’écriture Coltrane et Monk. Deux sons, deux respirations. Big Shoot est née de ces deux respirations, bien qu’il n’y ait dans la pièce aucune référence directe au jazz. Monk disait aux musiciens qui voulaient l’accompagner :  » Non, non, jouez, moi je vous suis.  » Mes deux personnages ont ce rapport-là, l’un dit à l’autre :  » Joue, je t’accompagne.  » Tout est parti de cette phrase de Monk, qui est en principe le leader et qui dit à l’autre : « Je te suis. » »]
Autre clin d’œil ? pour Glissant le jazz était une marque de la mondialité : « Le jazz est un créole et c’est pour ça que cette musique est devenu valable universellement tandis que la chanson de mariage irlandaise aussi belle soit-elle ne l’est pas pour le monde entier. » [Mondomix, recueilli deux ans avant sa mort, le 03/02/2011]. [Quoique, là on n’est pas sûr d’être d’accord : dans Titanic, apparaît le groupe Gaelic Storm – né en Californie un an plus tôt – avec ce titre An Irish Party in Third Class, devenue une musique irlandaise mondialisée.]
Chez Kwahulé, la va-et-vient (Tours et détours d’Édouard Glissant, titre un article de Raphaël Lauro dans Esprit de juillet 2013) prend des allures formelles. Ainsi le précisait Virginie Soubrier, doctorante [Papalagui, 09/09/2009] : « L’écriture de Kwahulé est (…) une écriture déambulatoire qui contraint celui qui voudrait en témoigner à une reconstruction a posteriori. Mais, en dehors de ces extravagances de la fable, construites le plus souvent par les mises en abîme, qui brouillent sa linéarité, la font digresser et instaurent ainsi un ton d’écoute. »
Et Kwahulé, on l’écoute quand il lance : « Les vrais penseurs sont des créateurs de marges ; avec la pensée de Coltrane et de Glissant, on peut essayer l’inédit. »
Du coup, on a presque oublié les deux lauréats de la bourse Édouard Glissant. Anis Fariji pour son projet de thèse sur « la modernité dans la musique d’art arabe contemporain » et Gonzalo Yanez Quiroga qui envisage une thèse sur « le divers en exil, la relation et la rencontre confidentielle, l’oralité, les décolonisations poétiques et nouvelles articulations du commun » (tiens, tiens !). Quiroga est en cours de traduction en espagnol du Discours antillais, d’Édouard Glissant (Pour les traductions, voir Île en île).

LIENS :

Site personnel de Koffi Kwahulé.

Fiche K.K. sur le site des Francophonies en Limousin.

Chez Koffi, lors de sa résidence à Villepinte (Une forme de toit, non ?).

Site officiel d’Édouard Glissant.

Site Institut du Tout-Monde.

Anis Fariji, Esquisse d’une physionomie formelle de la période dite de « synthèse » chez Saed Haddad, Université Paris 8, Département de Musique.

Atelier de Gonzalo Yanes Quiroga : poésie et translation.

 

PROCHAINEMENT, on assistera au théâtre de Koffi Kwahulé :

– à Lausanne, Misterioso-119 ;

– à Toulouse, La Mélancolie des barbares, reprise en 2014.

Mandela (1918-2013) par Césaire, par Glissant

Aimé Césaire (1913-2008), dans un discours public :
« La volonté de l’homme d’en finir avec tout ce qu’il y a de barbarie dans le monde pour accéder à un stade de civilisation supérieure où l’on pourra sans abusive hyperbole parler d’humanisation de l’humanité.
Et si j’avais à citer une seule phrase de Nelson Mandela (…) ce serait celle-ci, celle qu’il a prononcée lorsque, prisonnier, le gouvernement sud-africain lui offrait sa libération contre la promesse d’une renonciation à la lutte politique : « Je ne suis pas prêt à vendre mon droit de naissance et je ne suis pas prêt à vendre le droit de naissance du peuple pour être libre, la liberté du peuple et la mienne ne peuvent être séparées, je reviendrai. »

Édouard Glissant (1928-2011), dans Une nouvelle région du monde (Esthétique I, 2006) :
L’Institut du Tout-Monde a rendu hommage à Nelson Mandela (1918-2013), ainsi qu’au Docteur Pierre Aliker (1907-2013), décédé en ce même 5 décembre :
« Robben pousse sa troupe de roches jusqu’au Cap c’est une traînée de points de suspension,
Nous saluons la beauté soumise à tant de crimes, hier soumise au pass et à l’interdit, et qui lève ici. La beauté.
Mandela Sisulu Sobukwe Kathrada Mbeki un Arbre a pris racine,
Levant de l’ombre une lumière et de la lumière une nuit, et de la lumière une première nuit, Indiens Zoulous Noirs Métis Blancs et Arabes et Juifs et Malgaches autant que Chicanos, et tant d’oiseaux, tant de ces oiseaux, immigrants et passeurs de frontières. »

La mort d’André Schiffrin, un hommage des éditions La Fabrique

André Schiffrin nous quitte à peine et déjà nous savons combien il va nous manquer.
Avec lui, il ne fallait pas se fier aux apparences : cet homme souriant à la voix très calme était un combattant. À la tête de Pantheon Books, il avait publié des quasi inconnus dont personne ne voulait aux États-Unis, l’Histoire de la folie d’un certain Michel Foucault, la Formation de la classe ouvrière anglaise d’E.P. Thomson, et Georges Duby, François Jacob, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras… Lorsque Pantheon Books fut acheté par l’énorme Random House, Schiffrin partit pour fonder une maison d’édition à but non lucratif, The New Press. Ce personnage si doux a délibérément dirigé cette maison dans le sens d’un combat politique pour l’émancipation, pour la défense des opprimés, non seulement en publiant de grands noms – de Noam Chomsky à Eric Hobsbawm, Louis Althusser ou Studs Terkel – mais aussi en soutenant les luttes noires, celles des femmes, des immigrés… Récemment encore, il a déniché le manuscrit de The New Jim Crow de Michelle Alexander – jeune chercheuse noire alors inconnue – devenu un énorme succès au moment de l’assassinat de Trayvon Martin, victime d’un crime raciste en Floride.

Le combat de Schiffrin a beaucoup porté aussi sur la défense de l’édition artisanale face à la concentration capitaliste, sur le soutien de la librairie indépendante, sur la notion de gratuité. Il était au courant de tout, fondant ses arguments aussi bien sur l’expérience norvégienne que sur la presse japonaise, toujours accueillant, toujours bienveillant, toujours déterminé. Il est pour nous, avec François Maspero, le plus bel exemple de ce que peut être le métier d’éditeur.

L’équipe des éditions La Fabrique.

La mort d’André Schiffrin, un hommage de Liana Levi

André Schiffrin, auteur d’Allers-retours et figure mythique du monde de l’édition, est mort ce week end.  Son parcours est emblématique. Chassé de France par l’arrivée des Allemands, il est parti pour New York à l’âge de six ans. Depuis quelques années il vivait 6 mois par an à Paris. Se sachant condamné par un cancer, il a choisi de revenir se faire soigner à Paris. Il est mort dans un hopital situé dans la même rue que l’hôpital où il était né, à 200 mètres. Le destin répare parfois certaines cruautés des hommes…   Liana Levi

Ci-dessous, le texte que j’ai écrit à la demande du Monde :

Paris-New York. New York-Paris. « Allers-retours ». C’est ainsi qu’André Schiffrin a voulu intituler la version française de son livre de mémoires. Y voyait-il une sorte de revanche sur ceux qui l’avaient chassé de France? Une façon de boucler symboliquement la trajectoire de sa vie?

Un douloureux départ l’avait arraché à son pays natal en 1941, à l’âge de six ans. Ses parents avaient dû abandonner Paris pour fuir les Allemands et les persécutions raciales. Son père Jacques, le génial concepteur de la Pléiade, et sa mère Simone le tenaient peut-être par la main le jour où, à Marseille, tous les trois sont montés sur le bateau pour un voyage qui, après une longue étape à Casablanca, les emmena à New York. Il racontait que ce fut uniquement grâce à André Gide que ses parents avaient pu réunir l’argent nécessaire à ce périple.

Je l’imagine petit garçon arraché à son école, à ses copains et à sa langue. Et je le vois à la fin de sa vie décider de revenir six mois par an à Paris dans ce quartier du Marais autrefois meurtri par les rafles des familles juives. Je le regarde dans une belle journée d’octobre il y a de cela quelques semaines marcher rue Saint-Antoine. Comme toujours élégant, réservé et discret. Il se sait inexorablement condamné mais il poursuit avec ses amis des conversations passionnées autour du monde de l’édition qu’il connaît sur le bout des doigts. Sa démarche seule a changé, elle est devenue plus hésitante. A quoi pense-t-il ? A sa mère dont il montre la photo prise par le photographe Wols dans les années 30 et dont le cliché est exposé en ce moment à quelques pas de son appartement parisien à la Maison de la photographie ? A son père qui lui a légué le métier d’éditeur alors que celui-ci possédait encore toutes ses lettres de noblesse ? Ce métier, il souhaite le défendre jusqu’au bout, et même au delà, puisqu’il formule le souhait d’écrire un livre qui pointerait à nouveau les dérives éditoriales et commerciales. Il a déjà forgé une formule qui a fait mouche et est devenue un slogan dénonciateur : « L’édition sans éditeurs ». Une phrase qui, aujourd’hui, est dans toutes les têtes.

Exhibit B, un voyage dans l’Histoire des expositions coloniales

Exhibit B, du Sud-Africain Brett Bailey, est une véritable arme de guerre artistique. Ce spectacle, vu au CentQuatre à Paris (et qui est présenté du 3 au 7 décembre 2013 à Strasbourg), atypique dans sa forme et son propos, interprété par une dizaine de comédiens performers, transforme une visite d’exposition en voyage dans le temps et dans l’Histoire, où le spectateur ébahi rencontre les figures de l’oppression raciste et coloniale, de la Vénus hottentote, archétype des zoos humains, au réfugié somalien, entravé sur un siège d’avion pendant son expulsion.

Ces statues humaines qui vous regardent, vous, spectateur humble et troublé, droit dans les yeux, représentent un homme ou une femme noir(e), en autant de tableaux, successivement exhibé, empaillé, trouvé, violé, classé, classifié, mutilé, amputé, chosifié post mortem, esclavagisé, asphyxié, chanté.

« Ce n’est pas un spectacle mais une exposition », nous prévient-on dans le sas d’attente où chacun dispose d’un numéro qui sera appelé au hasard. Les couples sont ipso facto défaits, chacun retourne à son individualité – une individualité numérotée – pour une expérience glaçante, un choc émotionnel d’une rare intensité.

Dès l’entrée, comédiens comme visiteurs sont enveloppés d’une musique et d’un chant lyriques, qui nous accompagneront tout au long du voyage. Ce seront les seules paroles entendues. Au silence des comédiens correspond le silence des spectateurs. Il y a bien “correspondance”, une correspondance confirmée par les regards croisés des uns et des autres.

[Reportage France Ô (images Leïla Zellouma, son Gilles Mazaniello), avec les interviews successives du metteur en scène Brett Bailey et des comédiens Chantal Loïal et Eric Abrogoua.]

« Pour moi c’est vraiment réversible, nous affirme Brett Bailey, le metteur en scène sud- africain (dont la lecture d’Africans on stage a déclenché le travail), parce que ce qui est arrivé avec les zoos humains il y a un siècle, avec les gens qui ont été exhibés, rendus impuissants, soumis au regard de l’autre… [fait que nous] avons renversé cette logique : les comédiens ont la puissance, l’autorité et ils regardent vraiment le public. »

Ce regard est travaillé, non pas forcé, mais immanquable.

Ce regard est ce qui transforme des statues en êtres vivants.

La vie de ces icônes humaines sont les tableaux qui personnifient autant de pages d’histoire. Successivement donc, nous les découvrons :

exhibés deux êtres, façon zoo humain, encadrant un chimpanzé empaillé. Titre : « L’origine des espèces ». Cartel : « Trophées ramenés en Europe du Congo français. Techniques mixtes (cartes, divers trophées têtes d’antilopes, deux Pygmées, artefacts culturels, vitrines, accessoires culturels, spectateur(s) »  ;

exhibée aussi en un tableau intitulé « Le chaînon manquant » : « Saartjie Baartman », alias la “Vénus hottentote”, morte à Paris le 29 décembre 1815, statue humaine qui pivote sur son socle, alors que ses yeux vous regardent pendant la rotation.

empaillé (sic ! ) le domestique Angelo Soliman, né en 1721, au siècle des Lumières (sic), en Autriche. Lui aussi vous regarde lors de votre passage.

mutilé, amputé, ces hommes congolais dont la production d’hévéa a été jugée insuffisante par le colon. Punition : une main coupée. Elles sont recueillies dans une immense calebasse portée par un colon assis, derrière le cartel « Civiliser les indigènes n° 2 »

chosifié dans l’ignominie post mortem, cet homme dont le crâne a été curé par une-codétenue namibienne, crâne curé par… des tessons de verre avant voyage en Europe pour raisons d’anthropométrie, présenté sous le cartel « Civiliser les indigènes n° 1 »

trouvé, « l’objet trouvé n°1 : immigrant sénégalais (sic) » ;

violée « l’odalisque noire », assise sur le lit d’un officier, enchaînée par le cou, entourée de tous les trophées de chasse dudit officier, et dont le regard dans le miroir laisse couler des larmes. Nous sommes à Brazzaville en 1905 ;

classé, classifié au temps de l’apartheid sud-africain, comme cette femme assise sur un banc, derrière une grille, et dont les parents ont vu leur mariage annulé, sa mère blanche ne pouvant plus s’asseoir sur le même banc que sa fille métis, interprétée par la comédienne et danseuse guadeloupéenne Chantal Loïal ;

trouvé encore, « l’objet trouvé n°2 : immigrant congolais », peaux de bananes et bananes écrasées à ses pieds ;

esclavagisé au Suriname en cette tête d’homme entravée dans un heaume cage de tête, le tout encadré façon tableau de peinture réaliste, avec à sa base, au premier plan, une peinture découpée représentant une nature morte, le tout portant le titre dérisoirement grandiloquent : « L’âge d’or des Néerlandais »

asphyxié, bâillonné, jambes entravées sur son siège d’avion, comme Mariam Getu Hagos, Somalien demandeur d’asile dont la mort, en 2003, a été causée « par des agents de la police française des frontières pour avoir résister à l’expulsion d’un avion de la compagnie Sabena à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle vers Johannesburg ».

– chanté en son tableau final sous le titre « Le cabinet de curiosité du Dr Fischer », médecin nazi amateur de photos de Namas décapités [son nom est associé au généocide des Hereros au début du XXe siècle]. Sous ces photos de têtes décapitées, un quatuor résolument magnifique de têtes chantées dont les paroles en langue à clics khoïsan sont portées par une musique de cathédrale (le compositeur Marcellinus Swartbooi a travaillé à partir de chants de lamentations), transportant les spectateurs au terme de leur visite au bord de la sidération.

Après ces chants bouleversants, une dernière pièce, un dernier sas permet au spectateur de livrer par écrit ses impressions sur Exhibit B ou de lire les professions de foi des comédiens. Telle celle de l’artiste Junadry Leocaria : “Exhibit est un processus de guérison, tant pour el public que pour les acteurs car personne n’en sort indemne ” Ou ces mots du chanteur Lesley Melvin Du Pont : “Je joue le rôle d’une des « têtes qui chantent » dans le choeur. C’est très personnel car ceux dont les têtes ont été coupées auraient pu être celles de mes grands-parents. Dans mon pays, la Namibie, on ne parle pas de ces choses.”

La porte franchie, des fauteuils réunissent quelques spectateurs qui, peut-être, récupèrent de leurs émotions et d’autres qui attendent la prochaine séance.

La tournée d’Exhibit B se prolonge au Maillon, à Strasbourg, 3 au 7 décembre 2013, au festival d’Edinburgh du 8 au 25 août 2014, à Londres, du 23 au 27 septembre 2014. En discussion, une présentation à Auckland en Nouvelle-Zélande.