Si le cinéma américain était un poème, il ressemblerait aux Bêtes du Sud sauvage de Benh Zeitlin. Pour son premier long métrage, ce réalisateur trentenaire né à New-York nous plonge dans la vie quotidienne et les rêves de la petite Hushpuppy (remarquable Quvenzhané Wallis), 6 ans, qui vit dans le bayou louisianais avec son père (Dwight Henry). Ici la vie est un bouillon de culture, une utopie que ses habitants ne veulent pas quitter, où les animaux, petits ou grands, et les humains affrontent la même nature. Scènes merveilleuses où Hushpuppy porte à son oreille qui un oiseau qui un crabe pour écouter battre leur cœur…
Et quand la tempête survient, quand son père colérique est touché par la maladie, Hushpuppy partira à la recherche de sa mère disparue il y a longtemps.
De ce bout d’Amérique, séparé de l’autre par une digue immense, on voit (ou on imagine) la fonte des glaces de l’Arctique et le déferlement des aurochs colossaux enfin libérés par la fonte, bêtes mythiques dont Hushpuppy pourrait bien n’être que le petit déjeuner.
Un film à hauteur de gamine, caméra mobile sur monde flottant, où chacun, visible ou non, est une parcelle d’humanité, où tout va bien quand chaque chose est à sa place. Un conte moderne aux accents qui empruntent à Terrence Malick et à son The Tree of Life pour le tremblement, les doutes existentiels, à Lars Von Trier quand la planète Melancholia se dirige vers la Terre…
Alain Mabanckou prix de l’Académie Française
Alain Mabanckou reçoit ce 6 décembre 2012 le prix de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre à 15h, en séance publique.
Annoncé en juin dernier, l’ensemble des prix dans diverses catégories est consultable sur le site du Point.
Altamente recommandé : Tabou,film de Miguel Gomes (Portugal)

Anabell Guerrero et Michaël Ferrier, prix Édouard Glissant 2012

(c) Anabell Guerrero
Le 10e prix Édouard Glissant a été décerné conjointement à deux créateurs, la photographe vénézuélienne Anabell Guerrero et l’écrivain français, universitaire japonisant Michaël Ferrier, dont le dernier titre paru est Fukushima, récit d’un désastre (Gallimard). La Bourse Édouard Glissant a été attribuée à Hiroshi Matsui pour son projet de thèse de doctorat « Deux cartographies de la relation (Aimé Césaire, Kateb Yacine, Édouard Glissant)« .
Anabell Guerrero, « renouvelle le regard sur l’exil, les migrations, la vie à la frontière, l’entre-deux-mondes »et Michaël Ferrier, « élabore une pensée originale de la relation entre le Japon et l’Occident », a précisé le jury du Prix, organisé par l’université Paris 8, en partenariat avec l’Institut du Tout-Monde et avec le soutien de La Maison de l’Amérique Latine, et qui sera remis le 11 décembre 2012 à 14h30 à la Maison de l’Amérique Latine, à Paris.
Lire l’entretien d’Anabell Guerrero avec Christian Salmon, octobre 2006.
Visionner la conférence de Michaël Ferrier à l’Institut du Tout-monde, à l’occasion de la parution de son roman Sympathie pour le fantôme, le 29/10/10.
Et sur Papalagui, le 15/11/12.
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Ferrements et Moi, laminaire… d’Aimé Césaire, deux éditions critiques
Avant même le coup d’envoi de l’année du centenaire Césaire, certains éditeurs sont prêts et le font savoir. Ainsi Orizons, spécialiste d’une littérature exigeante, quelquefois difficile d’accès, relève le défi de Ferrements, recueil de poésie publié par Aimé Césaire en 1960. Du fond d’un pays de silence n’est pas une simple réédition mais une édition critique où chaque poème est commenté et remis dans le contexte de l’époque, par exemple de la rupture d’avec le Parti communiste ou de l’héritage de la période esclavagiste.
Rencontre avec l’un des co-auteurs, l’africaniste Lilyan Kesteloot, l’une des spécialiste reconnue de l’œuvre de Césaire.
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Haïku 332
Dans l’encadrement
du crépuscule, une lumière
qui a été.
OU :
Castagnettes et tambourins
les humérus et clavicules
encouragent les entrechats
des désenterrés de l’année
(Michel Butor, Une nuit sur le mont Chauve, Éd. de la Différence)
Roméo et Juliette, version théâtre (David Bobee), version cinéma (Rachid Djaïdani)
Roméo et Juliette, version théâtre
Le Roméo et Juliette de Shakespeare retraduit par Pascal et Antoine Collin, mis en scène par David Bobee est présenté au Théâtre de Chaillot dans un mixage de formes dansées, théâtrales et chantées en arabe. Des deux clans, Capulet et Montaigu sont des communautés disparates, dont le point commun est d’être marginales : « Une communauté de 14 personnages dans leurs diversités, dans leur beauté, explique le metteur en scène en résidence à Chaillot. Des acteurs à l’image de nos sociétés contemporaines, belles de leur mixité, vont tenir les rôles de cette tragédie. Dans Hamlet [sa précédente création en 2010 avec force acrobaties, rock, décor futuriste et macabre], les minorités étaient présentes, évoluant sur le plateau en périphérie d’un noyau familial blanc, autour du rôle-titre, ici, pour Roméo et Juliette ce sera l’inverse les Capulet comme les Montaigu seront interprétés par des acteurs d’origine arabe, Roméo comme Juliette, arabes ou d’origine tous les deux, pour éviter toute opposition grossière et inefficace, mais poser tout de même quelques questions. »
Les acrobates hip-hopeurs ont un accent latino-américain. L’origine arabe des comédiens n’est pas manifeste. On retiendra la remarquable exécution d’un chant en langue arabe par la comédienne syrienne Hala Omran (lady Capulet).
Nous avons suivi Jean Boissery. Né en Nouvelle-Calédonie, le petit neveu de l’écrivain Jean Mariotti, n’a jamais quitté complètement son pays natal, malgré son départ du Caillou en 1967.
Non seulement, il y revient pour transmettre son savoir-faire d’artiste mais il y pense même lorsqu’il joue en face de la tour Eiffel, au Théâtre de Chaillot, un Capulet aux multiples registres.
Roméo et Juliette, version cinéma
Rengaine, premier film de fiction de Rachid Djaïdani joue lui aussi avec les marges de la société. Contrairement à David Bobee qui ramène ces marges (sociales, linguistiques, migrantes) au cœur de l’action, sur le plateau, Rachid Djaïdani filme en gros plans, très gros plans. Il n’a pas besoin de les ramener au cœur de l’action, elle sont déjà omniprésentes. Une économie de moyens comme une intention d’auteur lui font choisir de s’intéresser aux marques sur le visage de Slimane (Slimane Dazi) : comment ce grand frère d’un tribu de quarante va assumer le « non » à sa sœur Sabrina (Sabrina Hamadi), « non » elle ne peut pas se marier avec un renoi, Dorcy (Stéphane Soo Mongo). Rachid Djaïdani filme un thème de théâtre classique façon black/beur, comme un combat de boxe, sport qu’il affectionne.
En Australie, sauve qui peut les langues
Une agression (verbale) dans un bus pour avoir chanter en français, des langues qui meurent, une nouvelle langue qui nait, le kriol…l’Australie est une île où la mondialisation a ses effets sur les langues et les comportements…

Les langues australiennes sont menacées. Ces mots qui meurent (La Découverte), l’essai remarquable du linguiste Nicholas Evans le montre dans une enquête passionnante. Lui qui a appris le français pendant ses vendanges décrit comment des peuples du Nord de l’île-continent enterrent des défunts comme derniers locuteurs d’une langue. C’est poignant. Il nous emmène du Vanuatu aux Amériques, du Cameroun à l’Australie, du Népal à la Sibérie et prouve ce que les langues menacées peuvent nous apprendre sur l’histoire des migrations, des technologies, des religions, de la pensée…
Une autre linguiste Maïa Ponsonnet, du CREDO, le Centre de Recherche et de Documentation sur l’Océanie (UMR 7308) s’intéresse à une langue nouvelle, le kriol, « créole du centre nord de l’Australie, comptant au moins 20 000 locuteurs ». Elle nous en dira plus ce soir au musée du Quai Branly, à Paris, lors d’une conférence, Les langues australiennes : langues menacées, langues émergentes, qui présentera « le statut idéologique du kriol, souvent traité par ses locuteurs comme un marqueur identitaire [et] comment le kriol perpétue certaines caractéristiques propres aux langues locales plus anciennes.
Les langues sont aussi un enjeu dans les bus australiens. Une passagère française, Fanny Desaintjores, l’a appris à ces dépens. Big Browser, la veille du Web du quotidien Le Monde nous l’apprend sous le titre Bal(la)de : « Parle anglais ou meurs », agression xénophobe dans un bus australien. La scène se passe dans un bus qui traverse la banlieue de Melbourne, le 11 novembre [jour d’Armistice ! ]. Une femme chante en français. Une autre passagère se serait elle aussi mise à chanter « Aussie, Aussie, Aussie », un refrain populaire australien. Puis la première aurait continué un peu plus fort toujours en français.
S’ensuivit « une avalanche de violences verbales ». Sur une vidéo, la scène montre un premier homme interpellant la jeune femme et lui intimant : « Parle anglais ou meurs. » Après l’avoir insultée une première fois, il menace ensuite de lui couper les seins… La suite sur The Australian.
Mario Benjamin, l’expo à Revue Noire
Mario Benjamin est la figure de proue des artistes haïtiens d’art contemporain. En résidence artistique à Paris jusqu’en février, il expose à la galerie Revue Noire, dirigée par Jean-Loup Pivin. Images Massimo Bulgarelli, son Daniel Quellier.
Excellente monographie (la première) consacrée à l’artiste :

Voir l’exposition Haïti, royaume de ce monde (Papalagui, 8/04/11).
Georges Didi-Huberman : pouvoir n’est pas puissance
A pu constater que le premier séminaire de l’année de Georges Didi-Huberman (« Peuples en larmes, peuples en armes ») aujourd’hui à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), était pas mal du tout, dans une forte affluence, belle écoute, joli déroulé d’allers-retours entre photos des pleureurs Hmong de Philip Blenkinsop (ici Rencontre au cœur de la jungle laotienne ©Philip Blenkinsop/VU)
et de philo avec cette belle question-hypothèse : « comment celui qui se lamente peut trouver une ressource pour le transformer en puissance d’agir ». En référence, Georges Didi-Huberman convoque Hegel (« Les choses vivantes ont le privilège de la douleur »), Nietzsche (« La prodigieuse capacité artistique du monde a son analogon dans la prodigieuse douleur originaire ») et Heidegger (« Le pouvoir du désir est cela « grâce » à quoi quelque chose a proprement pouvoir d’être »).

À lire son dernier essai : Peuples exposés, peuples figurants. L’Œil de l’histoire, 4, 2012, 2012, 288 p. (éd. de Minuit) : « On s’interroge, dans ce livre, sur la façon dont les peuples sont représentés : question indissolublement esthétique et politique. Les peuples aujourd’hui semblent exposés plus qu’ils ne l’ont jamais été. Ils sont, en réalité, sous-exposés dans l’ombre de leurs mises sous censure ou – pour un résultat d’invisibilité équivalent – sur-exposés dans la lumière artificielle de leurs mises en spectacle. Bref ils sont, comme trop souvent, exposés à disparaître. »
À consulter, sa première chronique Aperçues (1), sur le site de Médiapart.
