[Il y a 78 ans, le 6 août 1945, les États-Unis larguent une bombe atomique sur Hiroshima. Le 9 août une seconde bombe a été larguée sur Nagasaki. Bilan total : 103 000 et 220 000 morts. Jusqu’à ce jour, ce sont les deux seules utilisations de l’arme nucléaire dans un conflit.
Le Dôme de la bombe A ou Dôme de Genbaku est le Mémorial de la Paix d’Hiroshima. Il fut le seul monument à rester debout près du lieu où explosa la bombe. Conservé tel quel, il témoigne à la fois d’une destruction massive humaine et d’un espoir de paix.]
Photo de Ken Domon, prise en 1957, intitulée « Couple d’irradiés mariés » présentée dans une exposition récente à la Maison de la culture du Japon, à Paris.
Lors de son reportage à Hiroshima en 1957, ce photographe japonais prend 7 500 photographies. Son propos est de montrer les séquelles de l’événement plus d’une décennie après. Cette photographie est celle d’un couple de victimes ou hibashukas (survivants de la bombe) qui se sont connus à l’hôpital et se sont mariés. Ils posent avec leur enfant en bonne santé. La joie se perçoit sur le visage du père qui porte pourtant de terribles séquelles.
« Écrire entre les langues. Littérature, enseignement, traduction », est le titre d’un colloque qui s’est réuni du 14 au 16 juin 2023 à l’université d’Aix-en-Provence (France). C’était la deuxième édition d’une manifestation universitaire dont la première eut lieu à l’INALCO (Institut des Langues et civilisations orientales), à Paris deux ans plus tôt. Ayant eu la chance d’en avoir été un des auditeurs, j’ai pu bénéficier de quelques unes des 54 contributions, dont voici la trace… entre journalisme et poésie. Merci à Isabelle Cros d’avoir accepté ce texte pour le sitehttps://ecrire.sciencesconf.org/resource/page/id/25
Page extraite du roman graphique de Zeina Abirached, Le piano oriental (Casterman, 2015)
A l’issue de trois jours de colloque aixois sur les langues, comment ne pas avoir le vertige ? D’abord, il y eut cet oiseau aperçu, en voisin, chez l’amie Marielle :
À la cime du cyprès
la pie prend la pose —
nul abîme en son œil
Traversé que j’étais par quelques-unes des 54 contributions (impossible de les suivre toutes), je me sens groggy… enivré… plein de mondes multiples… Quand Patrick Chamoiseau reconnaît : Je suis explosé d’écriture (cité par Lise Gauvin)… l’humble mais curieux lecteur a-t-il gagné un statut « autorial » ?
Est-il mieux loti auprès de la pensée d’un Angelo Vannini, débusquant « l’hétérolinguisme » [mot clé du colloque], cette « altérité dans la problématique philosophique de l’intraduisible », cette « injustice épistémique dans la traduction », dont l’enjeu n’est ni plus ni moins résumé par la question : « Comment être partie prenante de la connaissance ? »
Comment naviguer, toujours sonné, dans la « mise en scène du multilinguisme » [chez Chamoiseau comme dans ce colloque d’universitaires Grands-Grecs (dixit Raphaël Confiant) en langues et pédagogies diverses] ?
Le vertige vient des langues, connues ou inconnues, mises en abyme, justement, par cet effet multiplicateur de la recherche universitaire qui s’intéresse à plusieurs langues, dont celle de l’écrivain, écrivaine, qui a sa propre langue d’écriture et, de surcroît, multiplie les langues, quelquefois… pour en faire des thèmes, voire des personnages de roman.
النظرة عبر النافذة
أبداً لن يستنفدَ
الأفوق
Al-nazaru abr al-nāfizah
abadan lan yastanfida
al-‘ufuq
À regarder par la fenêtre
jamais ne s’épuise
l’horizon
[extrait du recueil Thoulathiyat, « haïkus arabes », Le Port a jauni, 2021]
Ce lecteur, soûl de lectures et de langues, est soumis à des frappes chirurgicales de pensées romanesque ou universitaire qui lui proposent une « multiplication des délégués à la parole, y compris le lecteur », chez Chamoiseau, toujours, cité par Lise Gauvin, qui, philosophe, conclut, citant sa compatriote québécoise France Daigle en son parler acadien, le chiac, : « La langue comme la vie n’est-elle pas un long processus d’hybridation ininterrompu ? »
Dans ce contexte de cimes et d’abîmes, le mot « simplexité » (est-ce Chantal Dompmartin qui l’employa ?) fit mouche, intégrant l’oxymore en un brillant exposé…
Quant à Myriam Suchet, après une thèse en 2010 (déjà !) sur « Textes hétérolingues et textes traduits », elle a créé un site qui affiche en son titre l’enjeu du multiple : le françaiS au pluriel : https://www.enfrancaisaupluriel.fr/ et les perspectives du français, « langue étrangée »… Hâte de visiter d’autres sites, dont قلقلة (Qalqalah en arabe), « une plateforme éditoriale et curatoriale dédiée à la production, la traduction et la circulation de recherches artistiques, théoriques et littéraires en trois langues : français, arabe et anglais », ici : https://qalqalah.org/fr/a-propos-de-qalqalah
En réalité, il est aisé de quitter cette griserie, ce frisson, ce tournis… par le haut… comme la pie en son cyprès.
Les impromptus poétiques l’ont montré. C’est une manière slammée de dire en quelques mots repris de la communication tout juste achevée la joie d’avoir fréquenté une pensée en mouvement… en forme de note de bas de page poétique.
Dans le domaine, le poète et néanmoins étudiant Sébastien Gavignet est un maître. Il sait intégrer force mots clés d’une intervention universitaire pour en faire un slam applaudi allègrement. Ici son poème final : https://ecrire.sciencesconf.org/resource/page/id/25
De tous les mots dits en trois jours, je retiens le mot « joie ».
J’ai appris l’existence de la « langue de la joie », celle que l’on apprend par plaisir…, langue objet de recherche pour Laura Laszkaraty.
Il existe le mot « enjailler » (serait-il venu de Côte d’Ivoire ?) : faire la fête, s’amuser…
Peut-être existera-t-il le mot « enjoyer », exprimé par un spectateur d’une soirée théâtrale où chacun dit son mot (préféré, aimé, ou autre). De ce chapeau commun, tendu par les comédiennes Albane Molinier et Julia Alimasi sortirent « pétrichor » (merci Isabelle Cros, l’une des organisatrices enjouée, avec l’angliciste Sara Greaves), « escarpolette », « amour », « merci » et son équivalent arabe en graphie arabe شكراً (« shukran »), « Babel », bien sûr, ou encore le mot zoulou « obangame », le mot périgourdin « atracole », ou encore « guldklump », mot danois pour « pépite d’or »…Notons que « tarentule » a été proposé par deux spectateurs, sans qu’ils se concertent…
Le passant entre les langues, ivre de ces parlers, naviguant en archipels, envie la douce sérénité du poète martiniquais Monchoacchi… « Ni an léko la fé chimen-y nan bouch mwen » (J’ai dans la bouche un écho qui chemine), présenté par Anaïs Stampfli.
Aix : Work in progress de littératures diverses, fabrique de la langue, ateliers d’écriture aux rédactrices plurielles et aux multiples acteurs (dont Florian Targa, qui recommande l’ouvrage de Marina Yaguello, Les Langues imaginaires, Le Seuil, 2006, car, écrit l’essayiste : « Les hommes ne se contentent pas de parler les langues, ils les rêvent aussi »).
Pascale Casanova nous avait proposé en 2015 un essai fort stimulant sur la « Langue mondiale » qu’est la littérature. Les « Clameurs », que l’artiste et linguiste Jacques Coursil a chantées, résonnent de partitions auxquelles on ne prêtait jusqu’alors que peu d’attention et qui nous sont devenues aussi nécessaires que « l’oxygène naissant » pour citer Aimé Césaire.
Plus d’un siècle après, Victor Segalen et le Divers sont de retour pour notre plus grand bien, peut-être même pour notre survie. La biodiversité des langues et de leurs expressions fait du vivant un être en commun dont les liens nous tissent et nous constituent. Ce réseau de langues et de recherches en affinités constitue un réseau puissant.
われいまここに
海の青さの
かぎりなし
ware ima kokoni
umi no aosa no
kagirinashi
Me voici
là où le bleu de la mer
est sans limite
[Santōka (1882 – 1940)
Cheng Wing Fun et Hervé Collet, Santōka, journal d’un moine zen, éditions Moundarren (2003, 2013)]
Cheminons, bifurquons, traversons… je m’en retourne à mes lectures plurilingues, en écho au colloque.
Ainsi ces trois recueils de poésie.
Le Kokin Waka Shû, anthologie impériale, remarquable recueil bilingue de poèmes japonais d’hier et d’aujourd’hui (Les Belles lettres, 2022), traduit par Michel Vieillard-Baron, qui n’a pas ménagé sa peine sur plusieurs années de labeur. Quelquefois, le japonisant propose deux traductions de ces waka, des poèmes du japonais classique de 31 syllabes, tellement les sens dans la langue sont multiples (le bref en dit long). Et, pour faire bonne mesure, ses notes de bas de page sont en elles-mêmes sources de connaissance et de plaisir (le colloque d’Aix a bien montré que la note de bas de page pourrait constituer un thème de colloque à part entière…).
Le recueil de poésie Aventures dans la grammaire allemande, traduit de l’allemand par Bernard Banoun, écrit par Yoko Tawada, dont le poème très visuel tissé de langues « La fuite de la lune », qui présente une « mixécriture » (sic) de caractères latins et de kanji japonais. Elle-même écrit en deux langues, le japonais et l’allemand (en français pour la plupart de ses titres, chez Verdier, mais ce recueil est publié par la Contre allée (2022)).
Enfin, pour prolonger l’œuvre bilingue de Monchoachi, Nostrum (1982), citons le poète ivoirien (et universitaire suisse) Henri-Michel Yéré, auteur de Polo kouman / Polo parle (Editions d’En bas, 2023), dont le recueil de poésie bilingue, écrit en nouchi (parler d’Abidjan) et en français, et qui n’est pas présenté comme une « autotraduction » mais une double création, est magnifique d’inventions…
que l’on dit au Japon : 良いお年をお迎えください en le prononçant avec plein de « O » et de douceurs : yoï otoshi o omukae kudassaï, et que l’on accompagnera d’un haïku de Gotô Yahan (1895-1976), dans une traduction d’Alain Kervern (lire son magnifique recueil Haïkus des cinq saisons, Géorama Éditions) :
Que du rêve de l’An Neuf puisse l’éventail largement s’ouvrir
Aux amis de langue arabe, du Maghreb, d’Égypte, de Syrie, du Liban, d’Irak, du Yémen, du Golfe, je dis : كل عام وانتم بخير (prononcé : kul ‘ām wa ‘antum bikheir) en compagnie de Nouri Al Jarrah, poète syrien de Londres, auteur d’Une barque pour Lesbos (2016) (lire Le sourire du dormeur, son anthologie poétique traduite par Antoine Jockey pour les éditions Sindbad Actes Sud, de Farouk Mardam Bey) :
J’ai aperçu l’éclair venant de l’Orient Et subrepticement il a illuminé L’Occident J’ai vu le soleil immergé Dans son sang La mer agitée Et l’éclat du passé pillé à l’intérieur des livres.
Aux amis ouïghours, je souhaite : يېڭى يىل مۇبارەك (prononcé : yëngi yil mubarek), avec cet extrait de la poésie de Lutpulla Mutpellip (1922-1945), traduite par Dilnur Reyhan, dans l’anthologie Littérature ouïghoure, Éditions Jentayu :
Peu importe ce que les années offrent de barbe Moi aussi, je serai mûr dans leurs bras. Il y a la marque de mes œuvres, de mes poèmes, Dans le cou de chaque année qui fuit devant moi.
Aux amis haïtiens, aux amis d’Haïti et des Caraïbes, je dis, avec Guy Régis Jr. : « Onè respè 2023 » (Honneur et respect). 🦋
Fun’ya no Yasuhide (IXe siècle), poème d’automne de genre waka (31 syllabes sur 5 vers), extrait de l’anthologie Kokin wakashū, Recueil de poèmes japonais d’hier et d’aujourd’hui, traduit par Michel Vieillard-Baron, éditions Les Belles Lettres, 2022.
Ainsi commence le livre de Bashô (1644-1694) Oku no hoso-michi, un carnet de voyage parsemé de haïkus, publié en 1702 au Japon, considéré aujourd’hui comme un classique enseigné dans les écoles japonaises, traduit à plusieurs reprises en français, notamment par René Sieffert, Nicolas Bouvier, Jean-Marc Chounavelle.
Cet incipit est traduit ainsi par Alain Walter (Bashô, Oku no hoso-michi, L’Etroit chemin du fond, William Blake & Co., 2008 ; d’autres traductions proposent : La Sente étroite du Bout-du-Monde) :
« Lunes et soleils, mois et jours sont les hôtes de passage de cent générations et les ans aussi qui se suivent sont voyageurs. »
puis :
« Celui qui, toute sa vie, se balance sur un bateau, celui qui tient au mors un cheval et va ainsi au-devant de la vieillesse, les jours étant le voyage, du voyage fait sa demeure. »
Torii Kiyonaga, La poétesse Ono no Komachi, 1784, Paris, musée Guimet
Dans le glacial automne soufflées par le vent au vu et au su les feuilles paroles amères s’entassent ah triste saison
小野 小町 Ono no Komachi (825-900), seule femme parmi les « Six poètes immortels » de l’époque Heian (IXe-XIIe siècle). Peu de ses textes nous sont parvenus. Ils sont faits d’une poésie amoureuse voire érotique en style waka, soit 31 syllabes réparties en cinq vers, dont les trois premiers auront pour écho quelques siècles plus tard, le haïku (5, 7, 5 unités sonores). Sa beauté était telle que son nom est devenu par la suite un nom commun.
Ono no Komachi a été choisie pour héroïne du théâtre nô par le maître du genre Zeani Motokiyo (1363-1443), dans sa pièce Sekidera Komachi, où le chœur chante :
”Si le sable fin de la plage toujours s’épuise Jamais les paroles de la poésie ne s’effacent Le temps a beau s’écouler et toute chose nous quitter tant que nous seront écrites les syllabes d’un poème les traces aux pattes d’oiseau jamais ne seront effacées”
Le 6 août 1945, la première bombe nucléaire américaine détruit la ville japonaise d’Hiroshima. Trois jours plus tard, une seconde bombe est larguée au-dessus de la ville de Nagasaki. Au total, ces deux bombardements atomiques ont causé la mort de 100 000 à 220 000 personnes.
麹閉づる蝶も祈りの原爆忌
hane tozuru chō mo inori no genbaku-ki
Un papillon prie, aussi,
en fermant les ailes.
Anniversaire de la bombe A.
Kazué Asakura (1934-2001)
in
Haïjins japonaises, Anthologie, Traduction, choix et préface par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku, édition bilingue japonais français, La Table ronde 2008, Points, 2010, p. 196
Kazué Asakura a été irradiée à Nagasaki en 1945. Partie vivre à Tokyō, elle est devenue maître d’ikebana en 1961. Elle a fondé sa revue Akebono (L’Aube) en 1986, et a publié trois recueils de haïkus. Elle est décédée après dix-huit années de dialyse.
La rosée s’égoutte pour un peu l’on voudrait rincer le monde flottant
Bashô (1644-1694)
Ukiyo (le monde flottant) est un mot d’origine bouddhique qui désigne initialement le monde présent, c’est-à-dire un monde illusoire, empli de peines et de souffrances selon la pensée bouddhique. C’est proche du دُنْيا [dunyā, mot d’origine persane], l’ici-bas, de l’islam. Mais au début de l’époque d’Edo, dans le Japon du 17e siècle, ukiyo prend un sens hédoniste en une célébration de la vie urbaine contemporaine. Dans sa préface au Dit du monde flottant (Ukiyo-monogarari, 1661), le moine romancier Asai Ryōi définit ainsi ukiyo, le monde flottant : « Vivre seulement pour l’instant, contempler la lune, la neige, les cerisiers en fleurs et les feuilles d’automne, aimer le vin, les femmes et les chansons, se laisser porter par le courant de la vie comme la gourde flotte au fil de l’eau ».
Trois mille haïkus épluchés des kakis deux seulement
Shiki (1867-1902), auteur de 25 000 haïkus (oui !) a transformé le hokku traditionnel en haïku. C’est de lui que vient le mot haïku. Jusqu’à Shiki, ”hokku” désignait les trois vers d’ouverture d’un poème. Devenus autonomes, les 17 premières syllabes ont été baptisées ”haïku” par Shiki. À noter que le haïku du jour ne respecte pas la métrique traditionnelle. C’est un haïku de week-end, week-end que je te souhaite, ami, amie, lecteur, lectrice, relâché. 🦋