« Nous sommes les locataires de la langue française…»

« Nous sommes les locataires de la langue française. Nous payons régulièrement notre loyer. Mieux même : nous contribuons aux travaux d’aménagement de cette langue. » Sony Labou Tansi [voir source].

Rappelé par Nicolas Martin-Granel, lors d’une rencontre au musée Dapper ce 16 novembre 2013, avec Boniface Mongo Mboussa, venu, lui, présenté J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, tome 1 des œuvres complètes de Tchicaya U Tam’Si (Gallimard, continents noirs).

Tété, un concert littéraire dans la paix de Césaire

A l’occasion du centenaire de la naissance d’Aimé Césaire, Tété (« guide » en wolof) établit des ponts entre son univers pop, rock, tendance nostalgie du Sud américain, et les poèmes, à commencer par le célèbre Cahier d’un retour au pays natal.

Ce fils du Sénégal et de la Martinique était lundi 11 novembre à la Maison de la poésie, à Paris, pour un concert littéraire unique où il était question – avec humour – de la carte des identités… Entre des « chansonnettes », Tété a lu sept textes extraits de l’œuvre de Césaire.

En musique, son pays c’est la Louisiane. Il chante Marie Laveau, figure emblématique du culte vaudou américain. Et lit un bel hommage au poète martiniquais :

Extrait :

« L’homme a toujours été un chantre de la langue française, un chantre d’une certaine solitude exil aussi, une solitude exil qui cherche à dresser la carte des identités créoles des confluences entre l’Afrique, les Antilles et l’Hexagone.

Aucun homme n’est une île, disent les poètes. Césaire c’est un peu toute la Caraïbe à lui seul. Et il y a tant d’Aimé dans mon ADN. La carte du monde faite à mon usage, non pas teinte aux arbitraires couleurs des savants mais à la géométrie de mon sang répandu.

Sous mes airs, résistance créative donc qui se bat pour édifier et non détruire, édifier les esprits tant que les ponts entre les cultures, Césaire poétique du clair-obscur qui fait la part belle au soleil crépusculaire des opprimés. »

Mia Couto (Mozambique), Prix Neustadt 2013

Le Mozambique est un pays de malheurs, dont le dernier en date est la rupture d’un cessez-le-feu de 21 ans, et le Mozambique est un pays dont l’un des fils est l’un des plus grands écrivains du continent africain. Mia Couto, né à Maputo en 1955, vient de remporter le Prix Neustadt, surnommé le « Nobel américain », récompense littéraire dotée de 50 000 dollars (37 000 €) par l’Université d’Oklahoma, la famille Neustadt et la revue littéraire World Literature Today (WLT).

Ce prix bisannuel, destiné à consacrer tant des romanciers, des poètes que des dramaturges, est décerné à un auteur traduit en une vingtaine de langues, déjà lauréat du Prix Camões en 2013, le plus important prix littéraire du monde lusophone.

« Mia Couto essaie de soulever le joug colonial d’une culture en revivifiant sa langue« , a commenté le directeur exécutif de WLT, Robert Con Davis-Undiano.

Gabriella Ghermandi, qui a sélectionné Mia Couto pour le Prix a écrit quant à elle : « Certains critiques ont appelé Mia Couto « auteur de contrebande », une sorte de Robin des Bois des mots qui vole des sens pour les rendre disponibles dans chaque langue, en forçant des mondes apparemment séparés pour communiquer. Dans ses romans, chaque ligne ressemble à un petit poème. »

« Ce prix tombe à pic, car le Mozambique approche d’une période difficile. Pour moi personnellement, ce prix est bien sûr un rayon de soleil, en ce moment national triste », a réagi Mia Couto.

[« La Renamo, groupe armé reconverti en parti d’opposition, a mis fin à un cessez-le-feu de 21 ans pour réclamer notamment, une meilleure redistribution des richesses. Samedi, un bus a été attaqué faisant un mort et une dizaine de blessés. La peur de retomber dans la guerre civile a envahi le pays », selon Courrier international.]

Parmi les anciens lauréats du Prix Neustadt, figurent Gabriel Garcia Marquez (Colombie, 1972), le poète français Francis Ponge (1974), Octavio Paz (Mexique, 1982), Tomas Tranströmer (Suède, 1990), Edward K. Brathwaite (Barbade, 1994), Assia Djebar (Algérie/France, 1996), Nuruddin Farah (Somalie, 1998), David Malouf (Australie, 2000), Patricia Grace (Nouvelle-Zélande, 2008).

Extrait p. 76 du recueil de nouvelles Le fil des missangas [perles de verre] (2010, éd. Chandeigne, traduction Élisabeth Monteiro Rodrigues) :

« La vie est un collier. Je donne le fil, les femmes donnent les missangas. Elles sont toujours nombreuses, les missangas.

À chaque fois qu’il faisait l’amour avec l’une d’elles, il ne rentrait pas directement chez lui. Il allait, oui, chez sa vieille mère. À elle, il lui racontait les intimités de chaque nouvelle liaison, les différentes douceurs de chacune de ses maîtresses. Les yeux fermés, la vieille écoutait et faisait même semblant de s’endormir sur le canapé fatigué de la salle à manger. À la fin, elle prenait les mains de son fils dans les siennes et lui ordonnait de prendre un bain là même.

— Que ta femme n’aille pas sentir la présence d’une autre, disait-elle.

Et JMC se plongeait dans la baignoire pendant que sa vieille mère le frottait avec une éponge parfumée. Le bain terminé, elle le séchait, lente comme si le temps passait par ses mains et qu’elle le retenait dans les plis de la serviette.

— Continue, mon fils, distribue ton cœur qui est si grand. Ne cessa jamais de visiter les femmes. Ne cesse jamais de les aimer… »

 

[Centenaire Césaire] « Une Tempête » au Centre culturel Tjibaou de Nouméa

Début novembre, selon que vous serez en Martinique ou en Nouvelle-Calédonie, vous aurez le choix entre deux pièces de Césaire, proposées pour son centenaire. A Fort-de-France, le TNP de Villeurbanne met en scène et joue Une saison au Congo [Papalagui, 15/10/2013], à Nouméa, Pacifique et Compagnie met en scène et joue Une Tempête au Centre culturel Tjibaou, du 31 octobre au 03 novembre et du 07 au 10 novembre 2013.

Présentation par la compagnie Pacifique et Compagnie :

« Un navire sombre dans les eaux furieuses d’une tempête infernale. Depuis l’île où il a été exilé à la suite d’un funeste complot, le duc et magicien Prospero contemple le naufrage… et voit débarquer ses ennemis d’autrefois. La vengeance est proche !… Mais son esclave Caliban se révolte, et rien ne sera plus comme avant… Aimé Césaire a adapté pour un théâtre nègre « La Tempête » de Shakespeare.

Ce monument du théâtre est revisité par une écriture anticolonialiste. Exilé de force sur une île, Prospero devient le maître tyrannique de l’esclave Caliban et du docile Ariel. Les rouages de la domination coloniale sont décortiqués au fil de la confrontation des personnages, enfermés sur ce bout de terre sans horizon. »

La troupe du TNP se déplace en Martinique avec Une saison au Congo

C’est un événement : une semaine après la fin des représentations, le TNP de Villeurbanne  met en scène et joue Une saison au Congo à Fort-de-France, en Martinique, les 2 et 3 novembre 2013. « Il me semblait normal dans le cadre d’une célébration de présenter la pièce de Césaire dans la ville qu’il a administrée », se réjouit le metteur en scène Christian Schiaretti, directeur du Théâtre national populaire. C’était aussi la volonté du président du conseil régional, Serge Letchimy. »

La pièce avait été boudée par le théâtre français après sa création par Jean-Marie Serreau dans les années 60. Une saison au Congo a été écrite par Aimé Césaire autour de la figure charismatique et martyre de Lumumba. Elle traite de l’Afrique, de la décolonisation, et du rôle de l’Occident, dans un registre politique et poétique. Une décennie après Discours sur le colonialisme, Césaire choisit de consacrer une pièce de théâtre à la question coloniale, mais aussi à la solitude de l’homme au pouvoir dans un pays neuf (démarche analogue sur Haïti, dans La Tragédie du roi Christophe).

Lumumba est interprété par Marc Zinga qui lui donne une belle justesse de ton et de rythme, tant dans un bar à bières que face à des militaires qu’il réussit à convaincre par la seule puissance du verbe. Un Lumumba ceint d’une impressionnante cohorte de comédiens, la plupart noirs originaires du Congo, du Burkina Faso et d’Europe.

La présence du collectif Béneeré de comédiens burkinabés donne un supplément d’âme à une pièce belle dans sa démesure. Pour la comédienne et metteure en scène Mbile Yaya Bitang, de la compagnie camerounaise Anoora, « Ce n’est seulement jouer le spectacle qui nous intéresse, c’est aussi l’idée qu’elle véhicule à une génération d’Africains : elle nous pousse à mieux connaître notre histoire à nous, et comment passer outre les sectarisations, les communautarismes, les individualismes, les réflexes ethniques, etc. »

En Martinique, la distribution des comédiens sera la même que dans l’Hexagone excepté les figurants du chœur, recrutés sur place. L’ambition de l’homme de théâtre Christian Schiaretti (Molière du metteur en scène 2009) est « d’être à la hauteur du poète, de sa langue et de son projet théâtral. L’implication personnelle de Césaire dans son texte sur Lumumba sera mieux perçue en Martinique [que dans l’Hexagone]. Nous devons être à la hauteur de la langue de Césaire, dans sa sensibilité trempée dans les Caraïbes, dans sa poésie de luxuriance. »

Après la Martinique, la troupe du TNP jouera treize représentations à Sceaux (Hauts-de-Seine), au théâtre Les Gémeaux, du 8 au 24 novembre,

Voir le reportage sur la création au TNT de Villeurbanne, le 14 mai dernier dans Papalagui.

et :

« Indépendance cha-cha, la tragédie de Lumumba », Les Inrockuptibles, 14/10/13
« Césaire ressuscité », Le Nouvel Observateur, 31/05/13
« Une saison au Congo : le grand opéra de l’Afrique », Slate Afrique,  23/05/13

Le DVD de la création, enregistrée au printemps, est disponible, avec bonus et interviews tournés par Christian Tortel, Leïla Zellouma, Bernard Blondeel, Gilles Mazaniello. Distribution COPAT.

Au Congo : « Vive les corbillards, à bas les ambulances ! ».

Le commerce des Congolais avec la mort a de quoi étonner. Deux affaires récentes relèvent de la farce, sans bien entendu faire oublier les conflits meurtriers de l’est de la RD Congo, où le viol est une arme de guerre et de ce côté-ci du fleuve, à Brazzaville, la dernière catastrophe en date : l’explosion du dépôt de munitions du quartier de Mpila le 4 mars 2012 (300 morts, 2 300 blessés et de nombreux sinistrés).
Les deux affaires qui suivent sont inouïes. Elles auraient pu trouver place dans African Psycho, d’Alain Mabanckou, où Angoualima dialogue avec les résidents du cimetière…
Dans ce qui va être conté ans tarder, point de fiction, tout est réel…

À Brazzaville, le 26 août dernier les amis du danseur Prince Dethmer Nzaba sont bien tristes. Les réseaux sociaux annoncent « le décès de l’artiste danseur Prince Dethmer Nzaba, survenu à la suite d’un accident de moto. Il est vrai que Dethmer avait depuis quelque temps une santé fragile, mais il est resté cette belle personne toujours proche des siens. Puisse Dieu accueillir cette âme qui nous a tant émus. »
Les obsèques ont lieu en grande pompe.
À la mi-septembre, une seconde annonce prend l’allure d’un canular, car « Dieu merci ! Prince Dethmer Nzaba est vivant. » Il a tout simplement été… détenu trois semaines dans une geôle municipale. Pourquoi ? Comment ? On se dit qu’il devait y avoir quelque raison… ou pas.
Plein de bon sens, les réseaux sociaux percutent… « à la congolaise » : « Il faut juste retrouver la famille de l’autre cadavre qu’on a enterré à sa place pour qu’elle rembourse l’enterrement enfin je sais pas comment ça va se passer…mais c’est une histoire dingue ! Bon retour à toi Dethmer et longue vie. »

Un mort aurait-il profiter des obsèques pour se nicher à la coule dans le premier cortège ? On en était là de nos questions pathétiques, lorsque survint l’affaire des corbillards de la capitale.
« La semaine dernière, la mairie de Brazzaville a doté le service municipal des pompes funèbres, de 15 corbillards flambant neufs, écrit La semaine africaine. De marque Toyota BJ 75 (une marque qui s’adapte très bien sur les routes du Congo), ces fourgons noirs ont été livrés à un moment où, effectivement, les Brazzavillois ont eu besoin de nouveaux véhicules pour transporter les cercueils. Signalons qu’à cause du nombre insuffisant de corbillards amortis par l’usage et le temps, les pompes funèbres municipales étaient obligées de prendre, parfois, deux cercueils par course. »

Après l’affaire Dethmer, l’affaire des corbillards confirme que la colocation funéraire se porte bien et que… la réalité dépasse la fiction.
La lecture de l’article, signé S.A. Zanzala, ancien conseiller départemental du Pool, est une telle délectation, que voici d’autres extraits à la saveur de foufou :
« Cette situation était très pénible, non seulement pour les familles éprouvées qui devaient précéder les corbillards aux lieux d’inhumation où elles devaient les attendre, parfois sous un soleil accablant, pendant des heures et des heures, mais aussi et surtout, pour les chauffeurs qui, des fois, étaient obligés de traverser toute la ville pour aller collecter, comme un service de messagerie, les cercueils, ces « colis sans valeur », comme on dit dans le jargon de la messagerie, qui étaient amenés aux domiciles ou dans les lieux de culte.
(…) On apprend que deux familles appartenant à une même tribu se seraient, par inadvertance, échangées les cercueils qu’elles ont enterrés dans deux cimetières différents.
Néanmoins, c’est au moment où l’une d’entre elles a ouvert le cercueil pour saupoudrer le mort avec le soufre et verser l’acide, afin de l’incinérer, qu’elle s’est rendu compte de cette situation malencontreuse qui lui a causé du tort et de l’embarras.
Et, comme la journée était bien avancée, et il était temps pour fermer le cimetière, les croque-morts n’ont pas eu une autre solution que d’enterrer le mort, ranger leurs outils de travail et rentrer chez eux. On ne sait pas si dans l’autre cimetière, l’autre famille s’en était, elle aussi, rendue compte.
C’est donc pour mettre fin aux dures épreuves et à des telles scènes vécues par les familles que la mairie centrale de Brazzaville a acquis quinze nouveaux corbillards qui font la joie de tous [sic].
(…)
Les Congolais font non seulement des hautes spéculations, mais aussi des liens forts entre la construction d’un nouveau pavillon à la morgue municipale de Brazzaville, l’achat des nouveaux corbillards, le commerce des ossements humains et les pratiques magiques dans lesquelles leurs dirigeants seraient devenus de grands maîtres. Car de mémoire d’homme, un tel investissement n’a jamais eu lieu dans l’achat des ambulances, que ça soit du côté du gouvernement ou de celui de la mairie centrale. Pourtant, il s’agit là de sauver des vies humaines.
(…)
Alors que vu le nombre d’évacuations sanitaires enregistrées chaque jour dans les différents centres médicaux ou hospitaliers de Brazzaville, c’est dans l’achat des ambulances et non dans celui des corbillards que les autorités nationales ou municipales devraient investir pour convaincre les Congolais sur leurs efforts dans le développement du secteur de la santé. Sous d’autres cieux où l’amour de l’autre est bien pratiqué, il y a aussi des hélicoptères-ambulances médicalisés.
Et, justement, c’est au cours de l’année 2013, déclarée « année de la santé », que le gouvernement congolais devrait, entre autres, doter d’ambulances tous nos grands centres de santé, afin que les Congolais, souvent pessimistes sur le développement ou l’émergence de leur pays en 2025, ne soient pas tentés de dire : « Vive les corbillards, à bas les ambulances ! ».

Aux Francophonies en Limousin…

Aux Francophonies en Limousin, festival de théâtre qui présente une très belle programmation cette année, on ne compte aucun artiste africain empêché pour refus de visa. Assister le même soir au Marivaux de Jean-René Lemoine, Le Jeu de l’amour et du hasard, avec une langue qui va du précieux de l’imparfait du subjonctif jusqu’au créole pour les apartés au public, apprécier cette nouvelle génération de comédiens haïtiens qui vient à la scène comme des morts de faim, qui font aimer le théâtre comme personne puis courir voir dans un genre radicalement différent Et si je les tuais tous madame ? d’Aristide Tarnagda (déjà remarqué cette année au TNP de Villeurbanne dans Une saison au Congo de Schiaretti), où la question Partir ou Ne pas partir est pulsée dans un brûlot de gorge chanté à saturation dans le temps étiré de l’heure d’un feu rouge, c’est éprouver l’urgence de l’exil, alors que cela fait longtemps que l’on désespère l’Europe et Lampedusa, sinistre cimetière où agonisèrent humains, de tous genres, sexes, âges, espoirs et leurs vies qui vont avec.

Dans ma boîte aux lettres, le livre « Exil »

De retour du Congo, je trouve dans ma boîte aux lettres le livre Exil, de Jacob Ejersbo, dans une traduction du danois par Hélène Hervieu, édité par Galaade qui écrit : « Dans la lignée d’aussi prestigieux écrivains de l’Afrique qu’Hemingway, Conrad ou Blixen, une œuvre puissante qui se démarque de la littérature danoise et de celle consacrée à l’Afrique. »

Donc, si j’en crois l’éditrice Emmanuelle Colas, un belle expérience de lecture en perspective, résumée ainsi :

« Fille d’immigrés britanniques, Samantha grandit à Tanga près de l’océan, entre un père ancien agent des forces spéciales, qui loue désormais ses services aux despotes locaux, et une mère qui s’abîme dans l’ennui et l’alcool. Arrivée à trois ans en Tanzanie, Samantha ne connaît pas son pays natal. Blanche et habituée à fréquenter les lieux privilégiés des occidentaux et des riches africains, elle parle le swahili et côtoie les Tanzaniens. Adolescente, son corps et ses désirs sont ceux d’une femme, mais ses parents et ses professeurs la voient encore comme une enfant. Samantha ne trouve sa place nulle part. Livrée à elle-même, elle risque sa peau dans les premiers apprentissages du sexe, de l’alcool et de la drogue. Où peut-elle aller, elle qui n’appartient à aucune terre – sinon vers l’inéluctable.… »