Max Jacob : « Considère-toi comme une parcelle du cosmos »

Max Jacob en 1934, photographie de Carl van Vechten(Library of Congress)

Max Jacob : entre ciel et terre, lecture à haute voix : à l’occasion du 70e anniversaire de la disparition de Max Jacob (né le 12 juillet 1876 à Quimper, mort le 5 mars 1944, alors qu’il était emprisonné au camp de Drancy), dans le cadre de la 16e édition du Printemps des poètes qui lui est entièrement dédiée, le Centre national du livre a accueilli une rencontre poétique, mardi 11 mars, animée par Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des Poètes. Les lectures étaient assurées par Sophie Bourel, comédienne, et Guy Goffette, écrivain :


Consulter le site de l’Association des Amis de Max Jacob et cliquer sur la page d’accueil sur le titre « Événements 2014 » pour découvrir l’agenda des manifestations du 70e anniversaire.

En furetant, je découvre sur le site de l’université canadienne du Saskatchewan, le travail de Maria Green, classé par thèmes qui nous offrent prétexte à un délicieux voyage. Ainsi, cette belle confession : « L’amitié a été le clou où est pendue ma vie. »

À noter sur le site du Printemps des poètes, l’hommage à Max Jacob et l’excellent dossier de presse à télécharger, où j’ai puisé, entre autres bons mots, cette adresse à Roger Toulouse, en 1937, à propos de la transmission poétique : « Considère-toi comme une parcelle du cosmos ».

Les statues meurent aussi (Alain Resnais, 3 juin 1922 – 1er mars 2014)

Les statues meurent aussi est un documentaire de Chris Marker et Alain Resnais.
Il fut commandé par la revue Présence africaine en 1953. Partant de la question « Pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au musée de l’Homme alors que l’art grec ou égyptien se trouve au Louvre ? », les deux réalisateurs dénoncent le manque de considération pour l’art africain dans un contexte de colonisation. En France, du fait de son point de vue anti-colonialiste, le film reste interdit par la censure pendant huit ans. (Wikipédia)
Première phrase du commentaire : « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. »

La BD « Moderne Olympia » ou comment se faire une toile avec Catherine Meurisse

Moderne Olympia, de Catherine Meurisse, aux éditions FuturopolisMusée d’Orsay, est un brin foutraque, savamment conçu, une alliance de subtilité, de connaissance d’une cinquantaine de tableaux exposés à Orsay et d’un comique à haute déflagration.

Comment Olympia, femme exposée dans sa candide nudité, va-t-elle conquérir le cœur de Romain, et jouer pour de vrai Juliette avec son Roméo ? À cette question banale pour intrigue sentimentale, Meurisse répond par une autre question plus sophistiquée, plus intéressante : et si les toiles étaient des films avec leurs figures-acteurs, leur décor à l’air libre, leurs doublures ? Du coup, Olympia qui appartient au groupe des Refusés (par opposition aux Officiels) aurait toutes ses chances. Meurisse fait naviguer le lecteur dans l’intertexte de l’histoire de l’art au tournant des XIXe-XXe siècles comme s’il écumait les plateaux de tournages, de film en film. Catherine Meurisse tisse ses toiles comme autant de films et le lecteur se déploie en cinéphile, l’amateur d’art en détective, chargé de départager les têtes d’affiche des figurants dans une lutte des classes culturelle.

À travers l’histoire forcément drôle d’une héroïne qui sait quitter la cimaise où Édouard Manet l’a fixée en 1883 pour pérégriner et chercher l’âme sœur, c’est plus qu’un happy-end que nous offre Catherine Meurisse. Elle qui travaille à Charlie Hebdo depuis 2005, convoque la modernité de la BD pour restaurer notre regard sur des grands classiques de la peinture. Elle donne à ce regard un coup de jeune.

Une BD qui fera un tabac auprès des bolosses comme de la racaille tant les niveaux de lecture, les arguments et les registres sont divers.

N.B. : Les Refusés fait allusion aux peintres réunis dans le Salon des Refusés de 1863 : cette année-là, 5 000 œuvres avaient été soumises au jury du Salon [académique, officiel], 3 000 œuvres avaient été refusées. Source : Musée d’Orsay, Courbet, le contexte artistique.

Entretien avec Catherine Meurisse dans BDzoom.com

L’avis du Figaro : « On n’avait pas autant ri avec les classiques de l’histoire de l’art depuis la Rubrique à Brac Gallery de Gotlib (éd. Dargaud 1997). »

L’avis de Libération : « Une occasion marrante de réviser sa culture artistique. »

Djibouti, des rêves plein les étoiles : une image du sublime contemporain

Cette image de migrants au clair de lune gagne le World Press Photo

© John Stanmeyer ANP/AFP

Par Culturebox (avec AFP)

Une photo de migrants africains, téléphones tendus vers le ciel dans l’espoir de capter une dernière fois du réseau, a gagné le premier prix du plus prestigieux concours de photojournalisme, le World Press Photo.

La photo de l’Américain John Stanmeyer, illuminée uniquement par le clair de lune et les écrans de téléphones de ceux qui sont sur le point de partir chercher « une vie meilleure », a été prise en février 2013 sur une plage de Djibouti, lieu de transit des migrants en provenance de la Somalie, de l’Éthiopie ou de l’Érythrée.

La photo de John Stanmeyer « est connectée à tant d’autres sujets : elle ouvre la discussion au sujet des technologies, de la mondialisation, des migrations, de la pauvreté, de l’aliénation, d’humanité », a déclaré un membre du jury, Jillian Edelstein. Une autre membre du jury, présidé par Gary Knight, de l’agence photo VII, assure que cette photo donne une image différente des migrants : « Tellement de photos des migrants les montrent débraillés et pathétiques, mais cette photo n’est pas tant romantique qu’elle est digne », a déclaré Susan Linfield.

Une image d’espoir 

John Stanmeyer, né en Illinois aux Etats-Unis, a notamment travaillé en Asie pendant de nombreuses années et a couvert les ravages provoqués par le tsunami et la guerre civile au Soudan, notamment. Selon son site internet, il se concentre sur les injustices sociales, la pauvreté et les droits humains. L’image de John Stanmeyer, qui travaille pour l’agence photo VII, a été prise pour le National Geographic.

Deux photographes travaillant pour l’Agence France-Presse ont en outre été récompensés des premières places dans deux catégories de « photo uniques » : Philippe Lopez dans la catégorie « Actualités chaudes » et Jeff Pachoud dans « Magazines sportifs ».

Le cliché de Philippe Lopez, réalisé aux Philippines après le passage du typhon Haiyan, montre une procession religieuse de femmes sur fond de paysage dévasté après le passage de ce typhon, qui a fait plus de 8.000 morts. « Cette photographie résume la ferveur d’un peuple qui continue à avancer malgré l’ampleur de ce désastre », a déclaré à l’AFP Philippe Lopez, actuellement au bureau de Hong-Kong . « Je suis heureux que le jury ait retenu une image d’espoir », a-t-il souligné.

Jeff Pachoud, du bureau de Lyon (est de la France), a, lui, été distingué pour une image prise lors d’une course de chiens de traîneau. Photographiée depuis un hélicoptère, l’image montre des concurrents au milieu d’un paysage immaculé. « Je me souviens de ce moment particulier où les meilleures conditions de prises de vues ont été réunies pour restituer ce décor surréaliste », explique le photographe. Près de 100.000 images ont été soumises au jury par 5.754 photographes de 132 pays. Le jury a choisi de récompenser 53 photographes de 25 nationalités dans neuf catégories.

Lire la critique de Slate.fr : Photo de l’année 2013 : le choix surprenant du jury du World Press.

Trois rapprochements parmi d’autres :

Djibouti, des rêves plein les étoiles est une image du sublime contemporain, comme nous le suggère deux essais et une peinture :

1. Dans Survivance des lucioles (2009), Georges Didi-Huberman écrit :

« Dante a, autrefois, imaginé qu’au creux de l’Enfer, dans la fosse des « conseillers perfides », s’agitent les petites lumières (lucciole) des âmes mauvaises, bien loin de la grande et unique lumière (luce) promise au Paradis. Il semble bien que l’histoire moderne ait inversé ce rapport : les « conseillers perfides » s’agitent triomphalement sous les faisceaux de la grande lumière (télévisuelle, par exemple), tandis que les peuples sans pouvoir errent dans l’obscurité, telles des lucioles. »

2. Dans La littérature et le sublime, sous la direction de Patrick Marot (Presses Universitaires du Mirail, 2007), Jean Bessière, citant Jacques Derrida, rappelle que « L’« Analytique du sublime » est le moyen, pour Kant, dans l’examen de la démesure, de dire le pouvoir de l’homme — celui qui peut imaginer, penser, sentir sa propre petitesse, et cependant être la mesure du démesuré. »

3. La photo des migrants aux portables levés vers la lune, évoque le sublime de  La Nuit étoilée de Van Gogh (1889) :

Tout redeviendra grand et immense

Tout redeviendra grand et immense

les terres simples et les eaux ridées,

Les arbres géants et très petits les murs ;

et dans les vallées, fort et multiple,

un peuple de bergers et d’agriculteurs.

Et plus d’églises, qui enserrent

Dieu comme un fuyard, et qui se lamentent sur lui

ainsi qu’un animal pris au piège et blessé,

à ceux qui frapperont à la porte les maisons se feront accueillantes

et une senteur d’offrande sans limite

dans toutes les mains et en toi et en moi.

Aucune attente de l’au-delà et  aucun regard vers l’ailleurs,

que désir, surtout de ne pas profaner la mort

et se faire humble serviteur des choses de la terre,

et de n’être plus chaque fois nouveau à ses mains.

Rainer Maria Rilke, 20.9.1901, Westerwede Journal de Westerwede et de Paris, 1902, Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Collection : Rivages Poche / Petite Bibliothèque | Numéro : 409, 144 pages, janvier 2003

Un livre de philo africaine sélectionné pour le Prix Essai France Télévisions 2014

Très heureux de signaler avec Katia Martin, coordinatrice du Prix, la sélection de six ouvrages en lice pour le Prix essai France Télévisions 2014. Vingt-et-un lecteurs ont deux mois pour lire ces ouvrages. Ils se réuniront le jour de l’inauguration du Salon du livre de Paris, jeudi 20 mars, pour choisir un lauréat… À vos lectures :

  • Stéphane Audoin-Rouzeau, Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014) – Editions du Seuil
  • Souleymane Bachir Diagne, L’encre des savants. Réflexions sur la philosophie en Afrique – Présence Africaine Editions
  • Etienne Klein, En cherchant Majorana. Le physicien absolu – Editions des Equateurs
  • Gilles Lapouge, L’âne et l’abeille – Editions Albin Michel
  • Boualem Sansal, Gouverner au nom d’Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe – Editions Gallimard
  • Sandrine Treiner, L’idée d’une tombe sans nom – Editions Grasset.

 

Pourquoi envisager une philosophie africaine alors que la philosophie tout court a prétention à l’universalité ? A quoi pourrait-être utile cette philosophie africaine ? Souleymane Bachir Diagne, enseignant à l’université Columbia de New-York, entreprend de vulgariser ses connaissances dans une nouvelle collection de livres chez Présence africaine.

Au milieu des années 1970, sont apparus les nouveaux philosophes. Les années 2015 seront-elles celles des philosophies africaines ? Question légitime au vu de la production éditoriale récente.

Nées dans les universités africaines, françaises et américaines ces nouvelles philosophies sont nomades. Elles puisent dans la réalité africaine de quoi exercer leur réflexion critique.

Elles donnent de quoi penser les conflits ethniques, comme nous le rappelle le 20e anniversaire du génocide des Tutsis au Rwanda, ou l’esthétique des arts dits premiers célébrés dans les musées occidentaux ou encore les prétendues cultures orales « soumises » à la tradition : les sujets que prennent en compte les philosophies africaines ne manquent pas.

Nouveaux nouveaux philosophes

Face à la philosophie historiquement représentée par la pensée grecque, deux ouvrages récents dans une nouvelle collection éditée par Présence africaine, permettent à tout un chacun de faire de la philosophie comparée.
D’abord Philosophies africaines de Séverine Kodjo-Grandvaux et  L’encre des savants de Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais, qui est responsable de la collection. Et ce dernier n’entend pas rester à la parole de Senghor : « L’émotion est nègre, comme la raison est hellène ».
Le titre de l’essai de Souleymane Bachir Diagne se veut « précis » de vulgarisation philosophique. Il insiste sur le rôle historique de l’Afrique de l’écrit. Il déconstruit le vieil adage : « En Afrique, quand un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui brûle. » Non, dit-il, l’Afrique n’est pas qu’oralité. Elle s’écrit depuis toujours, au moins depuis Saint-Augustin, comme en témoignent les nombreux manuscrits des bibliothèques de Tombouctou.
Preuve de l’engouement pour ces « nouveaux nouveaux philosophes », son essai Comment philosopher en Islam en en est à sa troisième édition chez Philippe Rey.

 

Voir l’entretien avec le philosophe Souleymane Bachir Diagne interrogé par Nadia Yala Kisukidi :

Carnets d’artistes à Abidjan

capt Mol

À Abidjan, la fondation Donwahi pour l’art contemporain présente jusqu’au 1er février l’exposition « At Work » avec, in vivo et en virtuel, une série de carnets Moleskine signés par des artistes tels que le Sénégalais Fally Sene Sow, le plasticien zambien Baaba Jakeh Chande, le Bulgare Ivan Moudov ou la Française guyanaise Audry Liseron-Monfils (ci-dessus), réunis par la commissaire d’exposition Katia Anguelova. « Nous avons demandé des croquis aux architectes, des notes aux écrivains, des dessins aux plasticiens, mais aussi des carnets libres à de simples amateurs », explique Simon Njami, conseiller de la fondation.

L’Afrique littéraire est digne d’anthologies

Avant même les anthologies, saluons la sortie dans la collection Continents noirs du premier volume des œuvres complètes de Tchicaya U Tam’si, J’étais nu pour le premier baiser de ma mère (Œuvres complètes I, Gallimard Continents noirs, édition et préface de Boniface Mongo-Mboussa). La libraire-galerie Congo, à Paris, organise une rencontre pour présentation ce volume, mardi 14 janvier à 19h avec Boniface Mongo-Mboussa et Gabriel Okoundji.

Tchicaya U Tam’si, surnommé le Rimbaud noir, est largement représenté dans le formidable déploiement littéraire présenté par Bernard Magnier dans Panorama des littératures francophones d’Afrique (L’Institut Français, octobre 2012), la plus complète et la plus didactique des quatre anthologies citées dans ce billet.

Ce Panorama présente par fiches d’une grande lisibilité de 250 œuvres de près de 150 écrivains. Chaque titre fait l’objet d’une notice informant sur le pays de publication et décrivant brièvement l’intrigue et l’auteur. Le lecteur peut naviguer dans cet ouvrage en s’orientant par thématiques et par ordre chronologique, puis par auteur.

Anthologie la plus récente et la plus engagée : L’Afrique au regard de ses romanciers, par la revue en ligne Terangaweb. Un engagement qui prend la forme de questions : L’Afrique a-t-elle peur de la page blanche ? Les défis de la circulation des idées et des textes en RDC, Quel rôle des écrivains dans nos sociétés ? ou de recension de l’essai iconoclaste Décoloniser l’esprit de Ngugi wa Thiong’o (La Fabrique éditions). Avec des textes de, notamment, Cheikh Amidou Kane, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Alaa El Aswany, Petina Gappah, Chimamanda Ngozi Adichie, Jean-Luc Raharimanana, Fatou Diome, Scholastique Mukasonga, Sami Tchak, Boubacar Boris Diop, Alain Mabanckou

L’anthologie de poche Le goût de l’Afrique, s’insère dans la collection Le petit Mercure du Mercure de France. Elle est présentée par Jacques Barozzi et offre une « Balade en compagnie de Joseph Kessel, Frédéric Mitterrand, Karen Blixen, Joseph Conrad, Louis-Ferdinand Céline, Marie NDiaye, Alain Mabanckou, J.M.G. Le Clézio, André Brink, J.M. Coetzee, Maryse Condé, Léopold Sédar Senghor, Amin Maalouf, etc. »

Anthologie la plus anglophone : James Currey, Quand l’Afrique réplique. La collection « African Writers » et l’essor de la littérature africaine, L’Harmattan, coll. « L’Afrique au cœur des lettres » (dirigée par Jean-Pierre Orban), 2011, 450 p. Présentée par Chinua Achebe pour qui la collection African Writers constituait « Le meilleur et le plus important catalogue de littérature africaine » et par l’éditeur : « L’African Writers Series (la collection « African Writers ») de la maison d’édition britannique Heinemann a joué en anglais un rôle équivalent à celui de Présence Africaine en français. De 1962 à la fin du 20e siècle, de Chinua Achebe à Dambudzo Marechera en passant par Ngũgĩ wa Thiong’o et Nuruddin Farah, elle a popularisé la plupart des auteurs africains de langue anglaise et, de Naguib Mahfouz à Mongo Beti ou Mia Couto, a fait connaître au monde anglo-saxon la littérature africaine de langue arabe, française ou portugaise. Collection à visée éducative au départ, elle a, grâce à son format broché bon marché et une diffusion à grande échelle, révélé aux Africains leur propre littérature. »

Quatre ans après, Haïti est dans quel État ?

Une cabane aux couleurs pop et flashy, avec cette profession de foi : « bank », en gros caractères jaunes entourés d’orange. Dans la moitié supérieure, un homme assis fixe l’objectif, tranquillement. Ce n’est pas une marionnette surgi d’un castelet, mais un tenancier de borlette, la loterie du pays d’Haïti. L’image est en légère plongée, révélant l’isolement de l’enseigne, au bord d’un chemin, alors que le fond se perd dans la campagne. C’est l’une des 80 photos d’État (éditions Photosynthèses), titre sec comme un Dalloz signé par deux passionnés d’Haïti, Paolo Woods et Arnaud Robert.

Dans la catégorie des admirateurs d’Haïti, on connaissait l’écrivain qui s’est acheté un pied à terre (je pense au Nord-Américain Madison Smartt Bell), l’amateur qui rêve de tourisme solidaire, l’humanitaire qui aimerait aider, l’architecte de l’urgence, l’éminence grise (Régis Debray).
Woods et Robert entrent dans la catégorie des journalistes au long cours… dans la noblesse du grand reportage, nourris de ce que les autres dépensent sans compter : le temps, l’écoute, un vouloir obscur.
Ils sont à l’aise dans le monde et leurs langues, car à l’aise avec eux-mêmes, dans leur identité multiple. Ainsi Paolo est italien, ascendance néerlandaise et canadienne. Arnaud est suisse mais pas enfermé dans les montagnes alpines. Tous deux aiment le chaud qui fait sens, pas le chaud de la grande catastrophe. Bien entendu, les répliques symboliques ou sociales du grandissime séisme de 12 janvier 2010 sont présentes dans ce beau livre au titre minimal en forme de litote, titre à l’ironie cinglante qui suggère beaucoup. Car l’État est absent partout et partout absent en Haïti comme dans ce livre, trois ans de travail publié en 245 pages, 80 photos et six chapitres : Présidents / Propriétaires / Blancs / Leta (« l’État » en créole)/ Substituts / Dieux.
Woods et Robert forment un duo hors normes, pas prisonnier de la photogénie esthético-exotique du vaudou qui est relégué à la fin… dans la catégorie « Dieux ». Après tout, le dieu argent existe en Haïti comme ailleurs.
Comme ailleurs ? À voir… L’une des vertus, déjà affichées dans leurs articles textes et photos publiés dans la presse, est de nous montrer l’entrepreunariat haïtien à l’œuvre. Pas dupes de la misère, le tandem Woods/Robert s’intéresse aux businessmen aussi.
Sans compromis, ils disent ce qu’ils ressentent de ce pays, qu’il aiment. On ne s’installe pas dans le pays de Dessalines (Woods habite Les Cayes dans le Sud depuis novembre 2010, Robert l’a sillonné) sans le désir de passer outre ce qui a déjà été montré. Qu’ils veuillent déjouer les clichés, cela va de soi. Ils sont allés loin sur cette voie : dans État la normalité haïtienne triomphe alors que, de prime abord, tout semble extraordinaire.
A feuilleter ce livre, on pense à Raymond Depardon et au titre de sa rétrospective en cours au Grand Palais, à Paris : « Un moment si doux ». Il y a beaucoup de douceur dans les photos de Paulo. Ses yeux bleus clairs, d’un bleu cérulé, très clair ? Son approche, lente et réfléchie, cadre avec le propos introductif :
« De ce pays minuscule dont la population ne dépasse pas les dix millions d’habitants nous avons voulu montrer une partie de l’écheveau des compétences, des magistères, des interventions extérieures, des rapts intérieurs, la reproduction des systèmes coloniaux, la force d’émancipation, la poétique à l’œuvre (…) Ce livre n’est pas seulement le diagnostic d’une chute. Il est le reflet d’une admiration. »

Ce que Paolo Woods avait déjà rencontré, senti et montré dans sa beauté lors de ces précédentes enquêtes, avec Serge Michel, autre signature suisse de talent, rencontré à Téhéran, c’était la force des peuples. Il a reçu un World Press Photo en 2003 pour son travail sur l’insurrection en Irak et le prix GRIN pour celui sur la Chinafrique. Cette force des peuples que Césaire disait « inattendument debout » dans un certain Cahier, État le montre dans ses photos carrées comme une certitude.

Car les Haïtiens, malgré le casting planétaire qui se joue, ne sont pas des figurants, pour reprendre le titre du philosophe Georges Didi-Huberman, Peuples exposés, peuples figurants (éd. de Minuit). Les Haïtiens figurent le monde, voix active, plutôt que passive. Toujours le Cahier : « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité. »

Haïti est le trou noir du monde, tant sont fortes sa densité émotive et la masse de vie qui le constituent. Pour un journaliste, Haïti est un sujet infini, tant les affres offrent des défis à l’entendement et aux sentiments. Ce n’est pas Frankétienne qui nous contredirait. Ni Dany Laferrière qui signe une préface émouvante, c’est dire s’il est en sympathie avec la démarche des deux limiers des carrefours haïtiens. Et cette évidence, qui pèse : « On n’a pas besoin de vivre sur le sol national pour être au diapason avec le pays. Quand on voyage à travers cette diaspora, la première chose qu’on remarque c’est ce désir fou de faire quelque chose de concret pour le pays natal. Il faudra coordonner toutes ces énergies disparates afin qu’elles parviennent à équilibrer toutes ces catastrophes qui semblent inévitables. »

Donc l’État« un ventre mou, un pantin gesticulant, assurent Woods et Robert, la seule fonction qui mérite vraiment que l’on se penche dessus, c’est président (…) Si le président est si puissant, c’est qu’il est le succédané du monarque. Il guérit. Il offre des motos et du riz. Il est le messie provisoire dont la mystique s’effondre sitôt que le peuple comprend qu’il n’est que l’un des leurs. »

Preuve par l’illustration dans le premier chapitre par des portraits, tel cet homme costumé en Dessalines, héros de la Révolution haïtienne, jugé sur un cheval, entouré d’une foule qui célèbre l’élection du dernier président en date Michel Martelly, le 14 mai 2011. Ou ce gros plan sur le collier de porte-clefs porté par un idolâtre des quatre derniers présidents, Duvalier père, Duvalier fils, Aristide, Martelly. Ou encore, à Jacmel, cette photo des neufs derniers présidents… sous forme de masques en papier mâché portés par autant de comédiens amateurs qui se préparent pour un carnaval.

On feuillette le livre de photos, entrecoupé des textes d’Arnaud Robert. On tombe sur une audience en cour d’appel avec Jean-Claude Duvalier, non pour le juger mais pour savoir si les crimes contre l’humanité dont il est accusé peuvent être instruits par la justice du pays. Une audience où l’on entend un vieux paysan accusé d’avoir été « communiste » – mot dont il ignore le sens – enfermé dans les geôles pendant neuf ans sans jugement et sans que sa famille ait été informé. Il décrit ses tortures et le vol de ses terres par un macoute.

Puis les photos souvent posées révèlent des situations figées depuis l’origine de la République. Le couple Dodard est aisé, son intérieur cossu. Ils ont la peau claire. En arrière plan, deux domestiques noires sur un escalier. Comme les bons portraits, les photos de Paolo Woods sont autant d’instantanés historiques. Il suffit de prendre le temps de les regarder.

Arnaud Robert est l’auteur d’un livre qui réunit des articles déjà publiés dans le quotidien Le Nouvelliste. Son tire : Journal d’un blanc (En Haïti, « blanc » ne veut pas dire blanc mais étranger). Dans ce chapitre étonnant, figurent des touristes américains qui passent une journée dans une niche de luxe en bord de mer. Ou Zeke, né dans l’Ohio, qui vit en Haïti depuis plus de vingt ans et qui a choisi comme terre d’adoption Cité-Soleil, parce que pauvre. Son torse est couvert de tatouages à la gloire de son quartier.
Chaque photo est une histoire et un concentré d’Haïti :
– le prêche du pasteur états-unien Terry Nelson assisté d’un traducteur bien qu’il vive dans le pays depuis vingt-huit ans ;
– dans la nouvelle université Roi-Henri-Christophe dans le Nord, son président, Jean-Marie Théodat, tente de mettre fin à une grève d’étudiants. Faute d’électricité, il utilise un mégaphone ;
– une photo incroyable d’un ancien chef de la police sur sa Harley-Davidson, garée dans son salon ;
etc.

La force du livre tient dans cette lucidité sans apprêt, ce panorama de situations banales pour les Haïtiens, mais extraordinaires dans leurs ressorts cachés pour un œil extérieur. Paolo Woods laisse savamment entr’apercevoir une réalité au-delà de la façade. La force est avec chacun, en état de survie, c’est-à-dire de vie augmentée.

Lire l’article d’Arnaud Robert, Culture : les nouveaux rêves haïtiens, Le Monde, 09/01/2014