Quatre ans après, Haïti est dans quel État ?

Une cabane aux couleurs pop et flashy, avec cette profession de foi : « bank », en gros caractères jaunes entourés d’orange. Dans la moitié supérieure, un homme assis fixe l’objectif, tranquillement. Ce n’est pas une marionnette surgi d’un castelet, mais un tenancier de borlette, la loterie du pays d’Haïti. L’image est en légère plongée, révélant l’isolement de l’enseigne, au bord d’un chemin, alors que le fond se perd dans la campagne. C’est l’une des 80 photos d’État (éditions Photosynthèses), titre sec comme un Dalloz signé par deux passionnés d’Haïti, Paolo Woods et Arnaud Robert.

Dans la catégorie des admirateurs d’Haïti, on connaissait l’écrivain qui s’est acheté un pied à terre (je pense au Nord-Américain Madison Smartt Bell), l’amateur qui rêve de tourisme solidaire, l’humanitaire qui aimerait aider, l’architecte de l’urgence, l’éminence grise (Régis Debray).
Woods et Robert entrent dans la catégorie des journalistes au long cours… dans la noblesse du grand reportage, nourris de ce que les autres dépensent sans compter : le temps, l’écoute, un vouloir obscur.
Ils sont à l’aise dans le monde et leurs langues, car à l’aise avec eux-mêmes, dans leur identité multiple. Ainsi Paolo est italien, ascendance néerlandaise et canadienne. Arnaud est suisse mais pas enfermé dans les montagnes alpines. Tous deux aiment le chaud qui fait sens, pas le chaud de la grande catastrophe. Bien entendu, les répliques symboliques ou sociales du grandissime séisme de 12 janvier 2010 sont présentes dans ce beau livre au titre minimal en forme de litote, titre à l’ironie cinglante qui suggère beaucoup. Car l’État est absent partout et partout absent en Haïti comme dans ce livre, trois ans de travail publié en 245 pages, 80 photos et six chapitres : Présidents / Propriétaires / Blancs / Leta (« l’État » en créole)/ Substituts / Dieux.
Woods et Robert forment un duo hors normes, pas prisonnier de la photogénie esthético-exotique du vaudou qui est relégué à la fin… dans la catégorie « Dieux ». Après tout, le dieu argent existe en Haïti comme ailleurs.
Comme ailleurs ? À voir… L’une des vertus, déjà affichées dans leurs articles textes et photos publiés dans la presse, est de nous montrer l’entrepreunariat haïtien à l’œuvre. Pas dupes de la misère, le tandem Woods/Robert s’intéresse aux businessmen aussi.
Sans compromis, ils disent ce qu’ils ressentent de ce pays, qu’il aiment. On ne s’installe pas dans le pays de Dessalines (Woods habite Les Cayes dans le Sud depuis novembre 2010, Robert l’a sillonné) sans le désir de passer outre ce qui a déjà été montré. Qu’ils veuillent déjouer les clichés, cela va de soi. Ils sont allés loin sur cette voie : dans État la normalité haïtienne triomphe alors que, de prime abord, tout semble extraordinaire.
A feuilleter ce livre, on pense à Raymond Depardon et au titre de sa rétrospective en cours au Grand Palais, à Paris : « Un moment si doux ». Il y a beaucoup de douceur dans les photos de Paulo. Ses yeux bleus clairs, d’un bleu cérulé, très clair ? Son approche, lente et réfléchie, cadre avec le propos introductif :
« De ce pays minuscule dont la population ne dépasse pas les dix millions d’habitants nous avons voulu montrer une partie de l’écheveau des compétences, des magistères, des interventions extérieures, des rapts intérieurs, la reproduction des systèmes coloniaux, la force d’émancipation, la poétique à l’œuvre (…) Ce livre n’est pas seulement le diagnostic d’une chute. Il est le reflet d’une admiration. »

Ce que Paolo Woods avait déjà rencontré, senti et montré dans sa beauté lors de ces précédentes enquêtes, avec Serge Michel, autre signature suisse de talent, rencontré à Téhéran, c’était la force des peuples. Il a reçu un World Press Photo en 2003 pour son travail sur l’insurrection en Irak et le prix GRIN pour celui sur la Chinafrique. Cette force des peuples que Césaire disait « inattendument debout » dans un certain Cahier, État le montre dans ses photos carrées comme une certitude.

Car les Haïtiens, malgré le casting planétaire qui se joue, ne sont pas des figurants, pour reprendre le titre du philosophe Georges Didi-Huberman, Peuples exposés, peuples figurants (éd. de Minuit). Les Haïtiens figurent le monde, voix active, plutôt que passive. Toujours le Cahier : « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité. »

Haïti est le trou noir du monde, tant sont fortes sa densité émotive et la masse de vie qui le constituent. Pour un journaliste, Haïti est un sujet infini, tant les affres offrent des défis à l’entendement et aux sentiments. Ce n’est pas Frankétienne qui nous contredirait. Ni Dany Laferrière qui signe une préface émouvante, c’est dire s’il est en sympathie avec la démarche des deux limiers des carrefours haïtiens. Et cette évidence, qui pèse : « On n’a pas besoin de vivre sur le sol national pour être au diapason avec le pays. Quand on voyage à travers cette diaspora, la première chose qu’on remarque c’est ce désir fou de faire quelque chose de concret pour le pays natal. Il faudra coordonner toutes ces énergies disparates afin qu’elles parviennent à équilibrer toutes ces catastrophes qui semblent inévitables. »

Donc l’État« un ventre mou, un pantin gesticulant, assurent Woods et Robert, la seule fonction qui mérite vraiment que l’on se penche dessus, c’est président (…) Si le président est si puissant, c’est qu’il est le succédané du monarque. Il guérit. Il offre des motos et du riz. Il est le messie provisoire dont la mystique s’effondre sitôt que le peuple comprend qu’il n’est que l’un des leurs. »

Preuve par l’illustration dans le premier chapitre par des portraits, tel cet homme costumé en Dessalines, héros de la Révolution haïtienne, jugé sur un cheval, entouré d’une foule qui célèbre l’élection du dernier président en date Michel Martelly, le 14 mai 2011. Ou ce gros plan sur le collier de porte-clefs porté par un idolâtre des quatre derniers présidents, Duvalier père, Duvalier fils, Aristide, Martelly. Ou encore, à Jacmel, cette photo des neufs derniers présidents… sous forme de masques en papier mâché portés par autant de comédiens amateurs qui se préparent pour un carnaval.

On feuillette le livre de photos, entrecoupé des textes d’Arnaud Robert. On tombe sur une audience en cour d’appel avec Jean-Claude Duvalier, non pour le juger mais pour savoir si les crimes contre l’humanité dont il est accusé peuvent être instruits par la justice du pays. Une audience où l’on entend un vieux paysan accusé d’avoir été « communiste » – mot dont il ignore le sens – enfermé dans les geôles pendant neuf ans sans jugement et sans que sa famille ait été informé. Il décrit ses tortures et le vol de ses terres par un macoute.

Puis les photos souvent posées révèlent des situations figées depuis l’origine de la République. Le couple Dodard est aisé, son intérieur cossu. Ils ont la peau claire. En arrière plan, deux domestiques noires sur un escalier. Comme les bons portraits, les photos de Paolo Woods sont autant d’instantanés historiques. Il suffit de prendre le temps de les regarder.

Arnaud Robert est l’auteur d’un livre qui réunit des articles déjà publiés dans le quotidien Le Nouvelliste. Son tire : Journal d’un blanc (En Haïti, « blanc » ne veut pas dire blanc mais étranger). Dans ce chapitre étonnant, figurent des touristes américains qui passent une journée dans une niche de luxe en bord de mer. Ou Zeke, né dans l’Ohio, qui vit en Haïti depuis plus de vingt ans et qui a choisi comme terre d’adoption Cité-Soleil, parce que pauvre. Son torse est couvert de tatouages à la gloire de son quartier.
Chaque photo est une histoire et un concentré d’Haïti :
– le prêche du pasteur états-unien Terry Nelson assisté d’un traducteur bien qu’il vive dans le pays depuis vingt-huit ans ;
– dans la nouvelle université Roi-Henri-Christophe dans le Nord, son président, Jean-Marie Théodat, tente de mettre fin à une grève d’étudiants. Faute d’électricité, il utilise un mégaphone ;
– une photo incroyable d’un ancien chef de la police sur sa Harley-Davidson, garée dans son salon ;
etc.

La force du livre tient dans cette lucidité sans apprêt, ce panorama de situations banales pour les Haïtiens, mais extraordinaires dans leurs ressorts cachés pour un œil extérieur. Paolo Woods laisse savamment entr’apercevoir une réalité au-delà de la façade. La force est avec chacun, en état de survie, c’est-à-dire de vie augmentée.

Lire l’article d’Arnaud Robert, Culture : les nouveaux rêves haïtiens, Le Monde, 09/01/2014

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