Alphabet attrapeur de rêves

Alphabet attrapeur de rêves
impossible à traduire ni réduire
car les rêves n’ont pas besoin
de traduction ni de réduction
.
Un A, c’est un escabeau
pour atteindre
les étoiles
.
B,
bouche bée,
babélise
.
ah ! C pour me nicher
dans les nuages
et m’y lover my love
.
avec le D si dément
qui n’abolit pas
le hasard
.
empruntant E à l’esprit d’escalier
pour s’élever
dans les nuées
.
avec F très fort
à l’intérieur
qui gravit, ravi, avec grâce
.
un G
tout en courbe
qui goutte goutte goutte
.
un H hissé
sur des échasses géantes
chemine
.
à côté d’un i si petit
avec son point…
pschitt… c’est une bulle
.
qui m’emporte sur un J
où j’ose
me jucher
.
un K
dans cet alphabet
c’est un cas
.
quand une kyrielle de L
m’attendent
au tournant
.
avec un M
pour qui
m’aime
.
sans N
car on n’a pas
la haine
.
un O
nous aide à dire
oui ou non
.
un P
c’est une canne
pour appui
.
un Q
un quidam ami
à quai
.
qui se donne des R…
des rêves
en ribambelle
.
quand un S
sinusoïde
sans cesse
.
un T hanté
nous comble à l’heure du thé
comme de bien entendu
.
avec un U
ultramondain
et très urbain
.
affichant le V
quelle vie !
quelle victoire !
.
un W
pour la doubler
la victoire ? la vie ?
.
un X en croisillon
soutient
l’édifice
.
avec Y
bras en V –
geste de yoga
.
que Z
parafe
de sa signature.

 

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Jean Onimus : la valeur explosive de la poésie

Jean Onimus : la valeur explosive de la poésie

« Il y a des poètes dont l’inspiration se coule volontiers dans de vastes flux de paroles : de nos jours un Pierre Emmanuel, un Aragon, un Saint-John Perse… C’est la tradition de Chateaubriand ou de Hugo : le poétique y jaillit dans l’épaisseur d’une rhétorique heureuse. Or il est évident que le poétique est de moins en moins à l’aise dans la rhétorique. C’est un trait caractéristique de notre temps : la poésie a besoin d’un langage absolument neuf et la rhétorique n’est jamais qu’une forme usée du langage. En poésie, il s’agit d’arracher les mots à leur environnement verbal ordinaire afin de leur rendre (ou de leur donner pour la première fois) une valeur pénétrante, voire explosive : mettre le langage en poudre, « pulvériser » le poème et des grains de cette poudre tirer autant de semences : « essaime la poussière », dit René Char (Poèmes et Prose choisis, Gallimard, 1957). La phrase oraculaire se vrille dans l’esprit parce qu’elle est isolée et peut donc être contemplée pour elle-même. Elle impose une lecture lente ; son obscurité force l’attention et suscite le déchiffrement. Elle arrête sur des mots (et c’est peut-être la définition élémentaire de la poésie). Elle se détache telle une constellation sur l’abîme du silence. »

Jean Onimus, Expérience de la poésie, Desclée de Brouwer, 1973, p. 78

Une découverte dans Papalagui, il y a dix ans : Jean Onimus, un état de poésie…

Pour décrire les fleurs d’amandier / لوصف زهر اللوز

لوصف زهر اللوز تَلْزمني زياراتٌ إلى
اللاوعي تُرْشِدُني إلى أسماءٍ عاطفةٍ
مُعلَّقَةٍ على أشجار. ما اسمهْ ؟
ما اسم هذا الشيء في شعريَّة اللشيء ؟
يلزمني اختراقُ الجاذبيّةِ و الكلام،
لكي أُحِسَّ بخفَّة الكلمات حين تصيرُ
طيفاً هامساً، فأكونُها و تكونُني
شفّافَةً بيضاء

Pour décrire les fleurs d’amandier,
j’ai besoin de visites
à l’inconscient qui me guident aux noms
d’un sentiment suspendu aux arbres.
Comment s’appellent-elles ?
Quel est le nom de cette chose
dans la poétique du rien ?
Pour ressentir la légèreté des mots,
j’ai besoin de traverser la pesanteur et les mots
lorsqu’ils deviennent ombre murmurante,
que je deviens eux et que, transparents blancs,
ils deviennent moi.

Mahmoud Darwich, « Pour décrire les fleurs d’amandier » in Anthologie (1992-2005), édition bilingue, traduction Élias Sanbar, Actes Sud, 2009

 

Randa Maddah : Quand le manque devient geste de patiente beauté

Randa Maddah : Quand le manque devient geste de patiente beauté. Dans cet atelier de l’École des Beaux-arts de Paris, le vide est occupé par des images, fixes ou en mouvement. C’est une plongée dans la mémoire. L’espace est troué d’une présence. C’est immédiatement palpable. Titre : Restauration. En arabe : tarmim ترميم. Un mot utilisé pour la restauration d’une œuvre d’art, du patrimoine.

À l’Ecole des Beaux-Arts, Randa Maddah, artiste syrienne du Golan, en exil en France, présente son travail de fin d’études. Elle avait déjà été remarquée pour ses sculptures ou ses vidéos, tel ce film,  Horizon lumineux, avec une maison en ruine aux fenêtres vides, rideaux flottant au vent, cadrée en un plan séquence fixe et dans laquelle une femme s’affaire à des tâches ménagères. Une mise en scène théâtralisée, sans parole, belle et dénuée. Une maison en ruine d’un village du Golan.

À l’Ecole des Beaux-Arts, posées au sol comme sur un damier, des photos représentent des portions de sols pierreux, herbeux, des terres qui ont vu passer des hommes ou des femmes. Ces sols semblent abandonnés. Des traces de passages. Autour desquelles nous déambulons, nous spectateurs.

Les photos sont disposées de façon éparse, comme les pièces distantes d’un puzzle géant.

Chaque cliché est évidé d’un objet. On devine la forme d’un clou, d’une chaussure, peut-être un ustensile de cuisine ou une prise électrique. La place vide laissée par l’objet ôté est grisée. Donc, il manque une pièce, un objet, un morceau de la terre habitée.

Levant les yeux au mur, un tableau composé de vingt rectangles de béton nous fait face. Chacun d’eux contient un objet, l’une des pièces ôtées de la terre.

Ainsi, le spectateur met en correspondance immédiate les pièces manquantes du sol et les pièces retrouvées sur le mur. Peut-être le résultat d’une explosion qui a fait sauter les pièces du sol au mur, en une forme de déflagration esthétique. Et silencieuse.

En face de l’entrée, deux écrans proches, placés côté-à-côté. À droite, une maison aux murs troués laisse apparaître l’horizon. Des rideaux flottent au vent. C’était déjà le motif d’ Horizon lumineux.

À gauche, l’écran présente Les hauteurs du Golan occupé, un paysage vu à travers des miroirs brisés suspendus comme mobiles.

Sur le mur voisin, un écran seul avec un mur et son trou. L’artiste, filmée de dos en un cadre fixe et plan séquence, dépoussière les contours du trou puis colle des bandes blanches pour combler le trou. Enfin, elle peint l’ensemble. Le geste artistique comme geste de reconstruction.

À l’entrée, au mur est affiché la page 3 du Monde du 11-12 juin 1967 sur la Guerre des Six jours, une guerre éclair qui a vu le triomphe d’Israël, l’anéantissement des armées arabes et la conquête et l’occupation du Sinaï, de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, de la bande de Gaza et du plateau du Golan.

Randa Maddah est née il y a 35 ans dans le Golan syrien aujourd’hui occupé par Israël.

Son installation, Restauration, est d’une grande force et d’une grande pureté formelle. C’est une plongée dans une mémoire meurtrie, aux objets dispersés, aux miroirs tranchants. Cette mémoire est diffractée en de multiples mobiles, des miroirs aux arêtes coupantes comme les projections dans l’espace des fenêtres explosées de la maison en ruine voisine.

Le jeu des correspondances est très maîtrisé. D’une part, des objets portés disparus se retrouvent dans une autre dimension, verticale, coulés dans le béton. D’autre part, une maison en ruine, que troue l’espace, a pour corollaire des vitres brisées devenues miroirs.

Enfin, l’artiste colmate un trou par des bandes à la solidité dérisoire mais qui seront peintes en un geste placide, obstiné et d’une grande et patiente beauté.

Dans le domaine littéraire, on pense à la très belle Matière de l’absence, de Patrick Chamoiseau, qui fait du travail patient du deuil une conquête de l’imaginaire sur la violence du monde.

À noter : le travail de Randa Maddah ayant été présenté dans le cadre d’un diplôme de l’École des Beaux-Arts de Paris, il n’a été exposé qu’une journée. La beauté de l’éphémère…

Exploration du flux : un essai poétique fort et juste

Flux d’images, flux d’infos, « flux » migratoires, frontières, flux corporels, Marina Skalova répond par un flux d’écriture et de mots qui emporte la narratrice et nous avec dans la bonde.
Entre colère et impuissance, un essai poétique bref, fort et juste…

« …ce que la langue peut encore
à part polluer davantage 
les mots sur le papier coûtent cher
comment ne pas ajouter au bruit

entre les anémones

ce que peut la littérature face à ce présent
pas grand-chose sûrement

et cette chose
les vagues la recouvrent… »

Marina Skalova, « Exploration du flux », Le Seuil, coll. Fiction & Cie, avril 2018, p. 60, 61

Glissant interrogé en présence de… toutes les langues du monde

Pierre Nepveu [écrivain et universitaire québécois]. — Vous dites : « J’écris en présence de toutes les langues du monde, même si je ne les connais pas. » Comment définissez-vous cette présence-là, de quelle présence s’agit-il, comment se manifeste-elle, par quelles modalités ? »
Édouard Glissant. — Elle ne se manifeste évidemment pas de manière linguistique. Ce que je veux dire c’est que dans les traditions des littératures du monde, qu’elles soient d’ailleurs orales ou écrites, la fonction du poète a toujours été, plus ou moins visiblement, d’affirmer l’unicité excluante de la communauté (…) par rapport à toute autre communauté possible, d’une part. D’autre part, il est tout à faire clair que presque toutes les littératures du monde ont reposé sur l’idée que la langue de la communauté est une langue élue. (…)
Dans ce contexte l’écrivain, jusqu’au XIXe siècle, écrit de manière monolingue. (…)
Si j’écris un texte en Californie [où j’ai peur des tremblements de terre], il sera différent d’un texte que j’écris en Martinique [où je ne pense jamais aux tremblements de terre]. Il sera en suspens dans le tremblement. Il aura une autre connotation ; je n’écris plus de manière monolingue. J’écris avec ce nœud de relations, et je répète que ce n’est pas une question de connaissances des langues ni de pratique des langues. (…)
La langue que j’aime le mieux parler c’est la langue italienne, parce que quand je parle italien je ne suis pas atterré de faire des fautes. Ça m’est complètement égal de faire des fautes en italien, et faire des fautes ou ne pas faire de fautes, ça m’est complètement égal. Mais quand je parle en anglais, je me dis oh ! oh !, j’ai peut-être fait une faute, là. Il y a quelque chose qui soudain me coince. Ça c’est le problème de la Relation (avec peut-être la charge de prévention qui m’anime), qui n’a rien à voir avec le fait de parler ou de ne pas parler, de connaître ou de ne pas connaître, d’être obligé de parler ou de ne pas être obligé de parler une langue, mais qui est la situation actuelle du monde, qui est la situation actuelle de la relation culturelle et de la relation de sensibilité, d’esthétique (et de langues) dans le monde actuel. Et c’est pour cela que je dis que j’écris en présence de toutes les langues du monde. »
Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1995
pp. 47-49

Au théâtre : « Un dimanche au cachot » (Chamoiseau/Pliya)

Un dimanche au cachot, un superbe récit roman de Patrick Chamoiseau (2007) sur la reviviscence de la mémoire par la langue. Un écrivain sur de nombreuses scènes (migrations, théâtre, mémoire).
Il faudra maintenant compter avec l’adaptation théâtrale du « Dimanche… », signée José Pliya, qui prend en compte le seul personnage de l’Oubliée, chabine enceinte et magnifique.
Une mise en scène par Serge Tranvouez qui focalise efficacement sur le non espace d’un cachot esclavagiste.
Une interprétation à la fois fine et puissante de Laëtitia Guédon accompagnée avec justesse par le musicien Blade MC Alimbaye. Pieds nus sur des galets disposés en silhouette humaine, la comédienne (par ailleurs directrice des Plateaux sauvages, dans le XXe arrondissement de Paris) réussit à faire de la langue de Chamoiseau une superbe « matière de l’absence » (titre de son livre de 2016) pour aujourd’hui, en écho aux enfermements contemporains.

Dans la salle des Plateaux sauvages accueil enthousiaste et public lycéen captivé en ce 22 mai, jour de commémoration de l’esclavage en Martinique.
Prochaines dates au Théâtre des Quartiers d’Ivry et au Tarmac à Paris.