البيت الكامل – Notre maison


Découvert il y a peu mais sorti en janvier, Notre maison, est un nouvel album de Walid Taher, album bilingue français arabe, qui peut se lire dans les deux sens. 

Une maison peuplée de toutes sortes de choses comme il se doit (coffres, poissons, chat, vélo, auto, etc), où l’un des plaisirs est la balade sans autre but que de monter et descendre les escaliers. 

Une maison rêvée où tout serait possible, à moins que ce soit un rêve d’enfant, ce qui est toujours possible.

”يمكننا أن نقود في البيت الكامل سيارتنا الملاكي بأمان من الصالة الحمّام ومن الحمّام إلى الصالة.”

Dans notre maison on peut, en toute sécurité, conduire notre auto, du salon aux cabinets et des cabinets au salon.

Extrait de البيت الكامل [El-beït el-kamil] – Notre maison, livre jeunesse de Walid Taher, auteur illustrateur, traduit de l’arabe égyptien par Mathilde Chèvre, aux éditions Le Port à jauni (janvier 2020).

richesse barbare

Rasbehari était très orgueilleux, et il en imposait. Il était très conscient du respect qui lui était dû et s’offensait d’une peccadille. Il fallait demeurer sur ses gardes quand on avait affaire à lui. Ses fermiers avaient toujours peur que leur patron ne s’estime insulté.

Sa maison me montra de façon éclatante ce qu’était l’abondance sans raffinement : abondance de lait, de blé, de maïs, de sucre candi de Bikaner, de gourdins et de bâtons, et aussi de respect. Mais pour en faire quoi ? Chez lui, il n’y avait pas un seul tableau, pas un seul bon livre, ne parlons pas de fauteuils confortables, ni de divan recouvert de beaux tapis et de coussins. Les murs étaient tachés de chaux et de crachats de bétel ; derrière la maison passait un égout plein d’eau sale et d’ordures. L’architecture de la demeure était affreuse. Les enfants ne faisaient pas d’études, leurs vêtements et leurs chaussures étaient grossiers et malpropres. L’année précédente, la variole avait tué en un mois près d’une demi-douzaine d’enfants de la maisonnée. À quoi avait servi cette richesse barbare ? Qui a profité des exactions à l’égard des fermiers gangotas, et des biens ainsi amassés ? Certes, le prestige de Rasbehari Singh ne cessait d’augmenter.

Bibhouti Bhoushan Banerji, De la forêt, éditions Zulma, mars 2020, roman traduit du bengali (Inde) par France Bhattacharya.

わたしは… je japonise

Le confinement se prêterait-il à l’étude des langues étrangères ? Chez soi, c’est un passe-temps, comme un jeu de patience, les legos sont des mots que l’on assemble avec joie. Rappelez-vous le premier Lego ou pour les plus anciens, le premier Meccano.

Puzzle

En japonais, c’est pour le moins un renversement de perspective. La langue courante utilise trois systèmes d’écriture, les kanji 漢字, les hiragana ひらがな et les katakana カタカナ, autrement dit c’est un vertige de langue.

Puzzle de 3000 pièces représentant un jardin japonais.

A l’échelle d’une simple phrase, c’est pourtant assez simple et les pièces du puzzle s’assemblent petit à petit. Sachant que le verbe est à la fin de la phrase et que les particules – comme des éclats de sons – sont à la fête [les particules dites enclitiques (plus bas en gras) indiquent la fonction grammaticale du mot qui précède ou qui suit].

La méthode みんなの日本語 [“Le japonais pour tous“]

Voici la phrase sortie de nos cogito après deux mois de confinement et d’apprentissage :

わたしあした10じともだちじてんしゃとしょかん いきます。

わたしあした10じともだちじてんしゃとしょかん いきます。

Prononciation :

Watashi-Wa ashita juu [10]-ji-Ni tomodachi-To jitensha-De tochokan e-ikimasu.

Traduction :

Je + demain à 10h + avec un(e) ami(e) + à bicyclette + à la bibliothèque + je vais.

Dans l’ordre du français :

Demain à 10h, j’irai à vélo à la bibliothèque accompagné d’un(e) ami(e).

Quand les pièces du puzzle sont identifiées, mises en relation avec leurs voisines, que le bon outil de liaison (la particule) est trouvé et que l’ordre des mots dans la phrase est le bon, on n’est pas peu fier… [au passage, pour le puzzle chinois, voir ici]

Bricolage

Nous ne sommes pas loin du bricolage, en somme, considéré ainsi par le mathématicien, le regretté Seymour Papert : « Apprendre consiste à réunir tout un ensemble de matériaux et d’outils que l’on puisse manier et manipuler. Bien plus, tout comme le bricolage, c’est travailler avec ce que l’on a. », a-t-il écrit dans Jaillissement de l’esprit (Paris, Flammarion, 1981, p. 215).

Bricolage, notion clé pour Claude Lévi-Strauss qui, dans La pensée sauvage (1962), évoque « la pensée mythique (qui) bricole, elle fait avec ce qu’elle a (matériaux, outils) ; elle prend ce qui lui tombe sous la main et elle se construit au gré des opportunités. »

Voir aussi : Jean-Philippe Dupuy, « Du bricolage en général et des dictionnaires de langue en particulier », Cahiers de l’APLIUT [En ligne], Vol. XXIX N° 1 | 2010, mis en ligne le 24 août 2011, consulté le 2 mai 2020. URL : http://journals.openedition.org/apliut/3134 ; DOI : https://doi.org/10.4000/apliut.3134

Marathon

Pourtant le débutant pressent que de puzzle à bricolage, on passera bientôt à tout autre chose… Ainsi l’écriture… quand il aura appris les deux syllabaires hiragana et katakana (chacun composé de 46 kana), il s’attaquera aux kanji.

La Japonaise Hiromi Nakata remporte à l’âge de 60 ans le classement général féminin du Tottori Marathon en Mars 2019 en 3h12’44 » (Japon Running News).

Les kanji sont des mots signes empruntés au chinois. Wolfgang Hadamitzky, Pierre Durmous, Violaine Mochizuki, les auteurs du livre Kanji & kana, « Manuel et lexique des 2141 caractères officiels de l’écriture japonaise » affirment : « L’apprentissage continuel des 2141 signes est comparable au marathon, l’apprentissage sporadique correspond à des pointes de vitesse ou à de la promenade. Plus le parcours est long, plus il est intéressant de développer une stratégie permettant d’atteindre sûrement et rapidement le but que l’on s’est fixé ». S’ensuivent onze conseils, qu’il ne reste plus qu’à appliquer…

Mais quel est le but ?  « Ma route est, je crois, un bâton éclaté. Le désir vaut le but quand le but est enfoui en nous. », parole de René Char.

E. Canetti : les livres pour défier la mort


« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je le sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance [1960]. À l’époque déjà tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de coté, le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard — tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais.

Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent, je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »  

Elias Canetti (1905-1994, Prix Nobel de littérature 1981), Le livre contre la mort, Albin Michel, 2018, trad. de l’allemand par Bernard Kreiss, p. 231-233.