Coup de cœur pour une librairie de quartier

Dans mon quartier des XIXe et XXe arrondissements de Paris, les librairies portent des noms qui marquent leur engagement. Certains rappellent le souvenir d’un militant ouvrier (La Friche, rue Léon-Frot), en référence à la Commune de Paris (Le Merle moqueur) ou à l’esprit frondeur du Ménilmontant historique (Le Monte en l’air) ; celle-ci célèbre le premier livre surréaliste, il y a cent ans (Les Champs magnétiques), celle-là joue la convivialité (Le Comptoir des mots). Au détour d’une exposition, j’y ai découvert un joyau : Jardins statuaires, de Jacques Abeille, un roman à l’imaginaire dévastateur et à la langue arachnoïde.

D’autres recréent de l’urbanité mais aiment Walt Whitman et son poème, Feuilles d’herbe (Le Genre urbain) ou évoquent la volonté tenace du papier d’imprimerie (Les Buveurs d’encre, Texture, Imagigraphe) ; ou encore nous invitent au voyage (Équipages). Il leur arrive de présenter une belle qualité d’ouvrages, bien que leur libraire soit ce jour-là assez mal embouché (L’Atelier). D’autres encore, tant le quartier est gorgé de livres et de libraires, se dédient aux enfants (Le Dragon savant) ou nous font rêver aux calligraphies de Rachid Koraïchi et Ghani Alani lors d’une présentation mémorable (Libre Ère).

Certaines sont regroupées au sein du collectif Librest pour notamment faciliter la commande de livres. Lors du dernier Black Friday, en 2019, elles annonçaient la couleur : « Au lieu d’aller sur Amazon, j’achète dans la zone ».

Par temps de confinement, il s’est dit que certains d’entre nous lisaient plus (sondage mis en ligne par Actualitté, le 11/05/20), bien que les écrans aient été notre pain quotidien. Après cette parenthèse de 55 jours, les libraires ont réaffirmé une revendication : ils veulent choisir ce qu’ils présentent aux lecteurs et ne pas être nassés dans la masse des « fast books », comme le résume avec justesse l’éditrice Sabine Wespieser (Le Monde, 14/05/20) : « La question est : comment arriver à agir avec les libraires sur le temps long ? Comment éviter les « fast books », les livres inutiles ? Comment publier moins et mieux ? ». 

[Calligraphie de Ghani Alani]

Question clef car la librairie est un lieu « saturé » de sens, comme m’a dit un jour le libraire de l’excellente Petite Egypte, dans le quartier des Halles. Choisir, telle est bien la question, pour le lecteur, question de goût, comme pour l’éditeur, dont c’est le métier, et pour le libraire, dont ce devrait être aussi le métier, tant il sait qu’une librairie de caractère aura toujours des clients. Dans ces lieux, on y fait de surprenantes rencontres, au-delà des livres même.

Que faire de sa liberté ?

L’autre soir, par temps de flânerie que le temps m’accorde en luxe souverain (sinon que faire de sa liberté ?), j’imaginais une librairie de quartier… quand je suis tombé dessus. Une vitrine qui vous prend par les sentiments dans un méli-mélo de titres récents ou anciens, ainsi Maurice Pons, auteur de ce roman envoûtant Les saisons à l’atmosphère serrée dru comme grêle, ou des livres sur des utopies, à côté de Puissance de la douceur, d’Anne Dufourmantelle, ou de La fin de l’amour, d’Eva Illouz. Une librairie qui serait elle-même une utopie en acte ?

Une librairie avec tout Rabelais en poche et en vitrine, où un polar de Michael Cimino, vieux de vingt ans, Big Jane, côtoie un Petit traité de philosophie naturelle, de Kathleen Dean Moore, et qui vous cueille et vous accueille avec une merveille de l’édition jeunesse, Notre maison (”El-Beït el-Kamil”, en arabe), livre bilingue qui raconte un intérieur à hauteur de rêve, signé et illustré par Walid Taher façon Picasso qui n’aurait pas quitté l’enfance, traduit par Mathilde Chèvre, édité par Le Port a jauni.

Walid Taher

Univers offerts

Passé l’entrée et sa pompe à gel hydroalcoolique, j’imagine une librairie où Ève, venue en voisine, déboucherait une bouteille de Marcillac, vin du Sud-Ouest qui a du caractère, et vous dirait qu’ici comme nulle part ailleurs « c’est un lieu de vie, une lieu de liberté où des mondes et des univers vous sont offerts ».

Une librairie qui ne serait pas un îlot pour les derniers forcenés de la lecture papier, mais un vrai cœur battant en connexions horizontale et verticale avec son quartier, située juste en face d’un autre cœur, Le Quartier rouge, café restaurant dont le personnel a œuvré pendant le confinement pour les soignants et les plus démunis jusqu’à préparer des centaines de repas chaque jour. Comme si librairie et café étaient des organes vitaux d’un quartier qui irradie partout alentour. Une âme vivante.

J’imagine une librairie qui saurait vous dire comment aborder Maurice Blanchot, une librairie où l’on vous lirait rien que pour vous, lecteur de passage, un texte de Christian Gailly, qui n’est pas une « nouveauté », Dit-il, publié aux éditions de Minuit, parce que Claude, le libraire, en est toujours ému et qu’il en dit long sur la lecture et le temps, quand l’auteur écrit : « Les livres sont responsables de tout. »

Le motif d’où tu jailliras 

J’imagine une librairie où le libraire vous dirait comment il est tombé dans la potion magique, à l’âge de 14 ans, avec ce cadeau… tout René Char dans La Pléiade, et qu’il ne pouvait pas tout comprendre bien entendu mais c’était un choc quand même… imaginez tout René Char à 14 ans, au moment où vous tombez sur un tison de lumière : « Cherche plutôt le motif aigu et solitaire d’où tu jailliras ».

Ce serait un lieu de conviction où Caroline, la libraire, vous raconterait comment elle a débuté, malgré des imprécations du genre : « Il y a des livres qui n’intéressent personne », des livres tellement « invendables », mais si beaux qu’elle réussira à les vendre parce qu’elle y croyait.

Où classer le H ?

Et Caroline racontant la passion d’une fillette comme elle l’était sans doute jadis, issue d’un milieu où la lecture n’était pas acquise d’emblée, qui à l’âge de 7 ans est tant émerveillée par le lieu qu’elle souhaiterait y passer des journées entières. Pour s’attarder, la fillette proposerait à Caroline de l’aider. Alors la libraire lui donnerait des livres de poche à ranger. Elle déchiffrerait les noms des écrivains et dirait « Maupassant c’est plus facile à classer que Hugo avec cet H au début ». Une fillette tellement bien dans les livres qu’elle va attirer tout son entourage même un plus grand avec des écouteurs, même ceux pour qui le livre n’est pas un produit de première nécessité, croyaient-ils. Alors ils prendraient plaisir à écouter une conteuse qui les transformerait en lion ou en belette, juste un instant. Une métamorphose dont ils garderaient le souvenir longtemps.

« Merci d’être là »

Une librairie où les libraires ne seraient pas dans les livres seulement pour se faire plaisir, mais aussi pour attirer les autres et encore plus les récalcitrants qui n’auraient pas imaginé qu’un jour les livres pourraient changer leur vie. Des libraires à qui ils arriveraient de faire grand cas d’une question d’enfant comme si elle détenait le sens de la vie.

J’imagine une librairie où l’esprit de découverte l’emporterait et qui serait heureuse de vous citer la page 34 de Rêver l’obscur, de Starhawk, militante antimilitariste et antinucléaire américaine des années 80 (éditions Cambourakis) : « Nous pouvons connaître l’obscur et en rêver une nouvelle image. »

[Extrait du site Le Dragon savant]

J’imagine une librairie où s’arrêterait Josette après une dure journée, un deuil qui lui donne envie de verser toutes les larmes de son corps. Elle sait qu’ici il y a place pour sa peine. On lui tend rapidement un opuscule au titre ad hoc, apparement, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman, auteur suédois mort à 31 ans. Mauvais choix, geste précipité : Josette n’est pas venue pour être consolée, elle repousse le livre et dit aux libraires merci d’être là, comme ça, simplement. 

Une librairie où l’on n’oserait pas rester devant tant de noblesse d’âme et de chagrin contenu car il faut bien laisser la douleur à sa pudeur. 

Un lieu de beauté

J’imagine une librairie qui serait un lieu de résistance certes – tous les libraires le souhaitent – mais aussi de beauté, tellement on se sait bien entouré dans l’imaginaire des livres. « Un endroit où penser autrement, hors des sentiers battus, réinventer des possibles » , écrivent les libraires sur leur site.

Ces libraires sont rétifs mais vivants, critiques de solutions miracles numérisées, ils craignent une société de surveillance high-tech. Leur désir en cette période singulière est d’offrir à notre esprit une forme d’hospitalité.

C’est donc bon à savoir : la librairie « Équipages », qui a vingt ans, est dirigée depuis octobre 2019 par Claude et Caroline, elle est située rue de Bagnolet dans le XXe arrondissement de Paris. 

Christian Tortel.

Blog Papalagui : https://papalagui.org/

Sondage : 

les Français ont lu 2,5 livres durant le confinement, Actualitté

5 commentaires

  1. Bonjour Christian, votre bel article sur la librairie indépendante me donne envie de rebloguer votre texte et de vous ajouter dans les liens de ma page, La Page et la chambre. M’y autorisez-vous ? Merci pour votre réponse, Brice Auffoy

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    1. Mes larmes Christian, je ne les retiens pas en vous lisant. Je n’utilise pas le mot article, car il s’agit là de bien plus qu’un article. Il y a tant de coeur, tant d’esprit, tant d’âme dans ce que vous écrivez et dans ce qui se vit à Equipages. Equipages qui est peut être en grande partie, dans la période de douleur qui est la mienne, sauvetage ! Et, pour la plupart, un lieu ou le confinement a pris un aspect tout à fait inattendu et salvateur. Ca existe encore des gens qui ont du coeur, des gens qui partagent sans rien attendre en retour, des gens qui aiment sans arrière pensée, comme cela, tout simplement, de coeur à coeur ou comme on dit dans le zen « I shin den Shin » autrement dit d’esprit à esprit ? Eh bien oui ! ça existe et l’Equipage de cet endroit que vous avez évoqué, décrit, avec tant de finesse , cet équipage nous apporte ce qui manquait dans ce quartier : une âme. Et cette âme ouvre les coeurs et nous fait tout à coup ouvrir les yeux et voir ce que l’on ne voyait pas : le Bon vingt, Quartier Rouge, juste en face et d’autres encore, peut-être ? Il y a tant de richesses à exhumer de cette société matérialiste, pure et dure, tant de richesses et de talents ignorés, tant d’intelligence, surtout et avant tout d’intelligence du coeur, qui seule pourra tenir en échec l’infâmie du transhumanisme et du numérique à tout crin qui profite de ce covid’19 pour se « faire » une place évidente. Il serait intéressant d’avoir un don de clairvoyance extraordinaire pour voir ce qui se trâme dans les millieux affairistes.
      Je m’arrête là, sans toutefois vous remercier de tout coeur de participer ainsi à NOUS OUVRIR LES YEUX !

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