Sous le ciel d’Alice… le Liban comme mélancolie

Film plein de douce mélancolie, Sous le ciel d’Alice, le premier long-métrage de Chloé Mazlo étonne comme un livre de contes dans un pays en guerre, le Liban des années 1970.

Le film raconte l’histoire des grands-parents de la réalisatrice, une grand-mère venue de Suisse dans les années 50 pour s’occuper des enfants d’une famille bourgeoise de Beyrouth (interprété par Alba Rohrwacher). Elle s’éprend d’un homme (Wajdi Mouawad) qui rêve non de conquête spatiale mais qu’enfin un Libanais s’envole dans l’espace, tout simplement.

[Sur ces rêves d’espace et leur réalité, revoir le beau film documentaire The Lebanese Rocket Society, de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (2013).]


La rencontre entre cette femme grande et blonde à l’accent d’ailleurs et cet ingénieur rêveur donne le ton au film. Si vous ajoutez des séquences filmées en stop motion, cette technique d’animation en 3D, vous avez un joli cocktail qui confère à l’ensemble une forme d’onirisme doux amer. Une technique qui contribue à accélérer le temps laissant toute sa place aux scènes de famille filmées théâtralement.

Dans une espèce de « capharnaüm surréaliste » comme l’écrit le dossier de presse, dans cet « îlot fictionnel » qu’est un appartement, la guerre n’apparaît que rarement et toujours sous de manière surprenante : le cœur de l’héroïne fond, les amoureux chassent les cigognes, l’écran est partagé en split screen lors d’un échange téléphonique entre les parents suisses et le Liban, des personnages à l’abri dans un sous-sol dessinent, une allégorie de la mort danse face à une femme-cèdre (radieuse Nadine Naous) devant un mur aux couleurs du Liban, après une crise du couple, l’appartement est séparé par des plantes en symbole de la ligne verte, la ligne de démarcation entre ennemis, belle idée pour réunir histoire d’une famille et histoire d’un pays.

Souvent les couleurs de la pellicule – Chloé Mazlo et sa chef-opératrice Hélène Louvart ont fait ce choix judicieux – renforcent ce voyage dans le temps : « Le grain du super 16 permet de laisser au spectateur deviner les choses : les traits des visages ne sont pas trop lisses, ils sont au contraire fous, vaporeux. Le super 16 fait disparaître cette impression de raideur pour laisser place à ce que les Italiens appellent le « sfumato » en histoire de l’art : un contour enveloppé, des couleurs adoucies. »

Alice va ainsi traverser quinze ans de guerre entre romantisme, incrédulité et impuissance. Elle reste dans son pays d’adoption alors que partout autour d’elle on fuit.

Sous le ciel d’Alice, premier long métrage de Chloé Mazlo est comme un album de famille dans un ciel qu’on rêve étoilé alors que résonnent le bruit des bombes. C’est l’inverse exact de la Palestine du poète Mahmoud Darwich qui dans l’une de ses autobiographies – La Palestine comme métaphore (1997) – partait en quête d’un pays perdu à travers la langue et l’histoire. Avec Chloé Mazlo, le lieu est si fort qu’il absorbe tout, comme une faille spatio-temporelle où tout vient se rattacher, comme si la mémoire était ce grand aimant qui pouvait empêcher l’éclatement du puzzle de l’enfance.

Panahi, cinéaste entêté

Filmer le monde et ses personnages réels depuis le tableau de bord de sa voiture… façon de déjouer la censure. Le cinéaste iranien Jafar Panahi l’avait fait dans son Taxi (Ours d’or au Festival de Berlin 2015). Arte propose actuellement deux autres de ses films : Trois visages (Prix du scénario au Festival de Cannes 2018, 97’) et Hidden (18’). Dans le premier, le réalisateur joue son propre rôle, accompagné de la comédienne Behnaz Jafari qui elle aussi joue son propre rôle. Tous deux partent à la recherche d’une jeune inconnue dans les montagnes d’Azerbaïdjan ; sa famille lui refuse une vie de saltimbanque. Dans le second, Hidden, autre road-movie, Panahi part cette fois à la recherche d’une voix d’or. Il va la trouver cachée derrière un voile dans une pièce minuscule. Jafar Panahi a l’art de nous embarquer dans sa quête bonhomme des frontières mentales, affrontant le rigorisme avec humour et un certain détachement. Un cinéma où derrière le tragique toujours possible affleure une poésie de la vie.

Thoulathiyat, haïkus arabes

النطر عبر النافذة

أبداً لن يستنفدَ

الأفق

À regarder par la fenêtre

jamais ne s’épuise

l’horizon

Haïku de Christian Tortel, extrait de ce recueil de poésie bilingue français arabe qui porte le titre de Thoulathiyat [soit : « Tercets », prononcer « soulassiyat »] et le sous-titre de « haïkus arabes ».

Il a été co-traduit avec Golan Haji, illustré par Walid Taher, mis en page et édité par Mathilde Chèvre pour les éditions Le Port a jauni, sises à Marseille, qui présentent ainsi le principe de création :

Thoulathiyat, une des doubles pages.
Mise en page, édition : Mathilde Chèvre

« Durant cinq années, Le port a jauni a publié un recueil de roubaiyat par an. Les roubaiyat sont des quatrains, comme l’indique leur nom issu du chiffre arbaa, quatre. Genre poétique perse et arabe qui remonte au Xie siècle avec l’œuvre d’Omar Khayyam, les roubaiyat ont été le terrain de jeu de poètes égyptiens des années 1960-70 qui ont revisité le genre avec humour et truculence linguistique en arabe contemporain dialectal. Ces quatrains sont une méditation sur la vie, la mort, la joie, le temps qui passe, l’innocence, l’absurdité du monde, son origine, sa cruauté : ils posent un regard et s’attardent sur des instants fugaces, des détails, des petites choses qui disent le monde entier.

Durant trois années, Christian Tortel a envoyé au Port a jauni un haïku par mois. Les haïkus sont des poèmes des tercets qui relèvent de la tradition japonaise. Mais Christian Tortel les écrit en français ou en arabe, et les traduit dans l’autre langue. Ainsi, une fois par mois, se posait dans la boîte à mails du Port a jauni un poème sur des instants fugaces, des détails, des petites choses qui disent le monde entier.

Thoulathiyat, couverture verso.
Illustrations et calligraphie du titre : Walid Taher

À force de fréquenter ces deux chemins parallèles, roubaiyat et haïkus en arabe, il nous est apparu évident de les croiser, et dans un grand tissage des genres poétiques, les thoulathiyat sont nées. Elles sont des haïkus ou des tercets, comme l’indique leur nom issu du chiffre thalatha, trois. Elles sont autant de méditation sur la vie, la mort, le temps qui passe, les mots sans frontière.


Les Thoulathiyat relient le monde arabe à l’Asie, la France au monde arabe, les langues entre elles, elles racontent, en creux, les tissages possibles en poésie. © photo Vincent Albinet

Un nouveau terrain de jeu qui réinterprète et on l’espère, revitalise, le champ poétique en bilingue, à la fois hommage aux genres anciens et clin d’œil humoristique pour une création contemporaine. »

Glissant, Socrate et la poésie précolombienne

Edouard Glissant nous quittait il y a dix ans, le 3 février 2011.

Les éditions La Découverte rééditent des textes d’intervention signés Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau dans un livre intitulé « Manifestes », où Chamoiseau revient dans un avant-propos sur « la capacité d’indignation » d’Edouard Glissant et sa « connaissance sensible ». Dans une postface Edwy Plenel écrit : « Associant indissolublement le Tout-Monde et le Tout-Vivant, la relation des humains entre eux et celles des humains à la nature, ces manifestes fondent un humanisme radical… »

Dans un entretien au Salon du livre de Paris, en 2010, un an avant sa mort, Edouard Glissant nous accordait un entretien à l’occasion de la sortie chez Galaade d’un livre de ses lectures, « La Terre, le feu, l’eau et les vents. Une anthologie de la poésie du Tout-monde ». Cet entretien d’une dizaine de minutes pour la chaîne de télévision France Ô, avait été mis en ligne par le site de France-Télévisons Culturebox.

⏩ Lien vers l’entretien filmé : https://www.francetvinfo.fr/culture/livres/entretien-avec-edouard-glissant_3323831.html

La revue Francofonia a transcrit l’intégralité de cet entretien dans son numéro 63 de l’automne 2012 : https://www.jstor.org/stable/43017039?seq=1

Extrait des propos d’Edouard Glissant, mars 2010 :

« J’ai toujours adoré : « Voici le temps de nous séparer, moi pour mourir et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur sort ? Nul ne le sait si ce n’est la divinité. » Cette phrase m’a toujours habitée. Elle est de Socrate. Bon… rapportée par Platon dans « L’Apologie de Socrate ». Et bien c’est dedans et ça a déclenché d’autres événements poétiques. I y a un poème précolombien qui est magnifique, exceptionnel, où l’auteur dit : « Il ne restera rien de nous… Nous ne serons pas une montagne… nous ne serons pas une montagne sacrée… Nous quitterons le monde nous aussi… » ça c’est une réponse à Socrate. »

« Les Furtifs » en Folio SF, le 4 février…

Alain Damasio, Les Furtifs, La Volte (édition d’origine), Folio SF, Gallimard, 2021

Si vous n’avez pas lu ce roman élu livre de l’année 2019 par la rédaction du mensuel littéraire Lire, lauréat du Grand prix de l’imaginaire 2020, vous êtes un lecteur chanceux. Vous allez découvrir un univers dans toutes ses dimensions, humaines, politiques, poétiques.

En 2050, les furtifs naissent d’une mélodie, le frisson. Ils ne peuvent être vus sans être aussitôt pétrifiés. Ils ont acquis un pouvoir de métamorphose permanent. Jamais tracés, toujours en fuite, ils sont l’exact inverse du citoyen auto-aliéné à l’identité réduite à des datas capturées, enregistrées.

Qui sera pris au piège ? Tour à tour les furtifs, convoités pour leur capacités hors-normes, ou les hommes, femmes et enfants dans un univers fluide où règne l’empire du tout-est-sous-contrôle ?

Ce superbe roman d’anticipation extrapole la logique d’une société de surveillance, où les mots, comme la typographie, jusqu’à la langue furtive, relaient un imaginaire puissant où l’individu lutte pour sa survie. Une écriture inventive voire un délire de narration maitrisé.