page extraite du recueil bilingue d’Alisher Navoï, ”Gazels et autres poèmes”, traduit du turc d’Ouzbékistan par Hamid Ismaïlov, adapté par Jean-Pierre Balpe, éditions La Différence, coll. Orphée, 1991.
Ce poème est de moi
j’aimerais bien moi-même
le comprendre
Ce chanteur ne comprend pas le poème qu’il chante et je ne le comprends pas.
Quelqu’un dit : « J’ai appris ce poème par cœur mais je ne comprends pas ce qu’il dit. »
Moi je dis : « Ce poème est de moi : j’aimerais bien moi-même le comprendre. »
Alisher Navoï [né et mort à Hérat (Afghanistan), 1441-1501], Gazels et autres poèmes, traduit du turc d’Ouzbékistan par Hamid Ismaïlov, adapté par Jean-Pierre Balpe, éditions La Différence, coll. Orphée, 1991.
Jusqu’en 1927, l’ouzbek, qui est une langue turcique, était écrit en caractères arabes. La langue littéraire d’Alisher Navoï est du tchaghataï, proche de l’ouzbek et du ouïghour actuels. À l’origine langue administrative, elle servit de langue littéraire au XVe siècle en Asie centrale.
Le mot gazel est un mot emprunté au persan et désigne, dans les langues perse, arabe, ouzbek, un poème d’amour (”ghazal”, ”gazel”, ”gazal”). On retrouve ce genre poétique en arabe. En français, le mot a donné gazelle…
Déwé Gorodé s’est éteinte ce 14 août 2022 à l’âge de 73 ans des suites d’une longue maladie à l’hôpital de Poindimié (Nouvelle-Calédonie). Figure politique indépendantiste kanak de Nouvelle-Calédonie et femme de lettres (romans, nouvelles, poésie, aphorismes), une œuvre écrite essentiellement en français, quelquefois en langue paicî, elle incarnait ce double engagement, féminin et féministe, politique et littéraire, pour son pays.
Première femme kanak titulaire d’un diplôme universitaire national (une licence de lettres modernes), elle a été membre du gouvernement de Nouvelle-Calédonie et sa Vice-présidente à deux reprises.
Une rencontre à Sète, lors d’un festival de poésie avec Déwé Gorodé et Imasango, co-autrices du recueil de poésie « Se donner le pays, paroles jumelles » (ed. Bruno Doucey), sur le site FranceInfo:culture
Parmi les premières réactions à sa disparition :
Roch Wamytan, président du congrès de Nouvelle-Calédonie a salué « un parcours exceptionnel » :
« Deux dossiers lui tiennent à cœur : l’enseignement des langues kanak et les signes identitaires. Sa volonté de faire connaître la culture et les traditions kanak, pour les faire connaître au monde, a poussé Déwé Gorodey, conteuse traditionnelle, à écrire de nombreux poèmes, contes et nouvelles, romans et pièce de théâtre. »
Philippe Gomès, ancien président du Gouvernement de Nouvelle-Calédonie :
« C’était une femme passionnante, une femme de conviction,une femme d’autorité aussi.
Combien en ai je vu battre en retraite quand Déwé prenait la parole pour affirmer ses positions sur tel ou tel sujet….Et il en était de même dans les différents cénacles indépendantistes. »
Maison du livre de Nouvelle-Calédonie :
« Femme de lettre engagée dans la culture, les arts et particulièrement le livre et la lecture. »
« Avec la disparition de Madame Déwé Gorodé, la Nouvelle-Calédonie perd sa plus grande figure culturelle.
En Nouvelle-Calédonie, elle laisse le souvenir d’une femme vraie, engagée pour ses convictions, ouverte à la multiculturalité et à son affirmation artistique et culturelle dans le bassin Pacifique. »
Éditions Bruno Doucey, Paris :
« Cette militante, qui n’abandonna jamais le combat pour la culture et la défense de son peuple, était porteuse de fraternité et d’espérance. »
Un extrait de Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier, nouvelles, éditions Grain de sable, Edipop, 1994, p. 21 :
« Ces voix de la terre, enseignait donc ma grand-mère Utê Mûrûnû, n’étaient autres que celles de la mère, celles de la femme. Et elles s’adressaient, en premier lieu, à nous les femmes qui, mieux que personne, pouvions les comprendre. Porteuses de semences, nous étions lardées d’interdits, marquées de tabous comme autant de pierres pour obstruer la vie. Ornières de plaisir, nous devenions des Eva mordues par le serpent inventé par les prêtres de la nouvelle religion. Adi, perles noires du mariage coutumier, nous étions échangées comme autant de poteries scellant une alliance entre deux guerres. Voies et pistes interclaniques, nous survivions tant bien que mal à nos enfances et à nos pubertés trop souvent violées par des vieillards en état de lubricité. Prestige, virilité, guerre, des concepts mâles pour la grande case des hommes bâtie sur le dos large des femmes ! Partage, solidarité, humilité, paroles féminines conçues, nourries, portées dans nos entrailles de femmes battues ! « Auu ! Tu le sais déjà, petite soeur, ce monde érigé sur notre ventre, nos bras, notre tête, cet univers parasitant notre corps, n’est qu’un leurre qui nous force à la soumission. Mais il est tout aussi vrai, petite mère, que tous les hommes ne sont que nos fils ! Et si nous n’avons pas demandé à venir au monde, si nous n’avons pas choisi de naître femmes, nous n’avons qu’une vie, ici et maintenant, alors tentons au moins de la vivre au lieu de la subir ! Marchons sur les traces de Kaapo, notre princesse de légende kanake, qui ouvrit bien des brèches à ses risques et périls, qui se fraya tant de chemins contre vents et marées ! Soyons toutes des Kaapo ! »
أيُّها الواقفون على العَتَبات ادخلوا، واشربوا مَعَنَا القهوة العربيَّةَ [ قَدْ تَشْعُرونَ بأَنَّكُم بَشَرٌ مثلنا ] أَيُّها الواقفون على عَتَبَاتِ البيوتِ، اخرجوا من صباحاتنا، نطمئنَّ إلى أَنَّنا بَشرٌ مثلكُمْ !
Vous, qui vous tenez sur les seuils, entrez Et prenez avec nous le café arabe. Vous pourriez vous sentir des humains, comme nous. Vous, qui vous tenez sur les seuils, Sortez de nos matins Et nous serons rassurés d’être comme vous, Des humains !
extrait de Mahmoud Darwich,Anthologie (1992-2005), éd. bilingue, trad. Elias Sanbar, édition Farouk Mardam Bey, Actes Sud
Le 6 août 1945, la première bombe nucléaire américaine détruit la ville japonaise d’Hiroshima. Trois jours plus tard, une seconde bombe est larguée au-dessus de la ville de Nagasaki. Au total, ces deux bombardements atomiques ont causé la mort de 100 000 à 220 000 personnes.
麹閉づる蝶も祈りの原爆忌
hane tozuru chō mo inori no genbaku-ki
Un papillon prie, aussi,
en fermant les ailes.
Anniversaire de la bombe A.
Kazué Asakura (1934-2001)
in
Haïjins japonaises, Anthologie, Traduction, choix et préface par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku, édition bilingue japonais français, La Table ronde 2008, Points, 2010, p. 196
Kazué Asakura a été irradiée à Nagasaki en 1945. Partie vivre à Tokyō, elle est devenue maître d’ikebana en 1961. Elle a fondé sa revue Akebono (L’Aube) en 1986, et a publié trois recueils de haïkus. Elle est décédée après dix-huit années de dialyse.
« Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond. Il est impossible d’aller plus bas : il n’existe pas, il n’est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste.
Nous savons, en disant cela, que nous serons difficilement compris, et il est bon qu’il en soit ainsi. Mais que chacun considère en soi-même toute la valeur, toute la signification qui s’attache à la plus anodine de nos habitudes quotidiennes, aux mille petites choses qui nous appartiennent et que même le plus humble des mendiants possède : un mouchoir, une vieille lettre, la photographie d’un être cher. Ces choses-là font partie de nous presque autant que les membres de notre corps, et il n’est pas concevable en ce monde d’en être privé, qu’aussitôt nous ne trouvions à les remplacer par d’autres objets, d’autres parties de nous-mêmes qui veillent sur nos souvenirs et les font revivre.
Qu’on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin, littéralement de tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité : car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même ; ce sera un homme dont on pourra décider de la vie ou de la mort le cœur léger, sans aucune considération d’ordre humain, si ce n’est, tout au plus, le critère d’utilité.
On comprendra alors le double sens du terme « camp d’extermination » et ce que nous entendons par l’expression « toucher le fond ».
Häftling : j’ai appris que je suis un Häftling. Mon nom est 174 517 ; nous avons été baptisés et aussi longtemps que nous vivrons nous porterons cette marque tatouée sur le bras gauche. »
Primo Levi, né à Turin le 31 juillet 1919 est mort le 11 avril 1987 dans la même ville : « Son premier livre, Si c’est un homme, paru en 1947, le journal de sa déportation, est l’un des tout premiers témoignages sur l’horreur d’Auschwitz. Publié à l’origine dans une petite maison d’édition italienne, ce n’est que dix ans plus tard qu’il est mondialement reconnu comme un chef-d’œuvre. » (extrait de l’édition française, Julliard, 1987)
La rosée s’égoutte pour un peu l’on voudrait rincer le monde flottant
Bashô (1644-1694)
Ukiyo (le monde flottant) est un mot d’origine bouddhique qui désigne initialement le monde présent, c’est-à-dire un monde illusoire, empli de peines et de souffrances selon la pensée bouddhique. C’est proche du دُنْيا [dunyā, mot d’origine persane], l’ici-bas, de l’islam. Mais au début de l’époque d’Edo, dans le Japon du 17e siècle, ukiyo prend un sens hédoniste en une célébration de la vie urbaine contemporaine. Dans sa préface au Dit du monde flottant (Ukiyo-monogarari, 1661), le moine romancier Asai Ryōi définit ainsi ukiyo, le monde flottant : « Vivre seulement pour l’instant, contempler la lune, la neige, les cerisiers en fleurs et les feuilles d’automne, aimer le vin, les femmes et les chansons, se laisser porter par le courant de la vie comme la gourde flotte au fil de l’eau ».
Trois mille haïkus épluchés des kakis deux seulement
Shiki (1867-1902), auteur de 25 000 haïkus (oui !) a transformé le hokku traditionnel en haïku. C’est de lui que vient le mot haïku. Jusqu’à Shiki, ”hokku” désignait les trois vers d’ouverture d’un poème. Devenus autonomes, les 17 premières syllabes ont été baptisées ”haïku” par Shiki. À noter que le haïku du jour ne respecte pas la métrique traditionnelle. C’est un haïku de week-end, week-end que je te souhaite, ami, amie, lecteur, lectrice, relâché. 🦋
A découvrir comme dico de survie et d’expérience anthropologique, Migralect, « parlers en migration, langues aux frontières », site conçu par une équipe de chercheurs et « d’acteurs plurilingues » réunis par le groupe LIMINAL (Linguistique et médiations interculturelles dans un contexte de migrations internationales) coordonné par Alexandra Galitzine-Loumpet et Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, porté par l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales).
Le site est un répertoire et une mise en relations de « plus de 2194 mots dans cinq langues majoritaires, l’arabe, le persan, le pashto, l’ourdou, et le tigrinya et dans MIGR, le migralecte des campements, pour comprendre l’expérience de la migration par les langues ».
En situation de migration, la langue évolue et s’adapte, au contact des autres et de la violence rencontrée, dans la nécessité de mobiliser un instrument de communication qui est souvent un outil de survie :
« Les migralectes réintroduisent politique et violences au cœur de la langue. Ces lexiques ne servent pas seulement à la communication générale, mais aussi à disposer d’un vocabulaire d’action, aux fins de s’approprier, parfois de déjouer, une terminologie xenobureaucratique ou des situations de violence. Des néologismes sémantiques avec création de sens nouveaux d’un mot existant, des mots codés sont fréquents.
L’hypothèse centrale est que les migralectes ainsi recueillis renseignent de manière anthropologique sur l’expérience du parcours et des interactions en migration. Ces migralectes partagent ainsi certaines caractéristiques centrales, telles que leur mobilité et leur instabilité. De fait, la situation d’urgence ne laisse pas à un système langagier le temps de se stabiliser ; elle le maintient en perpétuelle élaboration et se nourrit des arrivées de nouveaux locuteurs, des changements politiques et juridiques qui influent sur le contexte d’énonciation. »
Ce Migralect est un formidable pass pour aller à la rencontre de gens venus d’ailleurs au péril de leur vie, en bateau (balam, en arabe syrien ; jalba gomma en tigrinya), essayant de franchir la frontière (border, en anglais ; houdoûd, en arabe ; marz, en pashto), tombant sur des barbelés (qui renvoient à « violence », khoshunat, en persan), demandant asile (al loujou, en arabe ; azil, en lingua franca de tous ; panah, en ourdou), ou un simple abri (bait, en arabe ; chatt, en ourdou ; khana, en persan ; room, en lingua franca de tous), etc.
« MIGRalect.org est ainsi le nom donné au site rassemblant les parlers de la migration relevés dans les camps, campements et centres d’accueil et d’hébergement des demandeurs d’asile entre 2016 et 2021. Des lexiques spécifiques ont été créés pour cinq des principales langues rencontrées sur le terrain des migrations (lexiques persan, pashto, ourdou, tigrinya, arabe avec différentes variantes) et pour le lexique MIGR qui les rassemble. »
Migralect permet un accès à l’Autre en 17 langues ou variantes régionales, langues et mots pivots, lingua franca (dans les usages de tous, mots incontournables), mots détournés, mots en pidgin (mélange de langues). On peut naviguer sur le site par lexique de langues ou par répertoire de mots (tous les mots dans toutes les langues).
Bravo à l’équipe, autrement dit : bossa (français), contrats (anglais), shabash (ourdu) !
Pierre Mure, poète, 90 ans, habitant de Crest, rencontré à Die le 7 mai 2022 à l’occasion de la sortie de son livre « Recueil de poésie », édité à compte d’auteur.
Pierre Mure :
Le tutoiement, c’est demander à m’accepter comme j’accepte l’autre, comme un être humain. Le vouvoiement appartient à une aristocratie. Le tutoiement, c’est l’amitié du cœur.
L’interviewer : Comment te présentes-tu ? Poète ?
Non. Je suis Pierre Mure, un gai-vivant auprès de ma terre et de mon jardin. Je crois que je suis né avec une plume dans les doigts. L’écriture est une nécessité comme le jardinage, la contemplation de la nature et l’amour sincère et pérenne dans un couple.
Quelles sont tes lectures ?
Je suis très éclectique, de la psychologie et de la philosophie. J’ai eu une jeunesse difficile. J’aime Jaccottet, mais je n’aime pas tout.
J’aime ce dicton : « Tu es rapidement accueilli dans le Midi mais plus sincèrement dans le Nord. », la faconde du Midi… mais je ne connais pas les gens du Nord.
Ils ont le soleil dans le cœur, dit le dicton… du Nord.
Mais ne me prends pas au pied de la lettre, il faudrait nuancer. Je ne voudrais pas que se soit mal interpréter. D’ailleurs je voudrais être sûr que tu me comprennes bien. Tu m’enverras l’interview ?
L’interviewer : il y a aussi le surréaliste Paul Naugé qui écrivait : « Ouvre la porte, le soleil est à l’intérieur. »
Pierre Mure : … et moi j’ai écris : « Ouvre ton cœur, tu verras le soleil briller. »
L’interviewer : Ce n’est pas dans ce recueil…
Pierre Mure : J’ai 877 poèmes non publiés, des feuillets A4 sous couverture cuir. Mes enfants Christine et Philippe ont insisté pour que je publie celui-ci. Ils m’ont suivi « avec mon écriture » (manuscrite). Tirage 150 exemplaires. C’est le deuxième à compte d’auteur. Le premier a été tiré à 100 exemplaires, j’en n’ai plus.
C’est à toi de me dire quel genre de poète je suis…
Interviewer : Tes poèmes sont pleins d’énergie et de joie de vivre, enthousiaste et naïve.
Quand je dis « vivons heureux », cela signifie que ton bonheur se construit tous les matins. Il faut savoir en profiter de ce bonheur. La vie est pleine de petits bonheurs furtifs, il faut savoir les saisir, saisir l’ivraie.
L’ivraie, l’ivresse
Pierre Mure : Être avec toi, c’est un bonheur. On ne se connaît pas. Je sais juste que tu es chroniqueur littéraire, que tu t’appelles Tortel. On ne se connait pas et on ne se connaîtra pas après mais mais c’est un bonheur cette rencontre.
Tu t’appelles Tortel mais peu importe le nom…
L’intervieweur : Le poème « Prégnances » me plaît beaucoup.
Pierre Mure : Un poème n’est pas pensé à l’avance. Il est d’un moment de plénitude quand le cerveau est débarrassé de ses servitudes. La nuit, des mots me viennent, j’ai un guéridon, je me lève, j’écris.
Pierre Mure lit son poème « Rencontre », lecture filmée « Chez Christine », sur la place de la cathédrale de Die.
[Vidéo : « C’est par le métissage que le monde évoluera »]
Ça vient du fond du cœur. La rencontre c’est discuter sans être du même avis, donner à l’autre la jouissance de pouvoir s’exprimer…
L’interviewer : C’est un poème à message…
Pierre Mure : Oui, le message c’est que le monde ne vivra que si les hégémonies, on les laisse de côté. Mais ce n’est pas gober le monde.
L’interviewer : Quel rôle a eu la poésie dans ta vie ?
Pierre Mure : Je suis de janvier 1932, j’ai 90 ans.
Enfant, j’ai eu une vie de famille de malades mentaux. J’étais brutalisé. La poésie était le seul moyen de m’exprimer à l’insu de ma famille. C’était aussi un moyen de subjuguer mon épouse. La poésie c’est un moyen de vivre.
Je cherchais à rimer.
Je me souviens. A l’époque du certificat d’études, j’ai été premier du canton de Crest [commune entre Valence et Die]. La veille nous avons eu en classe une rédaction sur un sujet imposé : « le vignoble ». J’ai écrit que je me promenais dans les rangées de vignes, je m’allongeais devant un cep, qu’il pleurait, cela m’a ému.
C’est d’ailleurs une vérité : si on le taille trop tard, la sève coule.
L’instituteur : « Élève Mure, levez-vous. Passez au tableau. »
L’intervieweur : Il ne disait pas « tu » ?
Pierre Mure : Non, pas lui.
Il me demande de lire devant toute la classe les lignes qu’il avait soulignées.
La lecture terminée, tout le monde a applaudi.
L’intervieweur : Comment s’appelait cet instituteur ?
Pierre Mure : Ce n’est pas important.
L’intervieweur : Vraiment ?
Pierre Mure : Monsieur Blanchecape.
L’intervieweur : Vous êtes un félibre, comme vous l’écrivez dans le poème… ?
Pierre Mure : C’est quoi, un félibre ?
L’intervieweur : Un poète de langue d’oc.
Pierre Mure : Non. Mais oui, j’aime décrire la nature, un poète agricole ? un poète bucolique, oui.
Mes arbres, je leur parle. Un arbre, je l’attrape [il fait un grand geste d’embrassement avec les bras].
Je connais un châtaignier, il est très connu, il a entre 6 et 700 ans. Il a des racines massives, il est touffu. Il m’a saisi, pris au cœur, j’étais heureux. C’était il y a 6 ou 7 mois.
L’intervieweur : Vous en avez fait un poème de cette relation ?
Pierre Mure : Oui. Son titre : « L’arbre mon ami ».
Devant une pousse, je me mets à genoux, je la remercie pour sa beauté, si on veut bien sûr l’écouter.
On n’est pas maître de soi, mais beaucoup contingent des autres.
L’intervieweur : « Quand tu t’y mets Pierrot, on peut plus t’arrêter. »
Un demandeur d’asile demande l’asile pour lui et sa bicyclette. Deux formulaires, un pour chacun. Il est Syrien, quant à elle, elle a appartenu à Michel Seurat (il la baptisée du nom d’ « Égalité ») mais la condition sera-t-elle suffisante pour qu’elle obtienne l’asile ?
Ainsi commence la pièce au titre éponyme, « Égalité », écrite, mise en scène et interprétée par Nawar Bulbul.
Bien entendu, le fonctionnaire stupéfait aura du mal à répondre favorablement à la demande. Et si pour Omar le nom de Michel Seurat est un viatique absolu, il ne dit rien au rond-de-cuir. Omar s’emporte et lance un « Allah akbar ! » du plus mauvais effet sur le préposé aux formulaires. Omar comprend et traduit en français courant : « Allah akbar, pour nous Syriens, c’est rien… c’est juste « putain de journée de merde » … »
Le spectateur du Lavoir Moderne Parisien – de nombreux Syriens, pour cette première parisienne – est plongé au cœur du sujet de cette tragi-comédie politique. Entre Syrie et France, le personnage alterne les deux langues, arabe syrien et français, l’arabe étant sur-titré avec précision par Vanessa Gueno.
Amoureux de sa bicyclette, Omar Abu Michel ne comprend pas pourquoi elle n’aurait pas droit à une demande d’asile en bonne et due forme. Il faut dire que l’exil les a rapproché l’un de l’autre et c’est tout ce qu’il reste à Omar, de cette amitié avec l’illustre chercheur français.
Nawar Bulbul, dans « Égalité » au Lavoir moderne parisien
Il la bichonne, lui dresse un joli paravent entre ses deux roues pour la rendre propre comme un sou neuf, l’embrasse… sur un pneu, enfin il essaie, elle s’y refuse… Nawar Bulbul déploie un registre infini qui ferait pâlir d’envie les comédiens en herbe : soliloque, monologue dialogué, mime. La dynamo du vélo sert à chauffer le thé, la fontaine se transforme en salle de torture, un mur de lamentations à la mémoire de l’ami perdu. Voir l’extrait vidéo.
Il semble se jouer de tout pour mieux convoquer la mémoire de la révolution syrienne et son « état de barbarie », titre du recueil d’essais du sociologue, enlevé au Liban en 1985, torturé et mort en détention et dont seuls les os ont été retrouvés.
En 2019, nous avions vu le travail réussi de la compagnie La Scène Manassa dans « Mawlana » au festival d’Avignon. Lire l’article dans Papalagui, 9/07/2019. « Égalité » semble être la suite en plus fort encore.
« Égalité », c’est une force centrifuge à l’œuvre. D’un bureau de demande d’asile aux geôles syriennes, antres des affres de la torture, des dialogues avec le chercheur disparu à la participation aux manifestations. Il faut voir cette scène de toute beauté où Omar et sa bicyclette brandie à bout de bras, tournoie en derviche sous les vivats d’une chanson révolutionnaire.
Nawar Bulbul dans « Égalité » au Lavoir moderne parisien
Le spectateur s’éprend d’un tel jeu où les détails du tableau vivant de la mémoire sont autant de catalyseurs : la chaîne du vélo n’est-elle pas une chaîne de transmission ? la dynamo, le symbole de cette énergie incarnée dans le jeu du comédien ? l’eau de la fontaine une source d’archives sur bande magnétique ?
Mémoire survoltée, active comme jamais alors que partout les Syriens ont fait depuis longtemps le deuil de cet élan qui les porta un certain mois de mars 2011. Un élan fondu dans l’abîme d’une répression sans fin, dont les chiffres s’affichent un temps en fond de salle, ces millions d’exilés et de morts. Et combien de souffrances et de deuils ?
En parcourant la page Facebook de Nawar Bulbul, je découvre cette interview (en arabe) donnée à deux enfants, où tout son engagement pourrait se résumer par ces quelques mots : « J’adore pleurer… si je crie dans la rue, on dit que je suis fou… la scène est le meilleur endroit pour crier la vérité et la beauté. »
Une pièce dédiée à « tous les prisonniers d’opinion à travers le monde ». En arabe, Nawar Bulbul exprimera sa solidarité avec l’Ukraine.
« Égalité », écrit, mis en scène et interprété par Nawar Bulbul, au Lavoir Moderne Parisien, Paris 18e, mercredi 27 à samedi 30 avril, 21h, dimanche 1er mai, 17h. Dans le Off du festival d’Avignon, au théâtre des Carmes, du 17 au 26 juillet 2022 à 10h, sauf le 20 (relâche).
Production de la compagnie La scène Manassa (Vanessa Gueno, Bassou Ouchikh), co-production théâtre Toursky, Marseille.