Aborigènes façon captifs enchaînés

Reçois et découvre avec bonheur et stupéfaction le dernier beau livre d’Au Vent des îles, cet Aborigènes et peuples insulaires, l’histoire d’une « collision », racontée du point de vue des premiers habitants de l’Australie. Textes réunis par Marcia Langton et Rachel Perkins, traduit de l’anglais par Marc Orlando. Photos édifiantes de captifs enchaînés. On n’a pas fini d’en parler. Et on y reviendra.

 

L’émotion Perrault à la Cinémathèque

Que transmettre aux générations futures quand la culture est en voie de disparition ? Un formidable documentaire du Québécois Pierre Perrault, Pour la suite du monde, a été présenté à la Cinémathèque française ce lundi soir. Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance d’assister à cette séance clé du cycle consacré au documentariste, ils pourront le visionner sur le site de l’Office national du film du Canada (ONF).

Considéré comme un chef d’œuvre du cinéma direct, Pour la suite du monde est un « documentaire poétique et ethnographique sur la vie des habitants de l’Isle-aux-Coudres rendue d’abord par une langue, verte et dure, toujours éloquente, puis par la légendaire pêche au marsouin, travail en mer gouverné par la lune et les marées. »

Le film débute par cet écran de présentation :

Un film qui possède une qualité rare, l’immersion et l’écoute d’un parler (sous-titré en français de France). Les anciens qui vont aider les plus jeunes à « relever la pêche » disent avec des mots simples tout l’enjeu de cette transmission : « il n’y a pas de plus belle chasse que la chasse aux marsouins ». On les devine en quête de la réalisation d’un mythe, tel Melville avec Moby Dick. Pour les spectateurs du film comme pour les insulaires, c’est la même communion dans un rituel où l’homme et la nature ne font qu’un, comme le montre ce plan où des centaines de harts sont plantés dans la mer pour qu’à marée haute, le marsouin soit piégé, grand geste collectif pour chanter à l’unisson l’appartenance à une tradition que Jacques Cartier dit venir des Indiens.

 

Pour la suite du monde par Michel Brault et par Pierre Perrault, Office national du film du Canada

À suivre prochainement, un colloque Pierre Perrault aux Ateliers Varan.

Au Japon, Naomi Kawase filme l’être-au-monde

Dans la forêt japonaise d’Okazaki, une maternité, une maison pour accouchements naturels. L’entrée du film passe par un sous-bois en contre-jour, de la lumière à l’humus des feuilles (bande-annonce). Une eau perle d’une canalisation. Des femmes pépient. Elles diront leur fierté d’être enceintes, sourire explosif sur le visage, dans une joie communicative. Elles s’accomplissent intégralement, accompagnées par le docteur Yoshimura âgé de 78 ans.

Cette conscience morale a la parole claire (la société a médicalisé l’accouchement, le corps, la femme, au point qu’il faut soigner, alors que l’acte est beau, peut-être douloureux, mais naturel). Il aurait pu virer gourou. Il a remis le corps des femmes au cœur de la grossesse.
Le film de Naomi Kawase agit comme un poème sylvestre traversé par les épreuves physiques en aérobic de montagne : 300 flexions quotidiennes par séances de cinquante, à polir un mur de bois, coupe du bois à la hache (c’est la hache qui fait l’effort, pas le corps). Documentaire sur l’art d’être enceinte. On se laisse porter par une douceur renouvelée du lien maternel : « J’aime me souvenir de la douleur de mon accouchement », dit l’une d’elle, elle-même médecin.
Naomi Kawase a filmé trois accouchements en présence des familles. Belles réactions des enfants, paroles sans geignardise : « Grand-mère, bébé est  né. » Ou les pleurs muets d’un jeune garçon submergé d’émotion.
Genpin évolue du documentaire d’empathie vers le documentaire existentiel avec le questionnement du docteur Tadashi Yoshimura, l’homme aux 20 000 accouchements naturels en cinquante ans de pratique. Sa fille aînée lui reproche de s’être moins occupé de sa famille que de sa clinique : « Je reviendrai moins souvent, dit-elle au vieil homme, mais je ne te hais pas. »

Genpin est un documentaire sur l’être-au-monde.

Voir la rétrospective présentée par la Cinémathèque française :
Et cette adresse de la réalisatrice au public de la Cinémathèque et aux spectateurs de Genpin : « J’aimerais que les femmes mais aussi les hommes voient ce film, et qu’il nous invite à une réflexion sur l’origine de nos vies, sur le sens de notre existence et comment ces vies se relient aux générations suivantes. »

par lacinematheque

N.B. : Le mot « Genpin » est le nom que donne le philosophe Lao-Tzu à l’esprit de la vallée. Il est censé être incarné par une femme qui donne la vie et renvoie à la notion d’immortalité. En effet, selon cette philosophie, la vie s’inscrit dans un cycle et la mort d’une personne n’est en réalité que la mort de sa conscience, une transition vers une force supérieure imagée par la vallée. [la production]

Mathieu Riboulet, prix Décembre 2012

Le prix Décembre a été attribué jeudi à Mathieu Riboulet pour Les œuvres de miséricorde (Verdier) par sept voix contre six à Christine Angot (Une semaine de vacances, Flammarion).

Dans Les œuvres de miséricorde, publié chez Verdier le 22 août, Mathieu Riboulet s’inspire des œuvres de miséricorde édictées par l’Eglise, allant à la rencontre des violences individuelles, sociales, sexuelles ou historiques, pour les lier à l’impératif de miséricorde qui fonde les culpabilités.

Résumé par l’éditeur :

« Donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts : tels sont les impératifs moraux édictés par l’Église sous le nom d’œuvres de miséricorde, que le Caravage a illustrés dans un tableau conservé à Naples, et dont tous ceux nés en culture chrétienne sont imprégnés, même s’ils ne les connaissent pas. Ces injonctions morales sont ici mises à l’épreuve de l’expérience – réelle ou imaginaire.

«  Il m’a fallu comprendre comment le Corps Allemand, majuscules à l’appui, après être entré à trois reprises dans la vie française par effraction (1870, 1914, 1939), continue à façonner certains aspects de notre existence d’héritiers de cette histoire. Chemin faisant, j’ai tenté d’y voir un peu plus clair dans les violences que les hommes s’infligent – historiques, guerrières, sociales, individuelles, sexuelles, massivement subies mais de temps à autre, aussi, consenties –, dont l’art et la sexualité sont le reflet et parfois la splendide, indépassable, bienheureuse expression, et de les lier du fil de cet impératif de miséricorde qui fonde notre culpabilité pour être, de tout temps et en tous lieux, battu en brèche. » »

Les Récits du nickel en Nouvelle-Calédonie

Les Récits du nickel en Nouvelle-Calédonie (1853-1960) [432 p., 100 €], de l’universitaire Eddy Banaré, est présenté ainsi par son éditeur Honoré Champion :
« L’exploitation minière en Nouvelle-Calédonie est en ceci exemplaire qu’elle donne à voir l’élaboration d’un grand récit qui a permis de relayer une vision du monde et une conception de l’altérité non seulement fondatrices des littératures coloniales, mais dont la littérature française se nourrit encore, que ce soit pour en décliner de nouveaux avatars, ou pour les remettre en question. »
Né à la Martinique, Eddy Banaré est Docteur en littérature comparée, et se consacre à l’étude des littératures du Pacifique francophone (Nouvelle-Calédonie) ainsi qu’aux relations entre presse et littérature coloniales.

Voir l’interview d’Eddy Banaré par Abdourahman Waberi dans Slate-Afrique.

Le Goncourt 2012 à Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari a été récompensé du prix Goncourt pour son roman Le Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud). On est plus qu’heureux à se souvenir de cette belle rencontre, il y a deux ans, après son prix du roman France Télévisions pour Où j’ai laissé mon âme. Reportage à Ajaccio (le prochain sera à Abou Dhabi, forcément أبو ظبي) :

 

La presse en parle… Par exemple, Corse-Matin avec ce titre, de circonstance : Un prisidenti pà l’America, un Goncourt pà a Corsica.

Grand Prix du Roman Métis 2012 à Tierno Monénembo

Annoncé à Saint-Denis-de-La-Réunion, la troisième édition du Grand Prix du roman Métis récompense Tierno Monénembo pour Le terroriste noir (Seuil). Le jury est présidé par Mohammed Aïssaoui. Les deux précédents lauréats ont été Maryse Condé en 2010 et Lyonel Trouillot en 2011. Tierno Monénembo a été prix Renaudot en 2008 pour Le Roi de Kahel. Sa littérature explore une mémoire commune entre Guinée, son pays natal, où il vit, et la France.

Le mot de l’éditeur :

Tout commence en lisière de la forêt des Vosges, un jour de 1940, quand un père et son fils partis cueillir des champignons tombent par hasard sur un « pauvre nègre » endormi au pied des arbres. Conduit au village, ce jeune Guinéen adopté en France à l’âge de 13 ans, à la fois austère et charmeur, y fera sensation. Il saura enflammer les cœurs, s’attirer des protections. Mais ce n’est qu’un début : en 1942, il entre en contact avec la Résistance et crée un des premiers maquis de la région. Lancés sur ses traces, les Allemands l’appelleront « le terroriste noir ».

Qui a trahi Addi Bâ ? Une de ses nombreuses amantes ? Un collabo professionnel ? Ou tout simplement la rivalité opposant deux familles aux haines séculaires ? À travers cette figure fascinante, c’est tout un pan méconnu de notre histoire qui défile : ceux que l’on appelait les tirailleurs sénégalais. C’est aussi la vie quotidienne de la population des Vosges, évoquée par Tierno Monénembo avec une verve irrésistible… comme s’il s’agissait d’un village africain.

Voir le site d’Etienne Guillermond : Addi Bâ Mamadou, héros méconnu de la résistance.

Au Médicis 2012, Féerie générale, Rétrospective, Congo, quelle histoire !

Le prix Médicis 2012 a été attribué à Emmanuelle Pireyre pour Féerie générale (L’Olivier). Son éditeur présente son livre comme « mêlant humour et érudition pour aborder le rôle de l’argent, la démilitarisation de l’Europe, la question du voile, le bonheur écologique » et « faisant littérature avec une langue actuelle, écrite et orale, celle des forums internet ».

Présentation sur le site de l’Olivier :

« Une petite fille déteste la finance et préfère peindre des chevaux ; des artistes investissent les casernes ; un universitaire ne parvient pas à achever sa thèse sur l’héroïsme contemporain ; une jeune musulmane choisit pour devise: Une cascade de glace ne peut constituer un mur infranchissable … Ainsi sont les protagonistes de Féerie générale : récalcitrants à l’égard de ce qui menace leur liberté, prompts à se glisser dans les interstices du réel pour en révéler les absurdités.

A partir de quelques échantillons prélevés dans les médias, ce livre mêle humour et érudition pour aborder – entre autres – le rôle de l’argent, la démilitarisation de l’Europe, la question du voile, le bonheur écologique. Il « fait littérature » avec une langue actuelle, écrite et orale, et celle des forums internet : « J’ai souvent eu l’impression, en écrivant ce livre, d’emprunter des discours tout faits comme on louerait des voitures pour le plaisir de les rendre à l’autre bout du pays complètement cabossées », nous confie l’auteur.

Emmanuelle Pireyre poursuit ici sa réflexion sur l’époque, dans un pastiche éblouissant des discours – savants, publicitaires, sociologiques – dont elle détourne les clichés. Cet écrivain-corsaire aborde les lieux communs avec une jubilation communicative et propose une radiographie de la conscience européenne en ce début de 21e siècle. »

Elle a commencé à publier chez Maurice Nadeau, avec Congélations décongélations (2000).

Le Médicis du roman étranger va à Avraham B. Yehoshua, pour Rétrospective,

et le Médicis essai à David Van Reybrouck, pour Congo, une histoire.

présenté ainsi par son éditeur, Actes-Sud : « Le livre du Congo, un essai total écrit comme un roman. De la préhistoire aux premiers chasseurs d’esclaves, du voyage de Stanley missionné par Léopold II à la décolonisation, de l’arrivée de Mobutu puis de Kabila à l’implantation industrielle d’une importante communauté chinoise, ce livre retrace, analyse, conte et raconte 90 000 ans d’histoire : l’Histoire d’un immense pays africain au destin violenté. »

Patrick Deville, prix Femina 2012 pour « Peste & Choléra »

Sur ce roman magnifique consacré à la vie héroïque d’Alexandre Yersin, découvreur du bacille de la peste, déjà salué par le prix du roman Fnac, voir le billet Papalagui, du 28/08/12 : « Patrick Deville, Prix Fnac 2012 : « Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger » ». Deville est toujours en lice pour le Goncourt (en concurrence avec Ferrari) et le Renaudot.

Julie Otsuka a été récompensée par le prix Femina étranger pour Certaines n’avaient jamais vu la mer (éditions Phébus), un roman sur l’exil de milliers de jeunes Japonaises parties au début du siècle dernier épouser leurs compatriotes déjà installés en Californie.

Tobie Nathan est lauréat du prix Femina essais pour Ethno-roman (Grasset).