[Centenaire Césaire] « Une Tempête » au Centre culturel Tjibaou de Nouméa

Début novembre, selon que vous serez en Martinique ou en Nouvelle-Calédonie, vous aurez le choix entre deux pièces de Césaire, proposées pour son centenaire. A Fort-de-France, le TNP de Villeurbanne met en scène et joue Une saison au Congo [Papalagui, 15/10/2013], à Nouméa, Pacifique et Compagnie met en scène et joue Une Tempête au Centre culturel Tjibaou, du 31 octobre au 03 novembre et du 07 au 10 novembre 2013.

Présentation par la compagnie Pacifique et Compagnie :

« Un navire sombre dans les eaux furieuses d’une tempête infernale. Depuis l’île où il a été exilé à la suite d’un funeste complot, le duc et magicien Prospero contemple le naufrage… et voit débarquer ses ennemis d’autrefois. La vengeance est proche !… Mais son esclave Caliban se révolte, et rien ne sera plus comme avant… Aimé Césaire a adapté pour un théâtre nègre « La Tempête » de Shakespeare.

Ce monument du théâtre est revisité par une écriture anticolonialiste. Exilé de force sur une île, Prospero devient le maître tyrannique de l’esclave Caliban et du docile Ariel. Les rouages de la domination coloniale sont décortiqués au fil de la confrontation des personnages, enfermés sur ce bout de terre sans horizon. »

La troupe du TNP se déplace en Martinique avec Une saison au Congo

C’est un événement : une semaine après la fin des représentations, le TNP de Villeurbanne  met en scène et joue Une saison au Congo à Fort-de-France, en Martinique, les 2 et 3 novembre 2013. « Il me semblait normal dans le cadre d’une célébration de présenter la pièce de Césaire dans la ville qu’il a administrée », se réjouit le metteur en scène Christian Schiaretti, directeur du Théâtre national populaire. C’était aussi la volonté du président du conseil régional, Serge Letchimy. »

La pièce avait été boudée par le théâtre français après sa création par Jean-Marie Serreau dans les années 60. Une saison au Congo a été écrite par Aimé Césaire autour de la figure charismatique et martyre de Lumumba. Elle traite de l’Afrique, de la décolonisation, et du rôle de l’Occident, dans un registre politique et poétique. Une décennie après Discours sur le colonialisme, Césaire choisit de consacrer une pièce de théâtre à la question coloniale, mais aussi à la solitude de l’homme au pouvoir dans un pays neuf (démarche analogue sur Haïti, dans La Tragédie du roi Christophe).

Lumumba est interprété par Marc Zinga qui lui donne une belle justesse de ton et de rythme, tant dans un bar à bières que face à des militaires qu’il réussit à convaincre par la seule puissance du verbe. Un Lumumba ceint d’une impressionnante cohorte de comédiens, la plupart noirs originaires du Congo, du Burkina Faso et d’Europe.

La présence du collectif Béneeré de comédiens burkinabés donne un supplément d’âme à une pièce belle dans sa démesure. Pour la comédienne et metteure en scène Mbile Yaya Bitang, de la compagnie camerounaise Anoora, « Ce n’est seulement jouer le spectacle qui nous intéresse, c’est aussi l’idée qu’elle véhicule à une génération d’Africains : elle nous pousse à mieux connaître notre histoire à nous, et comment passer outre les sectarisations, les communautarismes, les individualismes, les réflexes ethniques, etc. »

En Martinique, la distribution des comédiens sera la même que dans l’Hexagone excepté les figurants du chœur, recrutés sur place. L’ambition de l’homme de théâtre Christian Schiaretti (Molière du metteur en scène 2009) est « d’être à la hauteur du poète, de sa langue et de son projet théâtral. L’implication personnelle de Césaire dans son texte sur Lumumba sera mieux perçue en Martinique [que dans l’Hexagone]. Nous devons être à la hauteur de la langue de Césaire, dans sa sensibilité trempée dans les Caraïbes, dans sa poésie de luxuriance. »

Après la Martinique, la troupe du TNP jouera treize représentations à Sceaux (Hauts-de-Seine), au théâtre Les Gémeaux, du 8 au 24 novembre,

Voir le reportage sur la création au TNT de Villeurbanne, le 14 mai dernier dans Papalagui.

et :

« Indépendance cha-cha, la tragédie de Lumumba », Les Inrockuptibles, 14/10/13
« Césaire ressuscité », Le Nouvel Observateur, 31/05/13
« Une saison au Congo : le grand opéra de l’Afrique », Slate Afrique,  23/05/13

Le DVD de la création, enregistrée au printemps, est disponible, avec bonus et interviews tournés par Christian Tortel, Leïla Zellouma, Bernard Blondeel, Gilles Mazaniello. Distribution COPAT.

[Congo, J+6] : De l’art à la critique de l’art, avec Thomas Bernhard

Des arbres à abattre de Thomas Bernhard, est repris au Théâtre de la Colline à Paris du 11 au 28 septembre 2013 dans une mise en scène de Claude Duparfait et Célie Pauthe, avec Claude Duparfait, Laurent Manzoni, Annie Mercier, Hélène Schwaller, Fred Ulysse avec la participation d’Anne-Laure Tondu.

« Lors d’un “dîner artistique”, le narrateur, Alceste moderne et double à peine déguisé de l’auteur, observe l’intelligentsia viennoise, avec qui il avait rompu depuis presque trente ans. Comme la plupart d’entre eux, il a assisté le matin même aux obsèques de Joana, artiste marginalisée qui s’est suicidée. Ce réquisitoire à l’humour désintégrateur se nourrit d’une quête brûlante : retrouver la vraie promesse de l’art, celle d’une pleine respiration. »

 

Même théâtre, même auteur : un second roman de Thomas Bernhard, Perturbation sera adapté et mis en scène par Krystian Lupa du 27 septembre au 25 octobre 2013 avec John Arnold, Thierry Bosc, Valérie Dréville, Jean-Charles Dumay, Pierre-François Garel, Lola Riccaboni, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur, Anne Sée, Grégoire Tachnakian.

« Thomas Bernhard est un des auteurs de prédilection de Krystian Lupa, dont on a vu à La Colline Factory 2 et Salle d’attente. Pour son second spectacle en français, le metteur en scène polonais a choisi Perturbation : l’histoire d’un chemin initiatique, celui d’un fils qui suit la tournée de son père, médecin de campagne, et découvre, de maison en maison, de secret en secret, le désarroi multiforme des vies humaines. »

Papalagui et Papalagui itou

« Le retour d’Hassane Kassi Kouyaté et d’Habib Dembélé au théâtre du Fon du Loup, à Carves près de Belvès en Sarladais (Dordogne), sera un temps fort de la fin de saison estivale, samedi 7 septembre.

Ces deux comédiens avaient fait l’ouverture de cette scène il y a dix ans. Ils étaient revenus ensuite avec « The Island », d’Athol Fugard, célébrant la puissance de l’imaginaire contre l’asservissement dans une prison sud-africaine au temps de l’apartheid.

Avec « Le Papalagui », Hassane Kassi Kouyaté met en scène la libre adaptation par Léon Kouyaté du discours de Touiavii, chef de tribu polynésienne dans les Mers du Sud, récit recueilli par Éric Scheurmann, un Allemand voyageur, édité en 1920. »

La suite sur Sud-Ouest.

[Congo, J-32] Shéda de Niangouna édité façon bogolan et wax

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville, du 25 août au 30 septembre 2013, et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 32 jours, retour sur Dieudonné Niangouna, à l’occasion de l’édition de sa pièce Shéda parmi un ensemble de textes, intitulé Songe, chez Carnets-livres, une édition façon bogolan et wax…

C’est un livre… oui c’est bien un livre. Un livre fabriqué à la main, « maquette, façonnage et reliure Francine Chatelain et Daniel Besace ». On dirait un livre d’artiste au prix d’un livre commercial. Sa couverture est faite de « tissu Bogolan du Mali, tissé à la main, teintes naturelles et du Wax acheté à Barbès ». Chacun est donc unique. Pas de titre sur le tissu, seul un bandeau de papier annonce le titre et cet avertissement : « Mon théâtre est le drame du de ce qu’on veut du théâtre africain ».
Mon exemplaire porte le numéro 037/400. En 3e de couverture, les éditions Carnets-Livres ont apposé un tampon avec la date de fabrication écrite au feutre rouge : 08/07/13. Acheté par un temps de festival, librairie La Mémoire du monde, 36 rue Carnot, Avignon.
Ce livre signé Dieudonné Niangouna a pour titre Songe. On y trouve : Shéda, Un Rêve au-delà ; M’appel Mohamed Ali ; Le rêve de la maison dans la maison.

L’éditeur est un peu fada, non parce qu’il laisse quelques défauts de fabrication (une page 163 au texte imprimé en miroir, comme une carte à jouer). Non, il est fada de son auteur. Daniel Besace écrit une post-face pleine d’amitié pour Niangouna et des comédiens compatriotes. A ses débuts dans l’édition, il « s’est familiarisé avec le congolais (…) cette pensée à étage, cette pensée fusée et arbre, qui n’a rien à voir avec le développement rectiligne du monde, et où prédomine l’intuition de la formule, les raccourcis poétiques, les enchevêtrements elliptiques… » 

Songe est le quatrième livre de Dieudonné Niangouna qu’il édite après Trace, Souvenirs des années de guerre, Mantsina sur Scène. Songe est présenté comme « une partition de pensée. Vous vous asseyez face au livre, vous éteignez tout, la radio, la télé, le portable, la lumière et vous allumez votre conscience, prêt à être envahi par une symphonie déchirante et émouvante. »

La couverture de « Souvenirs des années de guerre »    

Le texte Un Rêve au-delà est précédé par un échange de lettres entre l’éditeur et son auteur. Besace avoue son « incompréhension » et semble en plein désarroi : « Qui suis-je pour publier ces textes ? Qui-suis pour ne pas les publier ? »

Réponse de Niangouna : « C’est un conte de ma grand-mère (…) raconté aux jeunes garçons en dernière phase de leurs initiations au Kinguinzila, le théâtre de guérison ; sous la direction d’un maître initiateur les garçons vont apprendre la science de la nature, la parole, le courage, la mort, la force du pardon, les métiers de la main, le mystique, la relation au sacré et au profane. (…) Les échoués deviennent renégats, fous, idiots du village, errants, bannis. Pour ceux qui réussissent leur ultime épreuve demeure: « Un rêve au-delà » ».

Extrait Un Rêve au-delà p. 162 :
Oyé ! Notre impuissance : Oyé ! Oyé ! Soutiens !
Je ne veux pas être un donneur de leçon. Et pourtant je le suis. Merde ! Puis-je sortir de moi-même ! Et je ne peux autrement que moi-même. Merde ! Je ne peux vous parler qu’en étant moi-même. Merde ! Et je suis dégueulasse comme tout « moi-même ». Merde 8 Mais c’est beau. Pourtant ça me fait chier, merde, et c’est bien là la raison de la merde. Dégueulasse en étant moi-même. Avec mon égo démesuré, mes emportées qui vous bouffent l’oxygène, mes agneaux, mes sautes d’humeurs à répétions, et qui se prennent pour quelque chose de pensé, merde, mes frustrations imbéciles, mon nombrilisme, mon regard dans mon bide, merde, mon cœur têtu, mes pensées qui ne vont qu’à moi-même, mon écoute qui écoute mon cœur battre et jamais le cœur des autres, merde !

Et pour le plaisir, citons ce proverbe Kongo, en langue lari : Wa bâ gûna wé na messo (On ne trompe que celui qui regarde) p. 127

Et pour rappel, ces 2′ sur la Générale de Shéda, Carrière de Boulbon, au festival d’Avignon, le 6 juillet 2013 :

Au festival d’Avignon, Illumination(s) du Val Fourré

À l’entrée du Théâtre des Halles, l’une des scènes phares de ce festival d’Avignon Off, un coupeur de billets arrête un « coupeur de routes », comme dirait Kossi Efoui. Ça discute, ça s’envenime. L’un demande à convoquer un responsable. L’autre résume la situation :    « Je ne suis qu’un coupeur de billets. »

La banlieue, c’est chaud, avant même le spectacle annoncé : Illumination(s), texte et mise en scène d’Ahmed Madani (« un récit choral où 9 jeunes d’un quartier populaire nous invitent à passer de l’autre côté du miroir »).
À peine assis, nous avons droit à une altercation dont le chahut vient justement de l’entrée, côté jardin. Ça castagne, ça envahit le plateau où l’intrus s’étale de tout son long. Des mastards le secouent. Il reste immobile. Spectacle ou fait-divers ? Le public échange des avis. Se poser la question, c’est déjà témoigner de la réussite du scénario. Entre réel et mise en scène, la banlieue, c’est show.

Photo François Louis Athenas

Illumination(s) vient du Val Fourré, quartier star de la banlieue, côté Mantes-la-Jolie. Neuf comédiens non professionnels, qui ont du bagout et du talent : « Trois jeunes hommes vivant à trois époques différentes qui se retrouvent par-delà la vie et la mort. Ils portent le même nom : Lakhdar, qui veut dire « vert », ils symbolisent l’espoir. Ahmed Madani nous invite à voyager « au pays des zones sensibles de (sa) mémoire ». Beau détournement de mots qui rend grâce aux « zones sensibles » des bons vieux clichés.

La famille d’Ahmed Madani est arrivée à Mantes-la-Jolie en 1959. Nous avions apprécié, c’était aux Francophonies en Limousin en 2009, sa mise en scène de Paradis blues, texte de l’écrivaine mauricienne Shenaz Patel, interprété par Miselaine Duval. Illumination(s) en est le symétrique. L’un était dans la force de l’intériorité, le tout dernier est dans la tchatche chorégraphiée.
Dans Illumination(s) une suite de tableaux et de récits de vie donnent l’occasion aux comédiens de jouer leur propre rôle, du moins des personnages qui leur sont visiblement proches.
Le « Je-me-souviens » façon Georges Perec est un grand moment. Loin d’être un simple exercice de style, la scène devient parole multiple, en rebonds d’un personnage à l’autre. Les neuf comédiens occupent magistralement le plateau qui devient espace mental partagé aux thématiques familières aux spectateurs (l’immigration, le lien entre les générations, le choc des cultures).
Et cet ensemble où est anticipé un contrôle de police. Groupe de profil, regards tendus, les mastards-en-costard sont devenus des capuches-qui-sentent-l’embûche. On mime le lancer de projectiles façon Intifada de banlieue. Fumée des lacrymos, belle création sonore de Christophe Séchet. L’espace semble se démultiplier. Belle chorégraphie là encore, soutenue par le vidéaste Nicolas Clauss. La force de cette « performance spectacle » (le public ne s’y trompe pas : c’est un triomphe) tient dans la belle présence des comédiens, qu’Ahmed Madani a su porter haut comme si la banlieue était une chorégraphie, la danse vivante d’une mémoire à vif.

À noter la diffusion de la pièce Illumination(s) en exclusivité et en direct le 26 juillet, 19h sur Culturebox et son dossier de presse.

[Centenaire Césaire] Les répétitions de Une saison au Congo au TNP de Villeurbanne

Une saison au Congo, l’une des quatre pièces de théâtre d’Aimé Césaire, moins connue que La Tragédie du Roi Christophe, sera l’objet d’une création monumentale au TNP à Villeurbanne, ce 14 mai 2013 avec 37 artistes sur scène, essentiellement noirs (Congolais, Burkinabés, Antillais, Lyonnais). La pièce de Césaire, écrite en 1966, autour de la figure charismatique et martyre de Lumumba, traite de l’Afrique, de la décolonisation, et du rôle de l’Occident, dans un registre politique et poétique. Mise en scène Christian Schiaretti (Molière du metteur en scène 2009), conseiller Daniel Maximin.
[Le TNP est une scène emblématique dans l’histoire du théâtre et de la décentralisation culturelle. Il a été dirigé de 1951 à 1963 par Jean Vilar et reste marqué jusque dans sa programmation actuelle par cet esprit « élitaire pour tous » et une volonté affirmée de « service public » qui s’est traduit par un taux de remplissage de 94% au cours de la saison 2012-2013.]

La première création avait été réalisée dans la complicité d’Aimé Césaire par Jean-Marie Serreau en 1967 au Théâtre de l’Est parisien. Autre création par l’homme de théâtre turc Mehmet Ulusoy, en 1988 au Festival de Fort de France (Martinique) puis au Théâtre de la Colline en 1989.
La pièce commence ainsi :
Dans le quartier africain de Léopoldville, deux ans avant l’indépendance du Congo, un attroupement d’indigènes autour d’un bonimenteur, futur Premier ministre du Congo, Lumumba

« Mes enfants, les Blancs ont inventé beaucoup de choses et ils vous ont apporté ici, et du bon, et du mauvais. Sur le mauvais, je ne m’étendrai pas aujourd’hui. Mais ce qu’il y a de sûr et de certain, c’est que parmi le bon, il y a la bière ! Buvez ! Buvez donc ! D’ailleurs, n’est-ce pas la seule liberté qu’ils nous laissent ? On ne peut pas se réunir, sans que ça se termine en prison. Meeting, prison ! Écrire, prison ! Quitter le pays ? Prison ! Et le tout à l’avenant ! Mais voyez, vous-mêmes ! Depuis un quart d’heure, je vous harangue et leurs flics me laissent faire… Et je parcours le pays de Stanleyville au Katanga, et leurs flics me laissent faire ! Motif : Je vends de la bière et je place de la bière ! Si bien que l’on peut affirmer que le bock de bière est désormais le symbole de notre droit congolais et de nos libertés congolaises ! »

Fin mai, une version commentée par Dominique Traoré Klognimban pour les lycéens dans la collection Entre les lignes est annoncée par l’éditeur Honoré Champion :

[À noter : Une diffusion de la pièce est prévue sur France Ô, le 26 juin 2013, date du centenaire d’Aimé Césaire.]