Questions de femmes entre Maryse Condé et son personnage

Maryse Condé est une habituée du festival d’Avignon. La romancière, connue pour Ségou (deux volumes, 1984-1985) est aussi auteur de pièces de théâtre. Elle vient régulièrement au festival. La Chapelle du Verbe incarné, lieu historique des théâtres d’outre-mer, l’accueillait non pour une de ses pièces mais pour l’une de ses autobiographies récentes, consacrée à sa période africaine à la genèse de son écriture, La Vie sans fards (Lattès). La pièce a fait salle comble.

 

 

Gilbert Laumord, un comédien, deux pièces, deux registres

Au festival d’Avignon, il n’est pas exceptionnel de rencontrer des comédiens qui jouent dans plusieurs spectacles. Pierrette Dupoyet interprète trois personnages dans trois pièces différentes. Trois comédiens guadeloupéens jouent dans deux pièces : outre Laurence Joseph et Dominik Bernard, nous avons rencontré Gilbert Laumord, que nous avons choisi de suivre dans sa journée marathon.

À voir dans Ô vous frères humains, d’Abert Cohen, au théâtre des Halles à 16h (très réussi) et dans L’épreuve de Virjilan au Collège de La Salle à 21h15.

Dans L’épreuve de Virjilan, le comédien haïtien Miracson Saint-Val donne la réplique à Gibert Laumord (lire Le Nouvelliste)

Que les Brésiliens se consolent avec Coup fatal

(c) Chris Van der Burght

Une hybridité flamboyante, une inventivité extraordinaire saluée pour sa dernière représentation au festival d’Avignon par une standing ovation de dix minutes, des pleurs sur la scène, des trouvailles joyeuses à l’humour fin, un concert d’art lyrique, du music-hall, un spectacle de danse, du baroque, de l’opéra, des pianos à pouce, des langues africaines du Congo,  Nina Simone, un balafon, ce Coup fatal fait penser à cette parole du brésilien João Guimarães Rosa dont le pays vient d’être humilié dans sa Coupe du monde, dans la période de cette soirée avignonnaise inoubliable, à cette parole de renaissance dans un monde morose, à la perspective embrumée :
« Il me faut tout, le langage du Mineiro, du Brésilien, du Portugais, il me faut le latin, peut-être aussi la langue des Esquimaux et des Tartares. Nous avons besoin de mots nouveaux ! »
Avec « Coup fatal » d’Alain Platel et Fabrizio Cassol, autour du contre-ténor Serge Kakudji, les mots nouveaux, les gestes nouveaux, les sourires nouveaux, l’humour nouveau s’offrent en évidence. C’est l’Afrique lyrique et populaire tout à la fois qui enchante le monde de ses talents chatoyants. Même les sapeurs y sont inventifs d’une nouvelle sape qui ferait rougir le plus Congolais des Congolais.

Extraits par Théâtre contemporain.net :

À suivre l’interview de Serge Kakudji par Sophie Jouve (Culturebox) : « Sans frontières musicales, je commence petit à petit à être heureux. »

Dans sa critique, Jean-Pierre Thibaudat revient sur la genèse de cette aventure artistique, qui provoque le « coup de cœur » des Inrocks.

Et pour la tournée européenne, voir le site de KVS.

Duel d’ombres, un théâtre à fleurets mouchetés

Par ses dialogues, le théâtre est souvent un duel d’acteurs. Et quand la société impose des masques à deux personnages de l’élite du XVIIIe siècle, le jeu d’acteurs devient doublement profond et révélateur. C’est le cas avec la pièce d’Alain Foix, Duel d’ombres où deux grands escrimeurs, le Chevalier Saint George et le chevalier d’Éon doivent composer avec leur origine : l’un est musicien et fils d’esclave, l’autre est espion et cache sa véritable identité sexuelle. Le Guadeloupéen Alain Foix a écrit sa tragicomédie sur un duel qui devient duo entre un chevalier travesti et un compositeur mulâtre, une double hybridité qui attise les jeux d’images et d’apparences. Son écriture en alexandrins lui donne un ton raffiné et fait passer avec subtilité des questions graves sur les rôles que chacun se donne pour exister en société.

Festival d’Avignon, jour de grève mais jour de répétition pour les danseurs calédoniens

Lors du premier jour du festival d’Avignon, le 4 juillet, jour de grève, jour d’annulation des deux spectacles d’ouverture du « In », il y a au moins trois positions différentes des artistes et techniciens. Ceux du festival « In » ont voté un jour de grève. Ceux de la coordination nationale, les plus radicaux, emmené par la CGT-spectacles, ont déposé un préavis de grève d’un mois, ceux du festival « Off » venus de très loin pour jouer, et qui n’ont même pas le statut d’intermittents, comme les danseurs calédoniens. Dans la rue et sur scène, voici leur première journée.

Avignon jour J, jour de grève

Premier jour du festival d’Avignon, premier jour de grève voté par une partie du personnel du « In ». Pour son premier festival Olivier Py, son directeur, est contraint d’annuler les deux premiers spectacles d’ouverture.
La 68e édition d’Avignon, le plus grand rendez-vous de théâtre de l’année, marque le début des festivals de l’été. De nombreuses compagnies du Off, y compris les 17 qui viennent d’outre-mer,
jouent leur année à venir : il leur faut intéresser le public comme les professionnels – dont les programmateurs – qui achèteront ou non leur pièce en la voyant sur les tréteaux des théâtres de la Cité des papes.
C’est pourquoi le président du Off, le Guadeloupéen Greg Germain, a déclaré lors d’une soirée très mouvementée : « Faire grève ce n’est pas se tirer une balle dans le pied, c’est ce tirer une balle dans la tête ».
Enjeu important : dans le Off, plus de 1300 spectacles sont programmés.
Lors de l’accueil des compagnies à la mairie d’Avignon d’autres intermittents se sont invités pour jouer… un coup d’éclat.

« La culture est notre pétrole, une usine à rêve » (Jean-Michel Ribes)

« Si rien n’est fait, je pense que ça va vraiment péter. Mais il y a actuellement un problème de discours, avec une communication incroyablement mauvaise, car très technique, qui sectoralise un problème qui, en réalité, nous concerne tous : il fait dire qu’un euro investi dans la culture permet d’en gagner quatre ; que ce secteur pèse plus lourd que l’automobile, équipementiers compris ; que si la France reçoit 80 millions de touristes, c’est aussi parce que la culture est notre pétrole, une usine à rêve, sachant que dans le mot « usine » , il y a la notion d’emploi. L’idéal, pour chercher une solution au conflit actual, serait un moratoire, qui permettrait de tout reconsidérer après l’été. Mais ce ne sera as le cas. »
Jean-Michel Ribes, directeur du Théâtre du Rond-Point, Libération, 14-15 juin 2014

Car il s’agit de ça : apprendre l’oubli

 

Le personnage : Opérateur de fabrication, Shangaï (Femme)

Tu t’assois
Tu allumes une lampe de poche et tu commences à calligraphier
Dans le bruit des duchesses victoriennes, des geishas, des vampires, des mandarins, des pirates, des sorcières, des guerrières, des cow-boys, des pharaons, des dragons qui dansent dans le carnaval organisé par le département ressources humaines pour atténuer les effets de la dernière vague de suicide dans l’entreprise /
Tu as oublié Chan
Tu as oublié sa respiration sur ton cou
Tu as oublié son corps aspiré par la terre
Tu as oublié l’usage de mots
Tu as oublié de compter jusqu’à 16
Tu as oublié qu’il ne faut pas rompre la chaîne
Tu as oublié qu’on allait tous disparaître en particules /
Car il s’agit de ça : apprendre l’oubli.

extrait de la pièce d’Alexandra Badea, Pulvérisés, L’Arche éditeur.

Pièce très réussie, vue il y a tout juste une semaine au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Il est question d’êtres pulvérisés par la mondialisation (comment la façade corporate socialisée, lissée, marketée, est pulvérisée, comment l’intime explose). Quatre personnages, deux hommes, deux femmes, interprétés avec justesse par Stéphane Facco et Agathe Molière. Mise en scène sobre et très efficace d’Aurélia Guillet et Jacques Nichet, sons et lumières au cordeau.

Tous sont à féliciter : scénographie Philippe Marioge musique originale Nihil Bordures création vidéo Mathilde Germi création lumières Jean-Pascal Pracht costumes Elisabeth Kinderstuth assistante à la mise en scène Ariane Boumendil régie générale et vidéo Pierrick Lenormand photographies projetées de Alfredo Caliz / Rea, Denis Darzacq / Agence Vu, Toru Ukai construction des décors et réalisation des costumes Ateliers du TNS production et administration Scènarts / Rémi Jullien, Louise Jullien-Tamisier

Pour eux, et malgré les temps de crise, ou justement à cause de ces temps de crise, on espère une belle tournée.

Lire la critique du bout des lèvres de Brigitte Salino du Monde : « Le spectateur, qui aimerait entendre chaque mot de cette pièce qu’il découvre, doit tendre l’oreille pour suivre les monologues, interprétés par Stéphane Facco et Agathe Molière. Les deux comédiens se partagent les quatre rôles. Ils sont en noir, peu éclairés et semblent petits sur le plateau, tandis que les personnages qu’ils incarnent apparaissent en grand sur les murs du décor, sous la forme de quatre photos de visages des quatre coins du monde, qui attirent le regard. Cet effacement de la chair devant l’image est sûrement destiné à faire entrer directement les spectateurs dans la tête des protagonistes de Pulvérisés. Il va dans le même sens que le jeu avec le son et la vidéo, très travaillé, qui tire volontairement la représentation vers la performance. Certes, c’est souvent beau, et prenant. Mais c’est insuffisant pour rendre compte de l’écriture d’Alexandra Badea, prisonnière d’une union périlleuse entre le théâtre et les arts plastiques. »

À tu et à toit, Koffi Kwahulé, Prix Édouard Glissant 2013

Qu’est-ce qu’un prix littéraire ? C’est un « toit », a répondu le dramaturge Koffi Kwahulé, heureux et fier de recevoir le Prix Édouard Glissant. L’auteur des pièces de théâtre Big Shoot, Misterioso-119, La Mélancolie des barbares, P’tite souillure, du roman Babyface a reçu cette récompense le 6 décembre à la Maison d’Amérique latine des mains de la présidente de l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, Danielle Tartakowsky.

Cette métaphore d’un Prix littéraire comme « toit »… voilà de quoi donner à penser. Ce n’est pas le toi du village planétaire où, à défaut de se connaître, on se fréquente en foule furieuse qui flue en mondialisation goulue. « Mondialité », préférait Glissant.

Non, ce « toit » est bien celui du partage, d’une famille de pensée, d’un « lieu commun » aimait à dire le poète, en une formule détournée à la fois provocante et littérale, car au pied de la lettre – citons-le ici avec Traité du Tout-monde (1997), p. 23 – : « une des traces de cette Poétique [de la Relation] passe par le lieu commun. Combien de personnes en même temps, sous des auspices contraires ou convergents, pensent les mêmes choses, posent les mêmes questions. Tout est dans tout, sans s’y confondre par force. Vous supposez une idée, ils la reprennent goulûment, elle est à eux. Ils la proclament. Ils s’en réclament. C’est ce qui désigne le lieu commun. Il rameute mieux qu’aucun système d’idées, nos imaginaires. »

Dans l’euphorie d’un discours improvisé, l’auteur de Jaz, à l’écriture travaillée par cette musique justement (Misterioso est un album du pianiste de jazz Thelonious Monk) l’a dit tout net, dans une parole qui donne justement à penser : « Les vrais penseurs sont des créateurs de marges ; avec la pensée de Coltrane, avec la pensée de Glissant, on peut essayer l’inédit. »
Cela fait longtemps que Glissant nourrit notre questionnement du monde et rameute les imaginaires. Voir son recueil La Terre le feu l’eau et les vents : une anthologie de la poésie du Tout-monde (Galaade, 2010)… où l’on écrit et parle en de nombreuses langues, 14 ans après son essai Introduction à une poétique du Divers. Et Kwahulé est un cas.
Au nom du jury du Prix Glissant, le philosophe François Noudelmann a rappelé à son propos : « Le jazz joue un rôle décisif dans ses pièces et ses récits, sous forme d’orchestres, de blues ou de scat, de rythmes qui définissent ses personnages. Les sujets de ses œuvres ne sont pourtant pas de simples divertissements : la guerre et la mise à mort, les viols et l’exil donnent le ton d’un déchirement intime et collectif. »
Après Vassilis Alexakis (Grèce/France), le premier lauréat du Prix Glissant en 2003, et jusqu’à Michaël Ferrier (France/Maurice/Japon) en 2012, associé à la photographe Anabell Guerrero (Vénézuela/France), et aujourd’hui  pour ce 11e Prix, Koffi Kwahulé (Côte d’Ivoire/France), l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis en partenariat avec l’Institut du Tout-Monde et la Maison de l’Amérique Latine donne écho une fois l’an à la pensée d’Édouard Glissant, et donne repère – et repaire – au Tout-Monde.
Une question de sens. Clin dœil ? (Danielle Tartakowsky a dirigé à Paris 8 l’Ecole doctorale « Pratique et théorie du sens »  jusqu’en 2010). Nous avons rencontré à plusieurs reprises Kwahulé au festival d’Avignon, souvent à La Chapelle du Verbe incarné (il en est le « cardinal » selon ses hôtes, premier auteur de la première pièce jouée dans ce lieu des théâtres d’outre-mer, avec Village fou ou Les Déconnards, créée en juillet 1998, voir présentation Africultures, mai 1999).
Dix ans plus tard, nous rencontrons Kwahulé à la Goutte d’Or, à Paris : « A l’origine, une rencontre entre un auteur et un théâtre. Un auteur dont la plume musicale confronte l’Homme à son animalité. Un théâtre animé par le souffle d’un quartier-monde. L’écriture respire alors au rythme de la Goutte d’Or : Koffi Kwahulé vit en résidence au Lavoir Moderne Parisien.» [Papalagui, 29/03/2008]
Kwahulé avait donné un Big Shoot de haute volée, avec un Denis Lavant magistral. [Papalagui, 06/04/2008] L’auteur évoquait ainsi son geste créateur : « L’ambition est celle-ci : faire se rencontrer dans l’écriture Coltrane et Monk. Deux sons, deux respirations. Big Shoot est née de ces deux respirations, bien qu’il n’y ait dans la pièce aucune référence directe au jazz. Monk disait aux musiciens qui voulaient l’accompagner :  » Non, non, jouez, moi je vous suis.  » Mes deux personnages ont ce rapport-là, l’un dit à l’autre :  » Joue, je t’accompagne.  » Tout est parti de cette phrase de Monk, qui est en principe le leader et qui dit à l’autre : « Je te suis. » »]
Autre clin d’œil ? pour Glissant le jazz était une marque de la mondialité : « Le jazz est un créole et c’est pour ça que cette musique est devenu valable universellement tandis que la chanson de mariage irlandaise aussi belle soit-elle ne l’est pas pour le monde entier. » [Mondomix, recueilli deux ans avant sa mort, le 03/02/2011]. [Quoique, là on n’est pas sûr d’être d’accord : dans Titanic, apparaît le groupe Gaelic Storm – né en Californie un an plus tôt – avec ce titre An Irish Party in Third Class, devenue une musique irlandaise mondialisée.]
Chez Kwahulé, la va-et-vient (Tours et détours d’Édouard Glissant, titre un article de Raphaël Lauro dans Esprit de juillet 2013) prend des allures formelles. Ainsi le précisait Virginie Soubrier, doctorante [Papalagui, 09/09/2009] : « L’écriture de Kwahulé est (…) une écriture déambulatoire qui contraint celui qui voudrait en témoigner à une reconstruction a posteriori. Mais, en dehors de ces extravagances de la fable, construites le plus souvent par les mises en abîme, qui brouillent sa linéarité, la font digresser et instaurent ainsi un ton d’écoute. »
Et Kwahulé, on l’écoute quand il lance : « Les vrais penseurs sont des créateurs de marges ; avec la pensée de Coltrane et de Glissant, on peut essayer l’inédit. »
Du coup, on a presque oublié les deux lauréats de la bourse Édouard Glissant. Anis Fariji pour son projet de thèse sur « la modernité dans la musique d’art arabe contemporain » et Gonzalo Yanez Quiroga qui envisage une thèse sur « le divers en exil, la relation et la rencontre confidentielle, l’oralité, les décolonisations poétiques et nouvelles articulations du commun » (tiens, tiens !). Quiroga est en cours de traduction en espagnol du Discours antillais, d’Édouard Glissant (Pour les traductions, voir Île en île).

LIENS :

Site personnel de Koffi Kwahulé.

Fiche K.K. sur le site des Francophonies en Limousin.

Chez Koffi, lors de sa résidence à Villepinte (Une forme de toit, non ?).

Site officiel d’Édouard Glissant.

Site Institut du Tout-Monde.

Anis Fariji, Esquisse d’une physionomie formelle de la période dite de « synthèse » chez Saed Haddad, Université Paris 8, Département de Musique.

Atelier de Gonzalo Yanes Quiroga : poésie et translation.

 

PROCHAINEMENT, on assistera au théâtre de Koffi Kwahulé :

– à Lausanne, Misterioso-119 ;

– à Toulouse, La Mélancolie des barbares, reprise en 2014.

Exhibit B, un voyage dans l’Histoire des expositions coloniales

Exhibit B, du Sud-Africain Brett Bailey, est une véritable arme de guerre artistique. Ce spectacle, vu au CentQuatre à Paris (et qui est présenté du 3 au 7 décembre 2013 à Strasbourg), atypique dans sa forme et son propos, interprété par une dizaine de comédiens performers, transforme une visite d’exposition en voyage dans le temps et dans l’Histoire, où le spectateur ébahi rencontre les figures de l’oppression raciste et coloniale, de la Vénus hottentote, archétype des zoos humains, au réfugié somalien, entravé sur un siège d’avion pendant son expulsion.

Ces statues humaines qui vous regardent, vous, spectateur humble et troublé, droit dans les yeux, représentent un homme ou une femme noir(e), en autant de tableaux, successivement exhibé, empaillé, trouvé, violé, classé, classifié, mutilé, amputé, chosifié post mortem, esclavagisé, asphyxié, chanté.

« Ce n’est pas un spectacle mais une exposition », nous prévient-on dans le sas d’attente où chacun dispose d’un numéro qui sera appelé au hasard. Les couples sont ipso facto défaits, chacun retourne à son individualité – une individualité numérotée – pour une expérience glaçante, un choc émotionnel d’une rare intensité.

Dès l’entrée, comédiens comme visiteurs sont enveloppés d’une musique et d’un chant lyriques, qui nous accompagneront tout au long du voyage. Ce seront les seules paroles entendues. Au silence des comédiens correspond le silence des spectateurs. Il y a bien “correspondance”, une correspondance confirmée par les regards croisés des uns et des autres.

[Reportage France Ô (images Leïla Zellouma, son Gilles Mazaniello), avec les interviews successives du metteur en scène Brett Bailey et des comédiens Chantal Loïal et Eric Abrogoua.]

« Pour moi c’est vraiment réversible, nous affirme Brett Bailey, le metteur en scène sud- africain (dont la lecture d’Africans on stage a déclenché le travail), parce que ce qui est arrivé avec les zoos humains il y a un siècle, avec les gens qui ont été exhibés, rendus impuissants, soumis au regard de l’autre… [fait que nous] avons renversé cette logique : les comédiens ont la puissance, l’autorité et ils regardent vraiment le public. »

Ce regard est travaillé, non pas forcé, mais immanquable.

Ce regard est ce qui transforme des statues en êtres vivants.

La vie de ces icônes humaines sont les tableaux qui personnifient autant de pages d’histoire. Successivement donc, nous les découvrons :

exhibés deux êtres, façon zoo humain, encadrant un chimpanzé empaillé. Titre : « L’origine des espèces ». Cartel : « Trophées ramenés en Europe du Congo français. Techniques mixtes (cartes, divers trophées têtes d’antilopes, deux Pygmées, artefacts culturels, vitrines, accessoires culturels, spectateur(s) »  ;

exhibée aussi en un tableau intitulé « Le chaînon manquant » : « Saartjie Baartman », alias la “Vénus hottentote”, morte à Paris le 29 décembre 1815, statue humaine qui pivote sur son socle, alors que ses yeux vous regardent pendant la rotation.

empaillé (sic ! ) le domestique Angelo Soliman, né en 1721, au siècle des Lumières (sic), en Autriche. Lui aussi vous regarde lors de votre passage.

mutilé, amputé, ces hommes congolais dont la production d’hévéa a été jugée insuffisante par le colon. Punition : une main coupée. Elles sont recueillies dans une immense calebasse portée par un colon assis, derrière le cartel « Civiliser les indigènes n° 2 »

chosifié dans l’ignominie post mortem, cet homme dont le crâne a été curé par une-codétenue namibienne, crâne curé par… des tessons de verre avant voyage en Europe pour raisons d’anthropométrie, présenté sous le cartel « Civiliser les indigènes n° 1 »

trouvé, « l’objet trouvé n°1 : immigrant sénégalais (sic) » ;

violée « l’odalisque noire », assise sur le lit d’un officier, enchaînée par le cou, entourée de tous les trophées de chasse dudit officier, et dont le regard dans le miroir laisse couler des larmes. Nous sommes à Brazzaville en 1905 ;

classé, classifié au temps de l’apartheid sud-africain, comme cette femme assise sur un banc, derrière une grille, et dont les parents ont vu leur mariage annulé, sa mère blanche ne pouvant plus s’asseoir sur le même banc que sa fille métis, interprétée par la comédienne et danseuse guadeloupéenne Chantal Loïal ;

trouvé encore, « l’objet trouvé n°2 : immigrant congolais », peaux de bananes et bananes écrasées à ses pieds ;

esclavagisé au Suriname en cette tête d’homme entravée dans un heaume cage de tête, le tout encadré façon tableau de peinture réaliste, avec à sa base, au premier plan, une peinture découpée représentant une nature morte, le tout portant le titre dérisoirement grandiloquent : « L’âge d’or des Néerlandais »

asphyxié, bâillonné, jambes entravées sur son siège d’avion, comme Mariam Getu Hagos, Somalien demandeur d’asile dont la mort, en 2003, a été causée « par des agents de la police française des frontières pour avoir résister à l’expulsion d’un avion de la compagnie Sabena à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle vers Johannesburg ».

– chanté en son tableau final sous le titre « Le cabinet de curiosité du Dr Fischer », médecin nazi amateur de photos de Namas décapités [son nom est associé au généocide des Hereros au début du XXe siècle]. Sous ces photos de têtes décapitées, un quatuor résolument magnifique de têtes chantées dont les paroles en langue à clics khoïsan sont portées par une musique de cathédrale (le compositeur Marcellinus Swartbooi a travaillé à partir de chants de lamentations), transportant les spectateurs au terme de leur visite au bord de la sidération.

Après ces chants bouleversants, une dernière pièce, un dernier sas permet au spectateur de livrer par écrit ses impressions sur Exhibit B ou de lire les professions de foi des comédiens. Telle celle de l’artiste Junadry Leocaria : “Exhibit est un processus de guérison, tant pour el public que pour les acteurs car personne n’en sort indemne ” Ou ces mots du chanteur Lesley Melvin Du Pont : “Je joue le rôle d’une des « têtes qui chantent » dans le choeur. C’est très personnel car ceux dont les têtes ont été coupées auraient pu être celles de mes grands-parents. Dans mon pays, la Namibie, on ne parle pas de ces choses.”

La porte franchie, des fauteuils réunissent quelques spectateurs qui, peut-être, récupèrent de leurs émotions et d’autres qui attendent la prochaine séance.

La tournée d’Exhibit B se prolonge au Maillon, à Strasbourg, 3 au 7 décembre 2013, au festival d’Edinburgh du 8 au 25 août 2014, à Londres, du 23 au 27 septembre 2014. En discussion, une présentation à Auckland en Nouvelle-Zélande.