« L’albatros » traduit en créole de l’île Maurice

Sur sa page Facebook Poezi Metis, Michel Ducasse, poète mauricien né en 1962, propose une traduction en créole de L’Albatros, de Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal, 1859) :

Tradiksion enn poem Charles Baudelaire, « L’albatros » (ki dan so seleb rekey « Les fleurs du mal »).

zwazo albatros

Souvan, pou pran nisa, bann marin dan bato
Trap zwazo albatros, ki plane lor lamer
E swiv, dan enn ti-poz pares kouma matlo
Lakok pistas ki glis-glise lor vag lanfer

Letan fini donn zot detrwa kout’pie lor plans
Tou bann lerwa lesiel, golmal, mari dekon
Pa sove, nek bouz fix, dan enn move silans
E les zot gran lezel trene kom zaviron

Get kouma li paret dan pins sa vwayazer
Ki fek-la ti gayar, get kouma li boufon !
Matlo bril so labek ki nepli dan lezer
Lot imit so bataz, deklar kaspat lor pon

Enn poet li parey ar zwazo albatros
Kan li defie siklonn, laper fizi saser
Me dan sagrin lavi, ler li glise lor ros
Akoz so bel lezel, li tase lor later…

à comparer avec la version originale :

L’albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Élève le nuage…

Élève le nuage, atmosphère conjuguée à l’impératif poétique

par le Club des amateurs de nuages,

sensibles à la balade, à la formule frivole,

selon leur expression manifeste :

« Lève les yeux, émerveille-toi de l’éphémère beauté,

et vis ta vie la tête dans les nuages. »

Oui Malcolm ! dont la plastique de la pensée,

de Port-Louis à Stockholm,

baleine le vent.

Françoise Coutant « rêveuse de matières » (voir son site: « Pour lutter contre l’opacité du monde, pour ouvrir l’espace et percevoir le lointain »), Promenoir à nuages, 2003. Courtesy Galerie Dix9, Paris. Photo D.R. Métal, résine, papier – 210 x 80 x 60 cm. Exposition Nuage, Musée Réattu, Arles (16 mai – 31 octobre 2013)

Nuage de poussières volcaniques sur la Baie de Chateaubriand à Luécilla, île de Lifou, Nouvelle-Calédonie, par Eddy Banaré.

 

« Le nuage est un parapluie d’eau, que baleine le vent. », Malcolm de Chazal (Île Maurice, 1902-1981), Sens Plastique, Gallimard, 1948)

Le Guide du chasseur de nuages, de Gavin Pretor-Pinney, Points [Papalagui, 18/08/08]

Aube brumeuse au-dessus Kerkrade, une ville néerlandaise proche de la frontière avec l’Allemagne, sept. 2011, photo  Math Gossens extraite du site du Club des amateurs de nuages ou The Cloud Appreciation Society.

Dandolo, d’Ernest Legouvé, rétif de 80 ans…

Récitée par la femme de théâtre guadeloupéenne Gerty Dambury, cette poésie d’Ernest Legouvé (1807-1903) qu’elle connaît par cœur pour l’avoir apprise en classe de 6e :

Dandolo

Venise aux Byzantins demandait un traité.

Auprès de l’empereur part comme député

Un des plus nobles fils de Venise la Belle :

Dandolo. L’empereur ordonne qu’on l’appelle.

Il entre : le traité l’attendait tout écrit :

« Lisez-le, dit le prince, et puis signez… » Il lit.

Mais soudain, pâlissant de colère, il s’écrie :

« Ce traité flétrirait mon nom et ma patrie,

Je ne signerai pas ». L’impétueux César

Se lève… Dandolo l’écrase d’un regard.

Le prince veut parler de présents,… ; il s’indigne.

De bourreaux,… il sourit. De prêtres,… il se signe.

Alors, tout écumant de honte et de fureur,

« Si tu ne consens pas, traître, dit l’empereur,

J’appelle ici soudain quatre esclaves fidèles,

Je te fais garrotter, et là, dans tes prunelles,

Un fer rouge éteindra le jour évanoui !

Ainsi, hâte-toi donc, et réponds enfin oui. »

Il se tait. On apporte une lance brûlante.

Il se tait. On l’applique à sa paupière ardente.

Il se tait. De ses yeux où le fer s’enfonçait

Le sang coule. Il se tait. La chair fume. Il se tait.

Et quand de ses bourreaux l’œuvre fut achevée,

Tranquille et ferme, il dit : « La patrie est sauvée ».

Eh bien ! ce front d’airain inflexible aux douleurs

Ces yeux qui, torturés, n’ont que du sang pour pleurs,

Cet immobile front où pas un pli ne bouge,

Qui ne sourcille pas sous le feu d’un fer rouge,

Ces yeux, ce front, ce cœur, avaient quatre-vingts ans.

 

À noter : le nom d’Ernest Legouvé a été donné en 1902 à un récif situé au sud des îles Tuamotu et à l’est de la Nouvelle-Zélande, un endroit où Jules Verne situe L’Île mystérieuse

 

Une odeur fine et suave d’héliotrope…

Une odeur fine et suave d’héliotrope s’exhalait d’un petit carré de fèves en fleurs, elle ne nous était point apportée par une brise de la patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante exilée sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce parfum chargé d’aurore, de culture et de monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse.

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, volume 1, Livre VI, chap. 5, p. 391

[Centenaire Césaire] Tro Menez Are, une randonnée pour la langue bretonne

Un oiseau jaillit

crissements

des mots sur le tableau

Ul lapous o tiflukañ

war an daolenn zu

gerioù iwe o strinkañ

(Alain Kervern, L’Archipel des Monts d’Arrée, photographies Gabriel Quéré, La Part commune, 2006)

[À gauche, la comédienne Mireille Fafra ; à droite, la chanteuse Brigitte Kloareg]

Le site de l’association Tro Menez Are.

Les livres d’Alain Kervern sont sur le site des éditions La Part commune, car les haïku japonais peuvent aussi s’écrire en breton :

Veuves ou orphelines, les femmes, notre avenir

En ce dimanche ensoleillé, ma libraire est absente du marché.

Son camion est en panne, dit son voisin vendeur de statuettes africaines.

Je repars avec mes cabas de fruits et légumes, poisson et fromages. Veuves et orphelines.

Dans la nostalgie des moments passés à feuilleter tel ou tel recueil de poésie, bonheur de la découverte insolite en ce lieu de dépôt presque aléatoire, furetage et carottage du passé. Souvenir qui convoque des bribes de mémoire, tel L’enlèvement des Sabines, épisode de la mythologie romaine relaté par Tite-Live, durant lequel les premiers hommes de Rome prennent des femmes en les enlevant à leurs voisins les Sabins, thème qui a inspiré les peintres de la Renaissance puis Jacques-Louis David, avec Les Sabines, tableau de 1799 :

Dans Histoire Romaine, de Tite-Live, trad. Désiré Nisard, 1864, chapitre 3 « La fondation de Rome et le règne de Romulus », l’amateur lira :

« Les mêmes Sabines, dont l’enlèvement avait allumé la guerre, surmontent, dans leur désespoir, la timidité naturelle à leur sexe, se jettent intrépidement, les cheveux épars et les vêtements en désordre, entre les deux armées et au travers d’une grêle de traits : elles arrêtent les hostilités, enchaînent la fureur, et s’adressant tantôt à leurs pères, tantôt à leurs époux, elles les conjurent de ne point se souiller du sang sacré pour eux, d’un beau-père ou d’un gendre, de ne point imprimer les stigmates du parricide au front des enfants qu’elles ont déjà conçus, de leurs fils à eux et de leurs petits-fils.

« Si cette parenté, dont nous sommes les liens, si nos mariages vous sont odieux, tournez contre nous votre colère : nous la source de cette guerre, nous la cause des blessures et du massacre de nos époux et de nos pères, Nous aimons mieux périr que de vivre sans vous, veuves ou orphelines. »