Tété, un concert littéraire dans la paix de Césaire

A l’occasion du centenaire de la naissance d’Aimé Césaire, Tété (« guide » en wolof) établit des ponts entre son univers pop, rock, tendance nostalgie du Sud américain, et les poèmes, à commencer par le célèbre Cahier d’un retour au pays natal.

Ce fils du Sénégal et de la Martinique était lundi 11 novembre à la Maison de la poésie, à Paris, pour un concert littéraire unique où il était question – avec humour – de la carte des identités… Entre des « chansonnettes », Tété a lu sept textes extraits de l’œuvre de Césaire.

En musique, son pays c’est la Louisiane. Il chante Marie Laveau, figure emblématique du culte vaudou américain. Et lit un bel hommage au poète martiniquais :

Extrait :

« L’homme a toujours été un chantre de la langue française, un chantre d’une certaine solitude exil aussi, une solitude exil qui cherche à dresser la carte des identités créoles des confluences entre l’Afrique, les Antilles et l’Hexagone.

Aucun homme n’est une île, disent les poètes. Césaire c’est un peu toute la Caraïbe à lui seul. Et il y a tant d’Aimé dans mon ADN. La carte du monde faite à mon usage, non pas teinte aux arbitraires couleurs des savants mais à la géométrie de mon sang répandu.

Sous mes airs, résistance créative donc qui se bat pour édifier et non détruire, édifier les esprits tant que les ponts entre les cultures, Césaire poétique du clair-obscur qui fait la part belle au soleil crépusculaire des opprimés. »

Paul Arrighi : Les êtres, le cosmos, la terre et le vin

Les êtres, le cosmos, la terre et le vin
(Dédié à cet incomparable génie Charles Baudelaire)

Les ceps murissent longuement sous l’énigmatique lueur des cieux,
irisés par les ondes astrales du Cosmos et ses grands vents de feu.
Des gelées de janvier aux averses d’avril, le vigneron soigne ses vignes.
qui souffrent des fournaises de l’été jusqu’à la bouilloire dorée de l’automne.
Le vin est d’abord fruit des astres et des cieux, mais aussi de la patience et de l’art du vigneron.

Il y a une magie du vin qui vient sceller les noces mystiques de l’azur, de la terre, du cosmos et des graves.
Il existe dans le vin comme une consécration des noces d’or de la terre, des pierres et de l’azur,
Qui lui donne son caractère âpre ou velouté, son goût inimitable, sa vraie signature, son héraldique.
Un palais exercé saura toujours en déceler l’empreinte pour y trouver sa genèse et gouter ses merveilles.
Mais c’est le vigneron qui consacre ces noces avec son savoir, son doigté, sa manière d’opérer le grand œuvre des vendanges.

Le choix de la date des vendanges dépend de l’intuition humaine et correspond au sacre de l’automne.
Au moment où les grappes pèsent et ou les raisins sont gonflés comme de lourds pendentifs,
alors que les raisins mûrs sont prêts à sortir de leur enveloppe dorée pour se transformer en élixir.
Le vigneron prend la décision sacrale de celle dont dépend la qualité du vin à naître.
Et les vendanges vont se mener dans une atmosphère d’excitation et de sentiment de franchissement du danger.

Désormais le vin sorti du pressoir va murir dans des barriques de chêne
Le bois peut apporter sa chauffe méthodique afin que se mêlent au jus   des arômes de bois et de forêts,
C’est sûr, cette année, les forces de la nature et de l’Homme nous préparent un grand vin.
Aussi quel honneur et quel rite magique que d’en boire les premières gorgées dans des coupes d’argent ou des verres de cristal,
avant même que le vin ne soit fait et tiré pour en détecter les grands traits et les failles.

Enfin, vient le moment de boire, comme une élévation des cœurs et des esprits.
L’on ne boit bien qu’en groupe, qu’avec de vrais amis, sa chérie ou des belles.
Boire c’est d’abord humer et découvrir par le nez les secrets d’un terroir et des pampres,
puis humecter ses lèvres afin de s’imprégner des sucs et des saveurs,
et puis boire surtout, c’est œuvre de finesse, d’expression de l’Esprit et de bonne humeur; qu’il y ait de l’ivresse, fort bien, mais jamais d’ivrognerie.
Paul Arrighi ; Toulouse,  novembre 2013.

Paul Arrighi, poème d’automne

Hourra, Hourra ; élégie à notre automne chéri

Cher automne, tu es vraiment ma saison chérie,
Tu portes la couleur dorée des pêches et des prunes
Avec quelques reflets des raisins de Moissac,
Alors que les feuillages roux te font un tapis d’or.
Et que dame châtaigne crépite dans les feux de bois.

Tu es la saison chère des amours romantiques,
Et des êtres esseulés, assoiffés de ta lumière tamisée,
des tons délicats et de ta vêture de velours.
Automne, tu es Femme splendide qui le sait et en joue ;
de celles que l’on n’oublie jamais avec leurs chevelures rousses.

Cher automne, tu flamboies partout où l’on te trouve,
des châtaigniers de Corse, aux eaux de la Volga.
Ta couleur préférée est le roux mordoré
Avec quelques nuances de soleil flamboyant,
Sans jamais oublier le marron des châtaignes.

Automne, tu es par excellence la saison d’intellect
Où poètes et penseurs trouvent l’inspiration,
propice à leurs rêves et à leurs créations.
Tu nous tends le miroir de la contemplation
Qui rend l’esprit aux vraies priorités qui sont spirituelles.

Ton ciel devient tapisserie avant que le soir tombe,
Tant soleil, nuages et lune jouent un ballet de feu
Il reste en toi assez du bouillonnement de l’été
Et des excès grandioses de la saison brûleuse
Peu à peu refroidies par Eole qui pointe quand les jours rétrécissent.

Ce n’est qu’en fin d’automne que tes atours déclinent
Avec quelques journées d’une telle beauté,
Que notre cœur se serre à devoir te laisser
Peu à peu t’engourdir dans un linceul d’hiver
D’où le printemps nous éveillera ; déjà rêvant d’automne.

Paul Arrighi, Toulouse, octobre 2013.

« L’insulte faite au poète », Césaire dans son pays

On ne fait pas n’importe quoi avec les œuvres. Mais certains font n’importe quoi avec. Il y a peu, une performance artistique à Paris massacrait Glissant [Papalagui, 6/10/13]. Aujourd’hui, il s’agit de l’exposition Césaire à l’Espace Aimé Césaire de l’aéroport international du Lamentin (Martinique). Le photographe martiniquais Jean-Luc de Laguarigue s’élève contre « l’insulte faite au poète » :

« Outre l’agencement ridicule de cette salle, qui mélange pêle-mêle fauteuils et plantes (probablement dans une volonté de créer une illusion d’intimité), quelques phrases extraites du Cahier et divers portraits dont la réalisation est proche du néant artistique, on ne sait plus très bien si l’on contemple une triviale réalisation d’écolier, ou bien la tragique matérialisation d’un sous-développement culturel endémique, ou encore l’incurie de ceux qui ont autorisé cet ensemble disparate et vulgaire, éclaboussant de toute sa médiocrité. »

Lire sa philippique sur Gens de pays.

Glissant massacré dans une performance qui nous laisse K.O.

En cette Nuit blanche 2013, la Maison de la poésie, de Paris, est plongée dans le noir pour une soirée intitulée pompeusement « Words of Edouard Glissant ». Il nous a été promis, selon le programme, que : « À partir de multiples sources sonores, entretiens, débats publics, colloques, émissions de radio et de télévision auxquels Édouard Glissant a participé de 1950 à 2009, la performance sonore et visuelle de Doctor L restituera sur la scène de la Maison de la Poésie le caractère profondément vivant et oral de l’écriture de l’auteur. La pensée du tremblement se mêlera aux créations sonores et visuelles de Doctor L, en présence, sur scène, du musicien nigerian Kiala Nzavotunga. Une production de l’Institut du Tout-monde et de l’Agence à Paris, avec le soutien du Fonds de Dotation agnès b. »

Sur un écran, une vue générale de Saint-Pierre (Martinique), sous la menace d’un volcan. L’image est traitée, vieillie, tachée d’une frise rouge sur sa base. Derrière l’écran, en fond de scène, sous une fumée pulsée, deux personnes debout. Un DJ (Doctor L alias Liam Farrell) fixe l’écran sur son revers, en surplomb. L’autre est au pupitre (Kiala Nzavotunga). Une petite lumière éclaire un papier.
Une musique de bruit et de fureur se propage jusque sous nos pieds, par ses vibrations lourdes, et nous, pauvres spectateurs, sommes pris dans la nasse des sons, grandes vagues de basses synthétiques, musique électro, genre hybride aux sonorités épaisses. Kiala Nzavotunga entame : « J’appelle créolisation, des contacts de cultures en un lieu donné du monde… » à peine entendu. Esprit de Glissant, où es-tu ?
Pendant une heure au moins [j’ai quitté la salle avant de succomber lamentablement, lorsqu’il ne restait plus que quelques spectateurs clairsemés] l’écran passe les mêmes séquences répétées jusqu’à saturation : un pitt ou combat de coqs ; un damier, c’est-à-dire une danse de combat née de l’esclavage ; des coupures de presse  sur le « manifeste de l’OJAM », l’ Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique, mouvement anti-colonial de 1962, avec ce slogan en banderole «La Martinique aux Martiniquais»; des Algériens contrôlés dans une rue de Paris, sans doute la même année, à moins que ce soit un soir d’octobre 1961 ; le président De Gaulle juché sur sa DS cabriolet lors d’une visite à Fort-de-France, accompagné par une bande son qui pousse un « cocorico » appuyé et grotesque ; des gravures sur la martyrologie des plantations, avec toujours ces frises rouge sang.
Pourquoi cette accumulation répétitive de figures de combat datées de l’esclavage et des années 60 anti-coloniales ? Pourquoi une photo de Glissant jeune est devenue matériau à malaxer, scindé en deux images verticales se chevauchant ?
En fond sonore, les extraits d’un entretien de Pierre Desgraupes qui interroge Édouard Glissant à propos de son premier roman La Lézarde, prix Renaudot (émission de télévision Lectures pour tous). La vidéo-mix ne nous dit pas que nous sommes le 3 décembre 1958. Même les questions sont passées en boucle, répétées à l’infini, voire… ralenties : « Écrivez-vous parce que vous êtes Antillais ? Pourquoi écrivez-vous en français ? Vous ne pensez-pas qu’une littérature de langue antillaise aurait les mêmes chances qu’une littérature de langue française ? On a dit que votre livre était un roman poétique, est-ce que vous pensez que c’est vrai ? »
Ce mixage est un saccage. Un abîme de savoirs, de démarches, des questionnements de Glissant tout au long de sa vie, une poétique s’est abîmée dans la confusion d’une pseudo création vidéo, hypnotisée par un seul temps, comme un clou fixerait une pensée plaquée au mur du temps, au cœur des années 60, déployant sa cadence et sa cacophonie arrogante comme exercice de style, mais quel style ? Au lieu de Relation, s’expose l’entre-soi, au lieu de la pensée du tremblement se répand une vibration outrancière, au lieu du Tout-monde opère la cave moisie d’un registre factice. Comme si la pensée de Glissant s’était figée, arrêtée, fossilisée à une antillanité une fois pour toute. Or, elle a évolué, s’est transformée et nous a transformé dans une vision du monde en expansion, en beauté, en Relation.
L’écoute devient vite harassante, la forme agace, le fond est un tissu troué d’icônes clichés, le public s’est commué en un chapelet de corps debout qui fuient, esquivent un ensemble d’images, de sons et de paroles triturés comme matériau quelconque, mais toujours inlassablement répétés, alors que la pensée de Glissant était en mouvement permanent, en circulation incessante, en tremblement… Chez le poète pas de lecture univoque mais plurielle.

Et quand l’écran affiche cette fenêtre typique d’un Mac (qui pilote le vidéo-projecteur) à la dérive : « Prière de brancher le cordon d’alimentation de l’ordinateur », et que la fenêtre en question reste ainsi exhibée comme entrailles d’un opéré pendant plusieurs longues minutes qui ajoutent à l’accablement général, que le DJ a laissé choir de sa table de mixage un quelconque instrument de torture, et bien là on est comme liquéfié… et l’on prend la fuite.
Reste la consolation d’un livret distribué à l’entrée de la Maison de la poésie : « Utopie de la ville et du musée. L’espace et le temps », extraits choisis de conversations de Glissant (1928-2011) avec Hans Ulrich Obrist, critique d’art né en 1968, historien et commissaire d’exposition influent. Cruelle ironie après cette « performance » (éprouvante) de temps suspendu, arrêté, figé : la réflexion (stimulante) de Glissant porte sur un projet de Musée martiniquais des arts et des Amériques (M2A2), un « musée archipélique » (aujourd’hui avorté) et singulièrement sur « la représentation du temps dans les musées ». À cette performance vidéo fixiste « Words of Edouard Glissant », l’intéressé lui-même semble répondre que le temps ce n’est pas rien, et plus encore : le temps des Amériques est cyclique et multiple.

Citons Glissant (enfin !) :
« Pendant longtemps l’histoire de la Martinique se résumait à la liste de ses gouverneurs, comme s’il n’y avait rien d’autre que cela. Nous avons eu, en quelque sorte, une perte de la mémoire historique. Mais pour lutter contre ce phénomène, nous avons été obligés – en particulier dans mon cas, dans mon œuvre littéraire – de « sauter de roche en roche dans ce temps incertain ». Par conséquent, nous n’avons pas une vision linéaire du temps, d’un temps qui s’écoule. C’est pourquoi je dis souvent que nous n’aurions pas pu écrire À la recherche du temps perdu de Proust, cette énorme architecture, bien construite, bien pyramidale, qui part ainsi et qui aboutit au présent. Je dis que notre temps, nous ne l’avons pas perdu, parce que nous ne l’avons jamais eu. Les peuples du Brésil, de la Caraïbe, des îles, et même les peuples latino-américains, ont été spoliés de leur temps. Et par conséquent, nous sommes obligés de le reconstituer de manière chaotique, en allant d’ici à là, en « sautant » de cette manière. C’est un temps qui n’est plus linéaire. »  

Des extraits publiés en novembre 2002 dans la belle revue d’Agnès B. pilotée par Christopher Yggdre, et qui porte le nom de… Point d’ironie. Ces propos de Glissant nous rappelle un superbe chaos-opéra de janvier 2007 (interprété improvisé justement dans la galerie d’Agnès B., rue Dieu, à Paris, [cf. Papalagui, 20/01/07]) où quelque deux cents personnes captivées avaient assisté à la lecture par Glissant lui-même de ses poèmes, assis à 78 ans au milieu de la scène, vêtu d’une chemise blanche et d’un gilet noir, accompagné en musique et chants par Bernard Lubat, « artiste-œuvrier-tôlier », et ses chanteurs et musiciens : Beñat Achiary, Fawzi Berger, Nathalie-Dalilà Boitaud, Isabelle Loubère, Fabrice Vieira. C’était tout à fait réussi cet enchevêtrement de poèmes, vocalises, musiques, lectures à plusieurs voix, plusieurs langues, enchevêtrement qui donnait une image sonore de la beauté du chaos. Juste avant, nous avions pu écouter en français et en arabe, Abdelawahab Meddeb, et en français et en islandais Thor Vilhjalmsson.

C’était donc ça, cette performance chaos d’une Nuit blanche 2013, à la Maison de la poésie, cette perte de temps colossale dans son grand ratage temporel : faire advenir la nostalgie de l’homme de 2007, d’une pensée en mouvement qui avait le talent de nous faire percevoir le chaos du monde dans sa beauté.

[J-13] : Aux enfants de Syrie, un poème de Mariam Al Masri


اطفال سورية ملفوفون في كفنهم


مثل السكاكر في أغلفتها


ولكنهم ليسوا من السكر


انهم من لحم
وحلم


وحب



 

الطرقات تنتظركم


الحدائق تنتظركم


المدارس وساحات العيد


تنتظركم أطفال سورية

 



باكر جداً كي تصبحوا عصافير


لتلعبوا


في السماء

c’est-à-dire, en français :

Les enfants de Syrie, emmaillotés dans leurs linceuls

comme des bonbons dans leur enveloppe.

Mais ils ne sont pas en sucre.

Ils sont de chair et de rêves

et d’amour.

Les rues vous attendent 
les jardins,

les écoles et les fêtes vous attendent,

enfants de Syrie.

C’est trop tôt pour être des oiseaux

et jouer

dans le ciel.

Oxgène Césaire sur terre et dans les airs

Après leur rencontre en Martinique, en avril 1941, André Breton écrivit d’Aimé Césaire dans Martinique, charmeuse de serpents p. 97 : « La langue d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant ».

Cette belle parole sert de prétexte à un « parcours santé Aimé Césaire » à Fort-de-France, dans l’ancien camp militaire de Balata. Les promeneurs peuvent déambuler entre des pancartes qui citent le poète tout au long des 2 km de la balade, comme le rapporte le quotidien France-Antilles.

Une flânerie terrestre qui pourrait nous inciter à revoir l’excellent film de Gilles Élie-Dit-Cosaque, réalisateur qui commit en 2008 Zétwal où un jeune Martiniquais décide de réaliser « le happening le plus génial de l’histoire : marcher sur la Lune grâce à une fusée propulsée par l’énergie poétique  (…) « Se mettre debout, s’élancer vers le ciel » : il avait pris Césaire au mot et pris ses mots pour carburant. » (Télérama, 23/12/08).

Lire Dominique Berthet, André Breton, L’éloge de la rencontre ; Antilles, Amérique, Océanie, HC éditions, 2008.

[Congo, J-22] : le digne enfant d’une époque indocile et désinvolte

« J’ai trouvé mon saint en cet homme ivre de désir
Échoué entre mes cuisses, assommé de plaisir
Les hanches meurtries par nos luttes amoureuses peu importe
Leurs ridicules jugements
Car je ne suis qu’un enfant sans héritages
Le digne enfant d’une époque indocile et désinvolte. »

Écrit entre Brazzaville et Pointe-Noire (Congo) par Aurore Boréale, membre du Collectif de slam poésie Styl’Oblique et du groupe Lek6honor. Texte intégral publié dans Africultures.

 

[Congo, J-24] : l’homme, ce lumineux désir de chant

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, retrouvons Édouard Glissant, qui écrivait à 20 ans, Laves, dont voici un extrait :

Or je suis dans l’histoire ce monstre jusqu’à la moindre moelle de sureau. Séculairement installé : en ce midi que je disais fort comme l’ignorance : elle roule en moi ses graviers. J’attends, mangeaison du poème, les roses   Oui
je suis morcellement
dans la musique
nocturne !
Homme Coulie marin Mer mousse Ah ! la rosée de mes cheveux que tu as crus une poussée de coraux morves   Non pas voix mais rumeur  Forée bâtie  Les nègres
non pas tués incinérés décapités mais lynchés   Je circule dans les houilles   Ma force plaquée aux forces !   (Des amuseurs et voici qu’ils se lèvent ! Un beau scandale ! Au nom ici du démarquage poétique, et pour témoigner d’une splendeur morale. Je m’oblige dès lors à saluer : l’homme, ce lumineux désir de chant. Vocatif, trop.)
Édouard Glissant, Le sang rivé, Présence africaine, 2012, p. 28, [Laves (1948, Éléments, V)].

[Congo, J-26] : Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 26 jours, alors qu’un juge de la cour d’Appel de Lyon invente la nationalité « arabe »…

Nous reviennent en mémoire les mots de Mahmoud Darwich : « la terre nous est étroite », Darwich disparu il y a cinq ans, poète palestinien qui avait passé plus de trente ans de sa vie en exil [Papalagui, 10/08/08]. Nous restons avec ses « pains de mots », comme l’avait écrit Aimé Césaire [Papalagui, 20/04/08], mots qui font écho à d’autres poètes à travers le temps, les mots longue distance, tels ceux de René Char, dans Le marteau sans maître (1934) :

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens deci delà quelques fragments décharnés
Au bout de combat sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agnonie soumise, fin grossière.