Sur l’épée d’académicien de Dany Laferrière, sculptée par Patrick Vilaire, remise deux jours avant sa réception sous la Coupole, Legba, le dieu vaudou de l’écrivain : « À partir du moment où Legba en personne est venu m’ouvrir la dernière porte, j’ai été hors d’atteinte de tout mal. Je n’appartiens plus au monde de la dictature. » (Le Cri des oiseaux fous, p. 344).
Catégorie / Haïti
Alaa El Aswany : la démocratie, solution au « fascisme religieux »
Les débats dans les festivals littéraires ne sont pas futiles et réservés à des cénacles réservés. Ils ont des répercussions dans le monde arabe, nous dit à Saint-Malo lors d’Étonnants voyageurs l’écrivain égyptien Alaa El Aswany, le célèbre auteur de L’immeuble Yacoubian, l’une des figures intellectuelles du Printemps arabe, auteur d’un essai Extrémisme religieux et dictature, les deux faces d’un malheur historique.
Alaa El Aswany rencontré à l’issue d’une table ronde intitulée « Être Charlie ? » consacrée aux lendemains des attentats de janvier à Paris,
Bien que la liberté d’expression en Égypte soit « pire aujourd’hui que sous Moubarak » nous confie Alaa El Aswany au sortir du théâtre Chateaubriand de Saint-Malo, bien qu’il soit lui-même interdit de publier dans la presse de son pays, bien que ses livres soient dorénavant interdits au Qatar et au Koweit, l’écrivain de la place Tahrir continue son combat pour la liberté d’expression.
Son dernier livre prend de face cette question. Extrémisme religieux et dictature, Les deux faces d’un malheur historique (Actes Sud) réunit des chroniques qui avait écrites de 2009 à 2013. Ces textes courts portent souvent un titre posé sous forme de question, par exemple : « Pourquoi sommes-nous en retard sur le reste du monde ? » ou « Pourquoi les religieux extrémistes sont-ils si préoccupés par le corps de la femme ? »
En faisant sien l’enjeu fondamental de dépasser ce qu’il nomme « le fascisme religieux » ses chroniques sont toutes terminées par la phrase : « La démocratie est la solution. »
Dany Laferrière, la dérision pratiquée comme un art martial
LA JOURNALISTE : Pour vous Dany Laferrière, à quoi ça sert l’Académie française ?
L’ÉCRIVAIN : J’espère à rien. Je suis en train de prêcher depuis longtemps la force de l’inutile…
Pas de négociations avec le style
« Bla bla bla bla bla moi vrillé dessoudé banni je naquis tout nègre et tout bègue en territoire d’exil sous un ciel où des siècles de luttes contre la dérive et le systématique démembrement du courage contre les appels de la mort lente n’ont laissé que traces de banqueroute dans le publiques finances de notre sang arrière-goût de déveine sur la table dégarnie de nos langues même l’ombre de la gloire n’invita qu’au vertige de mots sonores Bla bla et voici rapines et voici flammes et voici leurres et voici peurs et voici pleurs et voici quotidiennes offenses à l’homme en nous… »
Ces lignes sans ponctuation aux répétitions scandées, alternant le « je » tonitruant de l’auteur narrateur et la grande drive de l’histoire qui culbute et charrie des peuples volontaires ou assignés à résidence, débutent Négociations, de Jean-Claude Charles, aux éditions Mémoire d’encrier, sises à Montréal, collection Poésie, premier jalon de la réédition intégrale de l’œuvre de l’écrivain haïtien mort à Paris en 2008 à l’âge de 58 ans (Papalagui, 07/05/2008), recueil préfacé par James Noël qui remercie son aîné « pour avoir ouvert la route à beaucoup d’entre [eux], afin de négocier leurs] vies en littérature. »
Bientôt les barbecues
Mot du jour : BARBECUE, mot d’origine taïno d’Haïti selon Le Robert, partenaire de La Semaine de la langue française (14-22 mars), un partenaire qui met l’accent sur « les mots qui voyagent ».
Pour Le Grand Robert « barbecue » est un mot qui vient de l’anglais de 1697, venu lui-même de l’espagnol du Mexique « barbacoa », qui lui-même l’a emprunté au haïtien.
Contrairement au Robert, le TLF (Trésor de la langue française) situe l’origine de « barbecue » chez les Arawaks, précisant « le terme est parvenu aux USA par les États du sud qui l’ont emprunté à l’hispano-américain « barbacoa » attesté, au sens de « dispositif pour faire rôtir les viandes en plein air », en 1518 (…) d’origine arawak.» [Arawaks : famille linguistique qui compte parmi elle les Kali’na de Guyane et d’autres pays d’Amérique latine].
Dans un communiqué des éditions Le Robert, publié à l’occasion de la Semaine de la langue française, apprécions ces mignardises pour la langue :
« Les grands rendez-vous avec l’histoire ont laissé leur empreinte en français : l’arabe au Moyen Âge (alambic, alchimie, algèbre, chiffre, coton, élixir, zéro…), les langues d’Amérique au retour des voyages de découverte (cacao, maïs, tabac, tomate…), l’italien à la Renaissance (altesse, artisan, bandit, banque, courtisan…), l’arabe à nouveau au cours de la colonisation (barda, baroud, bled, clebs, flouze, guitoune…) et, plus récemment, l’anglais (biopic, blog, buzz, cougar, cupcake, selfie, sex toy…). »
Quelques origines inattendues : « crevette » est un mot qui vient du normand, « caviar », du turc, et « banane » du bantou.
Haïti nous épuise
On a beau avoir l’habitude, on ne s’en lasse pas des aléas et des affres du défi haïtien. À peine un nouveau gouvernement est-il nommé [dont il n’est pas sûr qu’il mette fin à la crise politique (voir la dépêche d’Amélie Baron pour RFI), l’occasion étant donnée au Nouvelliste de s’interroger : « Un ministère de la culture, pourquoi faire ? »] que l’Ambassade à Paris annonce dans un communiqué une salve de propositions artistiques toutes plus affriolantes les unes que les autres. En une semaine, il y a plus d’événements que de soirées… En attendant l’intronisation de Dany Laferrière à l’Académie française, le 28 mai 2015… patientons avec quelques rendez-vous :
Du 21 au 24 janvier à Paris, au Tarmac, la pièce Dezafi d’après le roman de Frankétienne, adapté et mis en scène par Guy Regis Junior. Roman écrit en créole en 1975, il a été traduit ensuite par l’auteur lui-même sous le titre Les affres d’un défi. C’est une histoire de zombis soumis aux diktats et folies du pouvoir, une tyrannie qui prendra fin lorsque des amours de Sultana et de Clodonis naîtront les germes de la révolte.
Le 21 janvier à Paris, autre pièce de théâtre, Girouette et pisse vinaigre, d’Alain Blondel et Syto Cavé, dans le cadre de l’exposition Haïti (fin le 15 février), séance unique et gratuite sur réservation à 18h30 à l’auditorium du Grand Palais.
Les 22 et 23 janvier à Paris, théâtre encore avec Journal d’une putain violée d’Emmanuel Vilsaint, à la fois auteur, metteur en scène et interprète. Après le séisme de Port-au-Prince, un étudiant en lettres décide de se prostituer pour survivre, il consigne ses plaintes et ses témoignages dans un journal intime. A 20h, studio Le Regard du cygne, 210 rue de Belleville, 75020 Paris.
Les 23 et 24 janvier à Paris, spectacle de danse Double de Nono Battesti, chorégraphe et danseur haïtien vivant en Belgique, avec la chanteuse soul haïtienne Dyna B, la danseuse Juliette Colmant et le musicien Quentin Halloy dans le cadre du festival On y danse. A 20h, au centre Wallonie Bruxelles.
Le 24 janvier à Bordeaux, Haïti autrement avec projection du documentaire Haïti Les oubliés de la province, chants et danses traditionnels, conférence débat, organisé par l’association Lakay. A partir de 14h, centre d’animation bastide Benauge, 23 rue Raymond Poincaré, 33100 Bordeaux.
Le 24 janvier à Eragny-sur-Oise, contes Voyage cœur posé avec Natacha Jeune Saintil, embarquement à bord d’un tap tap qui sillonne les contes caribéens et embarque le plus de voyageurs possible, la sagesse de Djabouti, Ti Malice et bien d’autres…
A 16h, bibliothèque Albert Camus, 25 rue du commerce, 95610 Eragny-sur-Oise, à partir de 3 ans, entrée libre, asso.lambi.haiti@gmail.com
Le 25 janvier à Paris, stage de danse et rythme nago animé par Nerlande Bazelais, qui a travaillé avec Viviane Gauthier et Jean Guy Saintus. Centre de danse du Marais, de 15h à 17h, 41 rue du Temple, 75004 Paris, tarif : 20€ l’atelier, inscriptions nanm2@hotmail.fr, rencontre avec Viviane Gauthier sur nerlandebazelais.wordpress.com
Le 27 janvier à Paris, rencontre littéraire avec Dany Laferrière autour de L’art presque perdu de ne rien faire (2014), animée par Cousins de personne, association franco québécoise de promotion de la littérature. A 19h30, bibliothèque Gaston Miron Etudes québécoises, 13 rue Santeuil, 75005 Paris.
Le 28 janvier à Paris, Abobo interprété par la conteuse Rose Esther Guignard accompagnée du guitariste Amos Coulanges, mise en scène de Anne Quesemand, adapté d’un texte de Jacques Bruyas. Ce monologue raconte l’histoire d’Haïti et des femmes d’Haïti. A 20h30 au théâtre de la Vieille grille, 1 rue du Puits de l’Ermite, 75005 Paris, vieillegrille.fr
Du 29 janvier au 12 février à Créteil, exposition Le chemin aux esprits d’Eddy St-Martin, en écho avec l’exposition Haïti du Grand Palais. En une quarantaine de peintures, l’artiste franco-caribéen se saisit du visible et de l’invisible avec pour dessein de résister au chaos grâce à la peinture. L’objectif de cette galerie située dans un lycée est de soutenir la connaissance et la diffusion de l’art contemporain en offrant des outils pédagogiques. A la galerie du Temps présent, lycée St-Exupéry, 2-4 rue Henri Matisse, 94000 Créteil, vernissage le jeudi 29 janvier à partir de 18h30.
Le 29 janvier à Paris, soirée littéraire Jean Metellus, disparu il y an, à l’occasion de la parution de son recueil de vers Rhapsodie pour Hispaniola (éditions Bruno Doucey). L’association des amis de Jean Metellus vient d’être créée et a pour objet de perpétuer la mémoire de ce grand écrivain. De 19h à 20h30, Maison de l’Amérique Latine, 217 Bd St Germain, 75007 Paris, entrée libre.
DERNIERS JOURS :
Jusqu’au 21 janvier à Paris, exposition de photographies Grottes d’Haïti, entre imaginaires et réalités. Maison de l’UNESCO, 125 avenue de Suffren, 75007 Paris, salles Miro 1-2, de 10h à 17h, entrée libre avec pièce d’identité, exposition.grottesdhaiti.org, avec le soutien de l’Ambassade d’Haïti
Jusqu’au 21 janvier à Paris, exposition vente organisée par Haïti Action Artistes. Galerie Gavart, 5 rue d’Argenson, 75008 Paris.
Jusqu’au 27 janvier à Paris, exposition Illusions troubles de Sébastien Jean en parallèle des œuvres présentées au Grand Palais. Galerie Maëlle, 1-3 rue Ramponneau, 75020 Paris.
James Noël, une certaine idée du tremblement …

« je m’agrippe sur les mots
de toutes mes forces
de toutes mes bulles
qui remontent cervicales
de mon échine tranchante
à mes cheveux de radar »
« voici les mots
qui creusent ma langue
de sa toute bègue et hurlante profondeur »
« Poèmes à double tranchant » in l’anthologie Cheval de feu, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, novembre 2014.
Expo Haïti au Grand Palais : on a perdu une ministre de la culture
Au Grand Palais, ce soir, pour le vernissage de l’exposition « Haïti, deux siècles de création artistique », il manquait :
– une ministre de la culture de la France, qui n’avait pas inscrit ce vernissage à son agenda hebdomadaire et qui a tenu parole : elle n’est pas venue,
– des télévisions nationales – excepté France Ô – qui n’ont pas considéré que cette exposition de 160 œuvres magnifiquement conçue était digne d’être couverte,
– l’Agence France-Presse, qui n’a pas cru bon se déplacer.
Au Grand Palais, ce soir, pour le vernissage de l’exposition « Haïti, deux siècles de création artistique », étaient présentes :
– une ministre haïtienne de la culture,
– une ministre française de la justice, garde des Sceaux, qui a fait une visite d’une heure trente.
Au Grand Palais, ce soir, pour le vernissage de l’exposition « Haïti, deux siècles de création artistique », il y avait :
– un géant vaudou au sexe proportionné, donc géant lui aussi,
– une autre figure vaudou en textile et paillettes,
– des crânes en grand nombre,
– incrustés de paillettes à la manière des vanités,
– au cœur d’une chaise de handicapé peinte en couleur alu,
– cohabitant avec des crânes de cerf de Nouvelle-Calédonie et des châles du lumière,
– des têtes de poupées vaudou dans un mécano mental,
– des boutons cousus dans un tableau en métal recyclé façon Klimt,
– des regards fous, de déterrés, de biais, de toutes qualités visuelles,
– un paradis terrestre à 100 000 dollars,
– un cercueil préfètoral, naïf et beau,
– un fossoyeur en costume blanc, couché dans une brouette, portant dignement une cravate rouge,
– une ancien député de Saint-Domingue fin 18ème,
– des corps dans la neige, dans la constellation du ciel lors d’un séisme à 300 000 morts sur l’échelle de Richter, dans les dominos du quartier Jalousie,
– des sculptures vaudou en béton des rites rada, nage et petro,
– du beau monde,
– des snobs,
– des beautés noires canon qui prenaient plaisir à se faire photographier,
– des miroirs dans un tableau, sur une tête sculptée,
– des collages,
– des vidéos,
– des natures mortes,
– des natures très très vivantes,
– de la magie noire, au moins en peinture,
– Erzuli, en veux tu-en voilà,
– un roi du Vaudou bien entendu,
– de l’art maçonnique en peinture, en objets rituels,
– d’anciens amis qui se sont retrouvés,
– deux femmes artistes suisso-haïtiennes,
– un arbre de vie métallique et sonore pour éloge funèbre,
– des fers découpés ou bos-métal, même en vente à la librairie,
– une femme araignée peinte par un ancien juge borgne et qui a pourtant huit pattes,
– un mariage à l’haïtienne, des mariés portant des masques de lapins,
– des artistes intranquilles,
– un artiste portant un masque-tête-géante de poupée vaudou,
– des Sans-titres effrayants mais sidérants,
– une riposte double à Duvalier père et fils, agrafés dans leur portrait de chef,
– un Toussaint Louverture,
– le mot arabe « les ruines », écrit en arabe الأطلال (« el-atlal ») sur un Temple de la déesse Joséphine Baker, créé par un artiste haïtien vivant à Berlin,
– une œuvre intitulée « Haïti chérie », parce qu’elle le vaut bien,
etc.
Coïncidence, ce vernissage s’est déroulé le 18 novembre 2014. C’était la date anniversaire de la bataille de Vertières, dernière bataille de la guerre d’indépendance d’Haïti.
Le 18 novembre 1803, dans cette commune du Nord de l’ancienne colonie de Saint-Domingue (qui allait devenir indépendante sous le nom d’Haïti l’année suivante), un affrontement entre maîtres et anciens esclaves, qui se battaient au nom des valeurs de la Révolution française, et qui montaient à l’offensive en chantant La Marseillaise, s’est soldé par l’une des pires défaites de l’armée napoléonienne [lire le livre récent de Jean-Pierre Le Glaunec chez Lux : L’armée indigène (la défaite de Napoléon en Haïti)].
Élégie de Port-au-Prince (Dominique Batraville)
Élégie de Port-au-Prince, de et avec Dominique Batraville, Réalisation Aïda Maigre-Touchet. À visionner sur Youtube.
La réaction de Lyonel Trouillot à la mort de JC Duvalier
« Jean-Claude Duvalier est mort. Nous n’avons pas obtenu justice, l’histoire est ainsi faite. Que ses proches et ses amis le pleurent. Il faut supposer que toute personne ayant vécu a suscité l’amour et l’amitié au moins de quelques-uns. Tout ce que nous demandons au pouvoir actuel, c’est de ne pas nous imposer sa dépouille et son passage comme ceux d’un héros, d’un homme de haute vertu. Ce sera mieux pour tous les morts. pour lui que nous ne serons pas obligés de dénoncer à chaque acclamation, mais seulement à l’appel du devoir de mémoire. Pour Gasner Raymond, Auguste Thénor… les écoliers des Gonaïves… et tant de morts sans sépultures. »
Lire l’intégralité de la réaction de l’écrivain Lyonel Trouillot dans Le Nouvelliste, le 5/10/2014 : « La mort d’un tigre au teint très pâle ».
[à noter la réaction du président haïtien, Michel Martelly, qui s’est dit « attristé » par le décès de Jean-Claude Duvalier ; il a adressé ses condoléances « à sa famille, à ses proches et à ses partisans à travers le pays ».]
Lire l’article d’Arnaud Robert, publié dans le quotidien suisse Le Temps, 5/10/2014, « Sans vérité ni réconciliation, Baby Doc est mort ».
