Pas de temps pour tout
Le jour se remplit, se remplit…
Souffle court, court, court…
Catégorie / Haïku
Haïku de printemps
هايكو الربيع
صدف على الشاطئ
أسير خفيفاً كأني إحدى القصائد
تحت الماء في السُّحُب اللانهائيّة الشكل
على البحر يفيض من الجسد
Coquillages sur la plage
Je marche léger comme un poème
Sous l’eau des nuages aux formes infinies
Sur la mer qui déborde du corps.
Haïku 72
على شفاتها
اِنْعِكاس الابتسامة
خمر أحمر
Sur ses lèvres
le reflet d’un sourire
vin rouge
Borges et la parabole du haïku

Du salut par les œuvres
« Au cours d’un automne, au cours de l’un des automnes du temps, les divinités du shinto, une nouvelle fois, s’assemblèrent à Izumo. Ont dit qu’elles étaient huit millions mais je suis un homme très timide et je me sentirais un peu perdu parmi tant de monde. D’ailleurs, il ne convient pas de manier les nombres inconcevables. Disons qu’elles étaient huit car le huit est, dans ces îles, de bon augure.
Elles étaient tristes mais ne le montraient pas car les visages des divinités sont kanjis, ne se laissent pas déchiffrer. Sur la verte cime d’une colline, elles s’assirent en rond. Du haut de leur firmament, ou d’une pierre, ou d’un flacon de neige, elles avaient observé les hommes. Une des divinités dit :
Il y a un grand nombre de jours, ou un grand nombre de siècles, nous sous sommes réunies ici pour créer le Japon et le monde. Les eaux, les poissons, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, es générations des plantes et des animaux ont été des réussites. Afin que toutes ces choses ne les accablent pas, nous avons donné aux hommes, la succession du temps, le jour pluriel et la nuit une. Nous leur avons même octroyé le don de tenter quelques variantes. L’abeille refait toujours la même ruche ; l’homme a imaginé des instruments : le soc de la charrue, la clé, le kaléidoscope. Il a aussi imaginé l’épée et l’art de la guerre. Il vient d’imaginer une arme invisible qui peut être la fin de l’histoire. Avant que ne se produise ce fait insensé, faisons disparaître les hommes.
Elles réfléchirent. Une autre divinité dit sans hâte :
C’est vrai. Ils ont imaginé cette chose atroce mais il y a aussi cette autre chose, qui tient dans l’espace qu’occupent les dix-sept syllabes qui la composent.
Elle les entonna. Ces syllabes étaient dans une langue inconnue et je ne pus les comprendre.
La divinité la plus âgée décréta :
Que les hommes continuent d’exister.
Ainsi, grâce à un haïku, l’espèce humaine fut sauvée. »
Izumo, 27 avril 1984.
Jorge Luis Borges, en collaboration avec María Kodama, Atlas, Gallimard, 1988, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset.
Haïku 44
Sur ses rollers
il bitume tranquille —
piéton mutant
Au casse-pipes, des haïkus inouïs et sublimes
En ce jour de commémoration de l’Armistice, de fin de Grande Guerre avec ses 9 millions de morts et ses 20 millions de blessés, ses 60 millions de soldats engagés, il est littéralement inouï de tomber sur des poèmes minuscules réunis dans ce petit livre, En pleine figure, Haïkus de la guerre de 14-18, une anthologie de 176 pages établie par Dominique Chipot, aux éditions Bruno Doucey, dont certains sont inédits.

Inouïe et émouvante cette rencontre à fragmentation entre la Grande Boucherie et le petit poème par excellence, le haïku (en trois lignes de 17 pieds pour la forme standard), poème à bout touchant dans « la fulgurance du fragment face au désastre de la guerre », résume avec justesse l’éditeur Bruno Doucey, qui nous offre une anthologie aussi belle qu’inédite. Des haïkus introduits en France par Paul-Louis Couchoud, médecin et philosophe, dont la Fondation Kahn a financé un voyage au Japon entre septembre 1902 et mai 1904. Qui l’eut cru ?

« La photographie alors était lourde, malcommode avec ses plaques de verre, et ne permettait pas le reportage de guerre. Ces micro-poèmes sont ainsi des clic-clac, des petits faits que le cerveau enregistre et plie en quelques mots, souligne Jean Rouaud dans la préface. Ils nous livrent des instantanés sur lesquels auraient glissé des projets épiques, préoccupés de se mettre au diapason de l’Histoire. Ces instantanés, ce qu’ils relatent, on n’en trouve mention nulle part ailleurs. Ceci, par exemple [cité par l’auteur des Champs d’honneur, Prix Goncourt en 1990] :
Au seuil des banques
On remplace les nègres
Par des poilus. »
[Ce haïku signé Jean-Paul Vaillant est un signe de « reconnaissance » des poilus en 1923… au détriment d’autres humains, qui rappelle ce mot de Balzac, exactement un siècle auparavant : « Les pauvres ne sont-ils pas les nègres de l’Europe ? »]
Et l’on feuillette ce livre comme on va sur les traces d’une mémoire intime… mais sur la pointe des pieds.
Avec les haïkus célestes de Maurice Betz :
À un nuage qui bougeait au fond d’une mare
J’ai crié : Qui va là ?
Il était déjà loin.
ou encore, du même auteur :
Un trou d’obus
Dans son eau
A gardé tout le ciel.
Avec ce haïku à l’ironie cinglante de René Druart, au lieu-dit Ferme du choléra :
Cul en l’air,
Sept ou huit tanks
Répètent leur numéro clownesque.
qui côtoie ce haïku nature de Maurice Gobin :
Les rafales crépitent.
Brusque silence.
L’appel de la perdrix !
Mais il ne s’agit pas de masquer l’essentiel, comme l’écrit Marc-Adolphe Guégan (on pense à ce titre de Marie Depussé, Dieu gît dans les détails – encore faut-il savoir les voir et les mettre en poème, les détails) :
Une œuvre d’art, la poignée
De ce sabre fier.
Comme on embellit le crime.
Ce crime où le rapprochement agit comme une loupe :
L’homme s’ouvre et perd ses entrailles.
Le bidon crève et perd son vin.
Jusqu’au bout ce compagnonnage.
Une loupe que le ciel décuple :
Le canon
Télescope qui déchiffre
Le sort, dans les astres,
De ces prochaines victimes.
Guégan souligne par un trait d’humour funeste la danse macabre d’un animalcule :
Survie
Est-ce une pensée ultime
Qui, dans son œil, bouge ?
Non. C’est la première larve.
C’est un haïku de René Maublanc qui donne le titre au recueil :
En pleine figure,
La balle mortelle.
On a dit : au cœur – à sa mère.
auquel suit de peu cette plainte lugubre d’Albert de Neuville :
C’est trop de cadavres d’hommes,
Croassent les corbeaux,
Nous sommes lourds, nous sommes
Lourds comme des tombeaux.
Finalement, pas de haine haineuse dans ces haïkus entre hommes,
tel celui d’Albert de Neuville :
L’ennemi
Sur sa couche funéraire
Pour toujours endormi,
Je regarde mon ennemi
Et je reconnais un frère.
tels ceux de Julien Vocance, poète de grand talent :
Avec la terre
Leurs corps célèbrent des noces
Sanglantes.
Dans la postface, Dominique Chipot [voir son blog Le temps d’un instant] rend justice à Julien Vocance, dont les haïkus sont les plus nombreux de l’anthologie :
« Grâce à Vocance, le haïku français n’est pas cantonné à devenir un pâle pastiche du haïku japonais, et il n’est plus le poème des seules saisons, mais celui de tous les instants. En s’écartant des cerisiers en fleurs, Vocance s’est rapproché des hommes. En toute simplicité, avec l’humilité de celui qui revient de loin (il pensait mourir des suites de sa blessure), il a su dire la souffrance du front et l’horreur des tranchées, la peur et le désespoir, l’atrocité et la futilité de la guerre, et il n’a pas présenté les combattants comme des super-héros, mais comme des êtres humains, téméraires et faibles à la fois.
Dans un trou du sol, la nuit,
En face d’une armée immense,
Deux hommes.
Haïku qui est la marque même de la fraternité et du sublime.
Denis Pourawa : haïku d’automne
Tombent les paupières de l’automne
sur les vitres parisiennes
baiser d’un au revoir
Haïku 313
Ô pluie d’automne
quand filtre, avant le gris d’hiver,
la lumière des arbres aux feuilles d’or.
Haïku 163
Le soleil bascule à l’horizon
Les couleurs de l’air s’épuisent dans la vitesse d’un train
Crépuscule.
—–
Dans l’obscur de la nuit
le temps se dilate
Train météoritique.
[Centenaire Césaire] Tro Menez Are, une randonnée pour la langue bretonne
Un oiseau jaillit
crissements
des mots sur le tableau
Ul lapous o tiflukañ
war an daolenn zu
gerioù iwe o strinkañ
(Alain Kervern, L’Archipel des Monts d’Arrée, photographies Gabriel Quéré, La Part commune, 2006)
[À gauche, la comédienne Mireille Fafra ; à droite, la chanteuse Brigitte Kloareg]
Le site de l’association Tro Menez Are.
Les livres d’Alain Kervern sont sur le site des éditions La Part commune, car les haïku japonais peuvent aussi s’écrire en breton :

