Haïti : quel est le point commun entre le vaudou et Bach ?

#Haiti : quel est le point commun entre le vaudou et Bach ?
Une première réponse par Truman Capote…

« Pour finir, prenant une poignée de farine et de cendres, il se mit en devoir de tracer sur le sol un vèvè. Il existe des centaines de vèvès ; ce sont des dessins très compliqués et quelque peu surréalistes dont chaque détail a sa propre implication ; non seulement leur exécution nécessite la même sorte de mémoire abstraite que celle d’un pianiste capable de jouer par cœur tout un programme de Bach, mais il y faut encore une habileté technique, et un tour de main vraiment exceptionnels. » (1948)
Truman Capote, New York, Haïti, Tanger et autres lieux, trad. Jean Malignon, Folio, 2017.

You are so dapper ! (*)

 

 

Au musée Dapper, j’ai rencontré Jacques Prévert avec…

un masque

deux statues

trois appuis-tête

quatre insignes royaux en or

une parure

 

une statuette

 

une douzaine d’expos un conte

un contemporain

un artiste contemporain

une lame de fond

six allers-retours

un peigne en corne et feuille d’or

un roi Glèlè du Bénin

 

une autre statuette

 

un charme qui sourit

le masque qu’on appelle cimier

deux Dogons bien droits

une princesse Bangwa une statue Janus trois

figures de reliquaire

une forme des figurines

une harpe

une statue-autel

un masque rieur

deux masques blancs deux masques noirs trois

figures fang

une figure kota, une figure mahongwe

deux statues soninke un amoureux

une statue dépareillée

des fibres de raphia, du velours, des pigments,

du bois

une pelote de fleur végétale

deux plumes

un visiteur âgé

un disque pectoral akan

un comptable deux aides-comptables un

homme du monde deux chirurgiens

trois végétariens un enfant courant partout

et s’arrêtant net sur…

une statuette

 

des têtes de reliquaire

un chef de village

une statuette barbue

une hache de parade

deux haches de combat

une harpe arquée

un collier un pendentif un bracelet

une amulette, une statuette, une herminette

un chasseur à l’affût

deux caryatides

trois rites de succession

un grand raffinement

une expédition décoloniale un cheval entier

une mouche tsé-tsé

un homard à l’américaine un jardin à la

française

deux pommes à l’anglaise

et…

cinq ou six statuettes

 

une brillante culture

des ressources symboliques

des arts plastiques

des arts oratoires

des arts funéraires

des pratiques initiatiques

un séna oui un séna comme une agora

un roi une princesse

mais dansant chantant

la princesse sœur de roi et mère de jumeaux

un masque de jour

un masque de nuit

des fétiches à gogo

un veau marengo

plusieurs malheurs

un grand bonheur

des statuettes jumelles

des fétiches siamois

une mosaïque de peuples

une célébration de la survie

un grand rêve d’agrandissement

des portraits divinatoires

des monarques puissants

des objets puissants

trois femmes puissantes

quatre danseurs masqués de têtes jumelles et

scarifiées

un Dogon millénaire

une statue-autel millénaire

des lignées de forces occultes

quatre couples de jumeaux

des ancêtres de l’humanité

un pilastre alien

un bras levé, un bras amputé, un bras disparu

deux bras tendus

 

et…

plusieurs statuettes

 

 

 

 

(*) en anglais « dapper » :

stylé, élégant, soigné, chic…

Les gros volumes leur avaient semblé un océan…

 

Entre deux langues, les métaphores jouent avec génie. L’exemple est édifiant : il prend en compte l’origine du mot arabe pour désigner le « dictionnaire », al-qâmûs (القاموس).
« Quand les savants d’Orient avaient découvert les dictionnaires grecs, eux dont la langue était restée jusqu’alors essentiellement orale, ils les avaient comparés à ce qu’ils connaissaient le mieux : les mers. Les gros volumes leur avaient semblé un océan, de mots, de sons, de sens, de saveurs, de savoirs, raconte Sophie Chérer en introduction de son beau livre, Renommer (éditions L’École des loisirs). C’est pourquoi, poursuit-elle, le premier auteur connu d’un dictionnaire arabe écrit, Al-Firouzabadi, avait intitulé son ouvrage au XIVe siècle de notre ère, d’après un mot transcrit du grec okeanos : Al uqyanus al-muhrit, littéralement « l’océan qui entoure tout ». Adapté, simplifié, uqyanus est devenu aujourd’hui al qâmûs, le dictionnaire. »
C’est ainsi que la vastitude de la connaissance prit la dimension d’un océan.

Bon-courage-bonne-année !

Un cri traverse la ligne :
Bon-courage-bonne-année !

Ligne 2 du métro
Une femme
Démarche claudicante
Pliée en deux
Pieds nus,
Pieds luxés,
Un bonnet de laine épaisse sur ses yeux masqués
Un gobelet de vieux carton à la main
Bon-courage-bonne-année !

C’est un Quasimodo surgi de la foule —

La surprise passée, ce n’est plus un cri
C’est un chant profond qui enveloppe la ligne
On détourne le regard / on donne une pièce
Bon-courage-bonne-année !

Une voix lyrique
Vous harponne
Puissante et belle
Griffe d’émotion…

La vie est un opéra
Et la mendiante
Soliste en survie
Chante misère, Oui !

La femme sauvage du métro,
Est une gueuse magnifique
Une voix au grain magique

Qui jouit de sa beauté
entourée d’un chœur muet qui se laisse traverser
— subjugué
Bon-courage-bonne-année !

Zizi Kabongo se souvient du combat Ali-Foreman (Kinshasa, 1974)

Le 30 octobre 1974, Mobutu Sese Seko, chef de l’Etat qu’il avait rebaptisé Zaïre, a organisé au stade Tata-Raphaël de Kinshasa un combat historique entre Mohamed Ali et son compatriote George Foreman. Zizi Kabongo y était. David Van Reybrouck l’a rencontré. Son témoignage est publié dans ce livre magnifique, « Congo, une histoire » (Actes Sud, trad. Isabelle Rosselin, Prix Médicis Essai 2012)

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« Comment pouvait-on être en colère contre un président qui offrait une fête aussi fantastique ?
Les spectateurs américains devaient pouvoir suivre le match aux heures de grande écoute. Par conséquent, le match ne démarra qu’à quatre heures du matin. Il faisait une chaleur étouffante dans la ville, la saison des pluies avait commencé. Tôt le matin, le stade était déjà plein. « Les enfants n’ont pas eu à aller à l’école. Les entreprises devaient accorder à leurs employés une journée de congé rémunérée. Les bars devaient servir la bière à moitié prix. La farine était même gratuite », se rappelait Zizi. Les spectateurs venaient de partout, même d’Angola et du Cameroun. (…)

Au milieu du terrain de football était dressé le ring où tout allait se dérouler. Les équipes américaines de télévision avaient apporté un matériel impressionnant. Les enfants sur les escaliers en béton rayonnaient de fierté. Leur pays avait été le seul au monde capable d’organiser ce match ! Même le ring venait d’Amérique ! Les Américains avaient même apporté leur eau ! Oui, et leur propre papier toilette ! (…)

Zizi Kabongo se retrouva posté derrière la caméra qui devait filmer les réactions du public. (…)

Le plus singulier était que Mobutu n’était pas là. Il dédaignait le stade où il avait été accueilli par la population en 1965. Craignait-il d’être moins populaire qu’Ali ? Était-il inquiet pour sa sécurité ? Estimait-il qu’en tant qué président-fondateur il devait être justement présent par son absence ? Zizi n’en savait rien. Il savait en revanche que Mobutu regarderait  en direct ses images dans son palais. Le chef disposait en effet du seul réseau de télévision en circuit fermé de tout le pays. (…)

Zizi ne voyait que la foule à travers la lentille de sa caméra, la foule d’abord exulter puis prendre peur. Il ne vit pas Ali chercher les cordes dès le deuxième round et reculer loin en arrière pour éviter le coups de Foreman. (…)

Ali comptait battre Foreman en l’épuisant. Le rope-a-dope, appellerait-il cette technique plus tard. Zizi n’entendit pas Ali crier, avec ce rictus blanc que lui donnait son protège-dents : « George, you disappoint me. » « Come here sucker ! They told me you could punch. » « You’re not breaking popcorn, George. » [« George, tu me déçois. » « Viens donc, pauvre gars ! On m’a dit que tu avais une bonne détente. » « Tu n’arriverais même pas à pulvériser du pop-corn, George. »]

Zizi filmait et filmait. De temps en temps, il se retournait. Il voyait chaque fois le colosse Foreman rouer de coups le corps d’Ali  cabré en arrière. Zizi ne vit pas Ali , au huitième round, treize secondes avant la cloche, soudain se détacher des cordes et porter des coups très rapides, une formidable combinaison  droite-gauche-droite. Le dernier fut un coup de massue venant s’écraser sur la mâchoire de Foreman, qui transforma son visage en un amas de pâte à modeler. Les bras de Foreman, qui pendant huit rounds avaient valsé comme des pinces mécaniques, firent soudain des grands moulinets incontrôlés dans le vide. Foreman n’en revenait pas. On ne l’avait encore jamais mis K.-O. Le sol du ring bascula vers lui.

Ce fut une seule nuit. Aussitôt après le match, un orage d’une exceptionnelle violence éclata. Les boîtes de nuit de Kinshasa étaient bondées. Les boissons étaient gratuites. Tout le monde faisait la fête, tout le monde riait, tout le monde buvait. Mais en rentrant chez lui, Zizi ne put s’empêcher de se demander dans quelles conditions Mobutu avait regardé ces images. Seul dans son palais en compagnie de quelques membres de sa famille ? Profitant du spectacle qu’il avait offert à son pays ? Curieux de la femme en robe rouge ? Ou épiant, inquiet, les réactions du public, s’alarmant de chaque visage qui ne riait pas assez ? »