[Congo, J-24] : l’homme, ce lumineux désir de chant

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, retrouvons Édouard Glissant, qui écrivait à 20 ans, Laves, dont voici un extrait :

Or je suis dans l’histoire ce monstre jusqu’à la moindre moelle de sureau. Séculairement installé : en ce midi que je disais fort comme l’ignorance : elle roule en moi ses graviers. J’attends, mangeaison du poème, les roses   Oui
je suis morcellement
dans la musique
nocturne !
Homme Coulie marin Mer mousse Ah ! la rosée de mes cheveux que tu as crus une poussée de coraux morves   Non pas voix mais rumeur  Forée bâtie  Les nègres
non pas tués incinérés décapités mais lynchés   Je circule dans les houilles   Ma force plaquée aux forces !   (Des amuseurs et voici qu’ils se lèvent ! Un beau scandale ! Au nom ici du démarquage poétique, et pour témoigner d’une splendeur morale. Je m’oblige dès lors à saluer : l’homme, ce lumineux désir de chant. Vocatif, trop.)
Édouard Glissant, Le sang rivé, Présence africaine, 2012, p. 28, [Laves (1948, Éléments, V)].

[Congo, J-27] : Le sound system c’est beau comme un camion

Say Watt ? expo à La Gaïté lyrique, devenu « le lieu des cultures numériques », sur le sound system, où comment faire retentir dans une institution culturelle les formes images et son d’une contre culture née en Jamaïque quand un camion chargé d’enceintes pour concert de rue ambiançait tout un quartier. L’ancêtre du reggae. Jusqu’au 25 août 2013.

On y voit aussi Babylon, film de 1981 de Franco Rosso, l’histoire d’un sound system et d’un DJ dans le Londres fin des années 70, début des années 80. Avec Brinsley Forde (Aswad), musique de Dennis Bovell.

BABYLON from psychomafia on Vimeo.

Un numéro Glissant de la Revue des Sciences Humaines

« Chantre de la pensée de la Créolisation, de la Relation et du Tout-Monde, Édouard Glissant signe une œuvre monumentale de romans-fresques, de poèmes épiques et d’essais philosophiques, poétiques et politiques. Il nomme tout cela poétrie, cet acte de pétrir la pâte de la langue et de l’imaginaire. Ce numéro 309 de la Revue des Sciences Humaines, daté de janvier-mars 2013 est dirigé par Valérie Loichot, professeur de lettres à Atlanta et ancienne élève d’Édouard Glissant à Baton Rouge. Le terme « d’Entours » contenu dans le titre renvoie aussi bien à l’écologie de l’auteur qu’à son entourage humain. De Martinique et de Guadeloupe, du Maroc et du Cameroun, de France, de Suisse et de Belgique, des Etats-Unis et de Grande-Bretagne s’élèvent des voix d’universitaires et de poètes qui rendent à Glissant un hommage digne de sa dimension-monde. Les quatre sections du recueil, « Relations », « Entours », « Politiques » et « Offrandes », évoquent tour à tour les affinités de l’œuvre glissantienne à la philologie du Moyen-âge, l’anthropologie, le mouvement rastafari et l’écriture de la Shoah; les dimensions vertigineuses et tragiques de son paysage; les engagements et errances politiques de l’auteur des luttes pour l’indépendance à la commémoration de l’esclavage ; et l’ami disparu dont le legs reste vivace. »

Lire la critique de Florian Alix sur le site non.fiction.fr.

Dandolo, d’Ernest Legouvé, rétif de 80 ans…

Récitée par la femme de théâtre guadeloupéenne Gerty Dambury, cette poésie d’Ernest Legouvé (1807-1903) qu’elle connaît par cœur pour l’avoir apprise en classe de 6e :

Dandolo

Venise aux Byzantins demandait un traité.

Auprès de l’empereur part comme député

Un des plus nobles fils de Venise la Belle :

Dandolo. L’empereur ordonne qu’on l’appelle.

Il entre : le traité l’attendait tout écrit :

« Lisez-le, dit le prince, et puis signez… » Il lit.

Mais soudain, pâlissant de colère, il s’écrie :

« Ce traité flétrirait mon nom et ma patrie,

Je ne signerai pas ». L’impétueux César

Se lève… Dandolo l’écrase d’un regard.

Le prince veut parler de présents,… ; il s’indigne.

De bourreaux,… il sourit. De prêtres,… il se signe.

Alors, tout écumant de honte et de fureur,

« Si tu ne consens pas, traître, dit l’empereur,

J’appelle ici soudain quatre esclaves fidèles,

Je te fais garrotter, et là, dans tes prunelles,

Un fer rouge éteindra le jour évanoui !

Ainsi, hâte-toi donc, et réponds enfin oui. »

Il se tait. On apporte une lance brûlante.

Il se tait. On l’applique à sa paupière ardente.

Il se tait. De ses yeux où le fer s’enfonçait

Le sang coule. Il se tait. La chair fume. Il se tait.

Et quand de ses bourreaux l’œuvre fut achevée,

Tranquille et ferme, il dit : « La patrie est sauvée ».

Eh bien ! ce front d’airain inflexible aux douleurs

Ces yeux qui, torturés, n’ont que du sang pour pleurs,

Cet immobile front où pas un pli ne bouge,

Qui ne sourcille pas sous le feu d’un fer rouge,

Ces yeux, ce front, ce cœur, avaient quatre-vingts ans.

 

À noter : le nom d’Ernest Legouvé a été donné en 1902 à un récif situé au sud des îles Tuamotu et à l’est de la Nouvelle-Zélande, un endroit où Jules Verne situe L’Île mystérieuse

 

[Centenaire Césaire] Les répétitions de Une saison au Congo au TNP de Villeurbanne

Une saison au Congo, l’une des quatre pièces de théâtre d’Aimé Césaire, moins connue que La Tragédie du Roi Christophe, sera l’objet d’une création monumentale au TNP à Villeurbanne, ce 14 mai 2013 avec 37 artistes sur scène, essentiellement noirs (Congolais, Burkinabés, Antillais, Lyonnais). La pièce de Césaire, écrite en 1966, autour de la figure charismatique et martyre de Lumumba, traite de l’Afrique, de la décolonisation, et du rôle de l’Occident, dans un registre politique et poétique. Mise en scène Christian Schiaretti (Molière du metteur en scène 2009), conseiller Daniel Maximin.
[Le TNP est une scène emblématique dans l’histoire du théâtre et de la décentralisation culturelle. Il a été dirigé de 1951 à 1963 par Jean Vilar et reste marqué jusque dans sa programmation actuelle par cet esprit « élitaire pour tous » et une volonté affirmée de « service public » qui s’est traduit par un taux de remplissage de 94% au cours de la saison 2012-2013.]

La première création avait été réalisée dans la complicité d’Aimé Césaire par Jean-Marie Serreau en 1967 au Théâtre de l’Est parisien. Autre création par l’homme de théâtre turc Mehmet Ulusoy, en 1988 au Festival de Fort de France (Martinique) puis au Théâtre de la Colline en 1989.
La pièce commence ainsi :
Dans le quartier africain de Léopoldville, deux ans avant l’indépendance du Congo, un attroupement d’indigènes autour d’un bonimenteur, futur Premier ministre du Congo, Lumumba

« Mes enfants, les Blancs ont inventé beaucoup de choses et ils vous ont apporté ici, et du bon, et du mauvais. Sur le mauvais, je ne m’étendrai pas aujourd’hui. Mais ce qu’il y a de sûr et de certain, c’est que parmi le bon, il y a la bière ! Buvez ! Buvez donc ! D’ailleurs, n’est-ce pas la seule liberté qu’ils nous laissent ? On ne peut pas se réunir, sans que ça se termine en prison. Meeting, prison ! Écrire, prison ! Quitter le pays ? Prison ! Et le tout à l’avenant ! Mais voyez, vous-mêmes ! Depuis un quart d’heure, je vous harangue et leurs flics me laissent faire… Et je parcours le pays de Stanleyville au Katanga, et leurs flics me laissent faire ! Motif : Je vends de la bière et je place de la bière ! Si bien que l’on peut affirmer que le bock de bière est désormais le symbole de notre droit congolais et de nos libertés congolaises ! »

Fin mai, une version commentée par Dominique Traoré Klognimban pour les lycéens dans la collection Entre les lignes est annoncée par l’éditeur Honoré Champion :

[À noter : Une diffusion de la pièce est prévue sur France Ô, le 26 juin 2013, date du centenaire d’Aimé Césaire.]

[Centenaire Césaire] Tro Menez Are, une randonnée pour la langue bretonne

Un oiseau jaillit

crissements

des mots sur le tableau

Ul lapous o tiflukañ

war an daolenn zu

gerioù iwe o strinkañ

(Alain Kervern, L’Archipel des Monts d’Arrée, photographies Gabriel Quéré, La Part commune, 2006)

[À gauche, la comédienne Mireille Fafra ; à droite, la chanteuse Brigitte Kloareg]

Le site de l’association Tro Menez Are.

Les livres d’Alain Kervern sont sur le site des éditions La Part commune, car les haïku japonais peuvent aussi s’écrire en breton :