Des étudiants syriens invités au théâtre d’un soir

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Winter Guests, expériences d’exil (de jeunes Syriens en France) était en représentation unique à la Maison des cultures du monde, dont les 380 places étaient prises d’assaut à Paris, le 26 juin 2015

Arrivés en France en 2014, confrontés aux habitudes retorses de l’administration, ces étudiants ont une bonne dose de confiance en soi pour manifester autant de talent et d’humour, pour commencer à dire que l’on aime la langue française, son imparfait du subjonctif ou ses expressions idiomatiques comme « Il pleut comme vache qui pisse. »

Il y a la beauté d’une chorégraphie de ces comédiens amateurs jouant leur propre rôle sous l’image assourdissante d’un hélicoptère qui largue ses bombes sur un village syrien, leurs doigts levés au ciel comme pour ralentir une chute impossible à stopper.

Winter Guests est une création théâtrale écrite et jouée par ces étudiants. Initié en collaboration avec plusieurs associations dont Mada et France Terre d’Asile, ce projet dont on espère qu’il aura des lendemains, est dirigé par Aurélie Ruby, de la compagnie du Pas suivant.

Une bande annonce réalisée lors des répétitions :

La romancière libanaise Najwa Barakat puise dans le secret de la langue

Parmi les écrivains présents au Marathon des mots, à Toulouse (25-28/06/15), autour des capitales Beyrouth et Damas, lisons l’auteur libanaise Najwa Barakat, dont le roman La Langue du secret (Sindbad/Actes Sud) pose la question, au-delà de sa forme de polar ésotérique, du rôle de l’écrit comme symbole de liberté.

[À Toulouse, sont invités outre Najwa Barakat, sa soeur Hoda Barakat et Amin Maalouf, Vénus Khoury-Ghata, Salah Stétié, Myriam Antaki, Jabbour Douaihy, Fouad Khoury Helou, Hala Kodmani, Charif Majdalani, Georgia Makhlouf, Farouk Mardam-Bey, Diane Mazloum, Alexandre Najjar, Hyam Yared, Rosa Yassin Hassan].

« La Langue du secret » en deux mots :
Dans le monde ésotérique d’une confrérie, des soufis travaillent sur la science des lettres et gardent un sanctuaire avec un manuscrit « La table du destin » où tous les événements du monde sont inscrits depuis sa création jusqu’à sa fin. Un jour ce manuscrit est volé. C’est un cataclysme dans le village dont les affaires sont gérées par la confrérie. Un commissaire enquête.
L’enjeu : au-delà de la langue arabe, a-t-on le droit de fermer un texte ou doit-il rester ouvert pour qu’il soit réinterprété à chaque lecture ? Une question qui prend place avec panache dans les débats (ou non-débats) sur le rôle infligé à la langue par certains au nom de la religion ou dans les controverses sur les langues arabes des lettrés ou des gens de peu.

Une rencontre en abyme :
Nous rencontrons Najwa Barakat à l’Institut des cultures d’Islam à Paris lors de la promotion de son nouveau roman, devant une petite audience, dans une salle qui expose à cet étage (jusqu’au 26/07/15) les photos de l’Iranienne Gohar Dashti où sur un mode surréaliste un couple continue de vaquer à ses occupations (cuisiner, dormir, écrire, etc.) alors que son décor quotidien est un décor de guerre (champ, ruines, barbelés). C’est comme si l’expo photo était une mise en abyme du travail littéraire. Car comment continuer à créer, écrire, romancer la vie, alors qu’autour la guerre s’est installée ? Écrire dans un pays en guerre, ou écrire en exil pour cause de guerre, fait penser à la vie en cage d’un esprit bombardé par le flux guerrier du monde. Comment s’isoler pour trouver la sérénité pour écrire ? Ce qui était valable pour les auteurs libanais hier l’est aujourd’hui pour les auteurs syriens réfugiés dans le Golfe, en Égypte ou dans les pays d’Europe.

La prescience de la littérature :
À l’heure des romanciers qui font assaut de textes à chaque nouvelle rentrée littéraire, la Libanaise Najwa Barakat bénéficie immédiatement d’un capital sympathie. En publiant un roman par décennie, elle ne nous oblige à rien. Dans son cas, ce rien englobe néanmoins plusieurs dimensions de l’espace entre les langues, les cultures et les religions.
Mieux, la native de Bcharré (Liban) aborde des thèmes avant que l’actualité les impose, comme en 2002, lorsqu’elle avait attiré l’attention avec son roman Le bus des gens bien (Stock, traduction France Meyer), où chacun s’y révélait aux autres et à lui-même. Un bus qui traverse le Liban du nord au sud avec … une tête coupée sur le toit, préfiguration macabre des exhibitions vidéos des djihaïdistes dix ans après.

La réalité arabe est une mosaïque prise dans le reflet de la littérature :
Il a fallu attendre dix ans (2012) pour lire son roman suivant dans sa traduction française, Ya Salam, publié chez Sindbad/Actes Sud par son éditeur actuel, Farouk Mardam-Bey, un livre qu’il qualifie de « dur et courageux » où trois miliciens (un expert en explosifs, un sniper, un tortionnaire) essaient de se réinsérer après la guerre. « C’est une dénonciation de la guerre et des relations homme-femme », souligne Mardam-Bey.

La Langue du secret, écrit en arabe, traduit en français…11 ans après !
Vient aujourd’hui dans une superbe traduction de Philippe Vigreux La Langue du secret, « le plus travaillé du point de vue de la langue », selon l’éditeur. Le roman a été publié en version originale à Beyrouth il y a 11 ans ! Une fable sur la relation entre savoir et pouvoir, entre savoir utile, représenté par un libraire et savoir absolu, représenté par la parole divine. Ni les lieux ni les communautés ne sont nommés, comme une espèce de fiction surréelle, entraînant un effet de fiction augmenté, et les personnages d’aujourd’hui portent des noms de lettrés et de savants arabes classiques. Najwa Barakat nous offre ainsi un savant dispositif pour un roman à suspens façon Au Nom de la rose et une parabole sur la liberté de pensée et d’écrire.
« Mes personnages peuvent venir du XIIIe siècle sans que ce soit des personnages historiques alors qu’une voiture apparaît dans le champ de vision. Le temps arabe n’est pas compartimenté.
Si je ne nomme pas les lieux et les communautés, j’ouvre mon angle de vision et je parle d’une réalité arabe globale, la réalité libanaise ne me suffit pas.  
Je m’ennuie vite, d’où ces mondes différents. Plus que la psychologie des personnages c’est le groupe qui m’intéresse. La violence qui se répète, c’est le thème qui me taraude. Qu’est-ce qui fait que des gens normaux, bien éduqués, basculent dans la violence absolue et dévoilent un visage barbare. »

Un mot d’anecdote :
« Durant la guerre civile [1975-1990], les soldats syriens étaient associés à une langue violente [l’occupation syrienne dura jusqu’en 2005]. Les Libanais usent volontiers de l’insulte dans leur langage quotidien mais ce n’est pas aussi violent que le ولا (Oulâ !) assimilé à la violence verbale dans les barrages syriens pendant la guerre [Oulâ = connard !]. Prononcer cela à l’époque, c’était comme vous fracasser le crâne. Le langage porte des résidus de violence. »

Démultiplier ses livres par les ateliers d’écriture :
Au Liban, Najwa Barakat est autant connue pour ses titres qui se comptent sur les doigts d’une main que pour l’animation d’ateliers d’écriture conçus comme une véritable entreprise d’édition de fictions arabes.
« J’ai créé l’atelier « Comment écrire un roman ? » dans la cadre de Beyrouth Capitale mondiale du livre 2009, se souvient-elle dans L’Agenda culturel du 30/09/2011. L’idée était de lancer un projet comme je le rêvais : créer une maison qui accueillerait de jeunes auteurs, pas seulement libanais, mais des écrivains en herbe venus de tout le monde arabe, gratuitement. La première session s’est réalisée en 2009/2010. Pendant un an, j’ai créé un groupe avec trois Libanais, une Syrienne et un Yéménite. On travaillait de manière individuelle, et quatre fois par an je les réunissais une semaine à Beyrouth. À la fin de la session d’un an, trois ont été publiés par de prestigieuses maisons d’éditions libanaises, et je continue à suivre les autres. »

Si bien que Najwa Barakat publie peu de livres qu’elle signe elle-même mais beaucoup plus de titres signés par d’autres. En organisant des ateliers d’écriture où elle réussit à faire éditer de jeunes auteurs, elle assure : « J’écris à travers eux. Je ponds huit livres par an ! » Preuve de son influence : « Pour l’atelier de cette année Hachette Antoine prend tous les manuscrits des auteurs en atelier avant même de les lire ! [Installée à Beyrouth, Hachette Antoine est une société détenue à parts égales par Hachette Livre et La Librairie Antoine, éditeur et libraire libanais depuis 1933.] »

À l’Institut des cultures d’Islam, elle précise : « La guerre a produit un boom de romanciers et de romancières. Ils puisent leur force dans « une rupture tragique ». Il y a un fossé terrible entre ce qui a été et nous, comme si nous n’étions pas les enfants de nos parents. »

Extrait 1  « La Langue du secret » :
Dit d’ ‘Alâyilî, p 215-216 :
Les mots ont toujours eu sur moi un effet magique. Ils entrent dans ma tête et je les chasse comme des papillons de collection : le commun, le rare, le bizarre… Je m’endors en repassant tous ceux que mes yeux ont absorbés au cours de la journée et dont je suis imprégné à travers la lecture des dictionnaires anciens et modernes qui, pendant des années, ont été ma seule et unique passion, au point que les mots sont devenus des êtres vivants qui partagent ma vie, avec lesquels je converse et qui ont plaisir à converser avec moi. La langue est ma maison, je dirais même, mon monde et mon royaume où je suis à la fois le maître et l’esclave, que je construis et démembre pan par pan pour percer les secrets de son architecture à la fois simple et ardue, qui n’a rien de complexe et d’élaboré qui ne se résolve en simplicité et en clarté. J’ai poussé très loin la connaissance de la langue (…)
Et puis un beau matin, j’ai ouvert les yeux sur mon royaume qui m’est subitement apparu comme un musée poussiéreux et sans vie, riche de ses chefs d’œuvre sans aucun doute, mais lointain, froid et silencieux. Frappé par l’ennui, j’ai été pris d’une terrible sensation de vide…»

Extrait 2  « La Langue du secret » :
Dit d’ ‘Alâyilî, p 222-223 :
« Celui qui verrouille la langue commet le plus grand des péchés, car sortir de sa langue c’est sortir du monde. En effrayant les gens avec les lettres et en les terrorisant avec elles, en les asseyant dans le vide, en les dépossédant de leur langue, hors de leur corps et de leur âme, hors du temps et de la vie, bref, dans le néant, vous trahissez ceux-là même dont vous vous dîtes les héritiers et dont vous prétendez suivre les enseignements ! Je vous le dis : la langue est l’œuvre de l’homme qui en est le maître. »

La Langue du secret est sélectionné parmi sept titres pour le prix de la littérature arabe.

Lire la critique de Claire Mazaleyrat dans La Cause littéraire (18/06/15).

Documenter la Syrie version Amyralare

Passionnante soirée du ciné-club syrien, pour la dernière de la saison avant la trêve estivale, au cinéma Accatone à Paris, avec une belle découverte lors de l’hommage à Omar Amyralaye, mort en 2011. Son film de 1974, La vie quotidienne dans un village syrien, dresse le portrait magnifique des paysans de ce village de l’est du pays – où Daesh est présent aujourd’hui -. C’est comme si l’on ouvrait un ouvrage de la collection Terre humaine avec les outils du cinéma du Russe Dziga Vertov ou du Français Jean Rouch.

Malgré la mauvaise qualité de la copie, aux sous-titres trop rapides, et quelquefois blanc sur blanc, s’imposent les gestes au travail d’une paysannerie exploitée à mille lieux des discours convenus de la Réforme agraire aux accents caricaturalement dogmatiques. Par sa profonde empathie pour ces paysans isolés du monde, aux prises avec la violence d’un système, Amyralaye et son co-auteur l’homme de théâtre Saad Allah Wannous, nous emmènent par leur regard en gros plans au plus près d’une aliénation. La bande son est particulièrement élaborée, par ses grandes plages de musique ou de vent dans le sable ou de mécaniques hydrauliques. Plusieurs scènes d’anthologie, tel cet instituteur en costume face à des enfants de paysans, que l’on retrouvera plus tard en pyjama lors de son interview ou encore cette scène de transe lors d’une fête de village.

Des répétitions lancinantes des pistons des pompes à eau aux images ressassées des enfants jouant avec le crâne d’un dromadaire, remplissant son orbite de sable, autant de figures qui transforment le documentaire en parabole d’un monde en déshérence.

Organisation : Norias.

Lire sur Babelmed : Le film documentaire d’auteur en Syrie, de Florence Ollivry

Sélection du Prix de la littérature arabe (en français)

Sept titres ont été retenus pour la troisième édition du Prix de la littérature arabe, qui sera décerné le 14 octobre 2015 à l’Institut du monde arabe, à Paris :

1. Femme interdite, d’Ali al-Muqri (Liana Levi) ;
2. Le castor, de Mohammed Hasan Alwan (Seuil) ;
3. L’Âne mort, de Chawki Amari (Barzakh) ;
4. La Langue du secret, de Najwa M. Barakat (Actes Sud) ;
5. Les quatre saisons du citronnier, de Souad Benkirane (Karthala) ;
6. Les Druzes de Belgrade, de Rabee Jaber (Gallimard) ;
7. La Cigogne, d’Akram Musallam (Actes Sud).

Ce prix littéraire, créé en 2013 par la Fondation Jean-Luc Lagardère et l’Institut du monde arabe, et présidé par Pierre Leroy (cogérant du groupe Lagardère, numéro trois de la maison, collectionneur de manuscrits et de livres rares, ancien juré du Médicis et créateur du « Prix des prix »), récompense un(e) lauréat(e), ressortissant(e) d’un pays membre de la Ligue arabe, auteur d’un ouvrage publié – roman, recueil de nouvelles ou de poèmes -, écrit en français ou traduit de l’arabe vers le français.
Il est doté d’un montant de 10 000 €.

Source : communiqué.

Lire : L’homme qui veut juger les prix littéraires, L’Obs.

Une langue de traverse لغة لإجتياز

 

Sortant de l’examen de thème arabe, pour la seconde fois cette année, il était absolument persuadé que jamais il ne se découragerait.

Malgré les inconnues qui le travaillaient et lui infligeaient tous les tourments possibles durant les épreuves qu’il s’était choisies, lui faisant goûter toute une gamme de sentiments, de la forfanterie de potache à la honte compacte de ses limites, du plaisir débridé au doute existentiel, il avait une certitude : il n’était pas de ceux qui renonceraient, et cela, quels que soient les résultats.

Point d’orgueil ni de courage dans cette volonté, simplement la voix étroite d’un passage, d’une sente, d’un détour entr’ouvert par ces mots du poète Mahmoud Darwich : « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer. »

Il ne mesurait pas l’arc tendu de sa vie à un bilan notable, même à une satisfaction éphémère, mais à l’aune de la route inventée. Nul besoin de convoquer Goethe (« Le but c’est le chemin. ») ou Foucault (« Faire de sa vie une œuvre d’art. »). L’épreuve lui faisait pressentir que, plus le terme semblait improbable et la sanction finale incertaine, plus les irréfragables moments vécus l’enchantaient et lui laissaient une marque durable.

« Une route de traverse »

Il en était transporté, traversé. « Traverse », un de ces mots communs qui disent des choses admirables pour peu qu’on les considère sous leurs aspects divers.  « Traverse »  désigne à la fois un raccourci dans l’exemple « une route de traverse », un passage, mais aussi – voir le chemin de fer – ces pièces de bois ou de métal qui maintiennent l’écartement entre deux rails. C’est aussi un synonyme d’embûche, de revers.

« Traverse » illustre magnifiquement ce qui fait la beauté et l’apprentissage d’une langue. À la fois un raccourci vers l’autre et un chemin érigé d’obstacles. La langue nous traverse car elle exprime une vision du monde. Elle est une traverse qui nous mène à l’autre. Elle est faite de traverses qui maintiennent cet écart. Elle nous permet de traverser, c’est-à-dire de passer d’un côté à l’autre. Enfin, elle nous résiste.

Empruntant la drive de la langue, qui n’est pas dérobade mais plutôt dérive et bifurcation, il songeait à cette quête d’une langue toujours nouvelle, toujours présente, qui n’englobait pas une totalité mais qui traversait tout et était traversée par tout, des questions aux émotions, de la connaissance à l’amour, un sésame pour approcher un monde d’effroi et de beauté. Sur ce chemin, des jalons encore inconnus il y a un an portaient des noms devenus des présences indélébiles : Abdallah, Kadhim, Majdouline, Mohamed, Roula, Samar, Wendy… sans oublier des groupes à la dynamique motivante, tel mardi à République, tel autre jour aux Grands-Moulins.

Quelles que soient les affres endurées et les issues entrevues, seul comptait cet émerveillement, hors de toute mesure.

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« Ce que la vie peut être belle, quand elle ne connaît pas de plus grande épreuve qu’un examen ! Par la suite, les choses se compliquent. »  Inaam Kachachi, Si je t’oublie, Bagdad, p. 188 (Liana Levi)

Migrants, un business juteux pour les trafiquants

« Ceux qui se font prendre sont toujours les plus petits, ceux qui vivent et travaillent dans les zones chaudes, où le risque est le plus élevé. Les chefs sont ceux qui ont le moins de problèmes avec la justice et s’en sortent à bon compte s’ils se font prendre. » p. 180, Trafiquants d’hommes, d’Andrea Di Nicola et Giampaolo Musumeci, éditions Lina Levi.

« Je suis arabe car je parle arabe… (Mahmoud Darwich)

« Je suis arabe car je parle arabe. Quant à mon appartenance à la nation arabe, quant à savoir si elle est fondée d’aspirer à l’unité, c’est une tout autre question. Je suis arabe, et ma langue a connu son plus grand épanouissement lorsqu’elle était ouverte sur les autres, sur l’humanité tout entière. Parmi les éléments de son développement, il y a le pluralisme. C’est ainsi que je lis les siècles d’or de la culture arabe. A aucune période de l’Histoire nous n’avons été totalement repliés sur nous-mêmes, comme certains voudraient nous voir aujourd’hui. Il n’y a pas de ghetto dans mon identité. Mon problème réside dans ce que l’Autre a décidé de voir dans mon identité. Je lui dis pourtant : voici mon identité, partage-la avec moi, elle est suffisamment large pour t’accueillir ; et nous, les Arabes, nous n’avons eu de vraies civilisations que lorsque nous sommes sortis de nos tentes pour nous ouvrir au multiple et au différent. Je ne fais pas partie de ceux qui souffrent d’une crise d’identité, ni de ceux qui ne cessent de se demander : qui est arabe ? Qu’est-ce que la nation arabe ? Je suis arabe parce que l’arabe est ma langue, et, dans le débat en cours, je mène une défense acharnée de la langue arabe, non pour sauvegarder mon identité, mais pour mon existence, ma poésie, mon droit de chanter. »

Mahmoud Darwich, « Qui impose son récit hérite la Terre du Récit », Entretien avec le poète libanais Abbas Beydoun, Al-Wasat (Londres), N° 191, 192, 193, septembre-octobre 1995. Repris dans Mashârif (Haïfa-Jérusalem), n° 3, octobre 1995, traduit en français par Elias Sanbar pour le recueil La Palestine comme métaphore, Actes Sud, coll. Babel, 2002, p. 36.

« J’aime la poésie parce qu’elle nous fait don d’une force…

« J’aime la poésie parce qu’elle nous fait don d’une force, même fictive. Pourquoi le geôlier ne chante-t-il pas ? Le captif chante parce qu’il est seul avec lui-même, alors que le geôlier n’existe qu’avec l’autre qu’il garde. Il veille tant à l’isolement du captif qu’il en oublie sa propre solitude. » Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore, Entretiens traduits de l’arabe par Elias Sanbar et de l’hébreu par Simone Bitton, Actes Sud, Babel, p. 31.