Du squatt à la scène, la vie des migrants sans-papiers

Devant le succès de la pièce 81 avenue Victor-Hugo, où jouent huit migrants sans-papiers, un spectacle mis en scène par Olivier Coulon-Jablonka, jusqu’au 17 mai, le théâtre de la Commune à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) la reprendra du 6 au 15 octobre prochains.

Ils travaillent et paient des impôts mais n’ont pas leur permis de travail. Malgré des marches de protestation, dans le vide, et des rencontres avec l’administration, leur situation ne semblait pas déboucher. Jusqu’au jour où un groupe d’hommes et de femmes de théâtre leur a proposé de raconter sur scène leur parcours migratoire et leur combat actuel. Et le public est au rendez-vous. Avec cet espace de dialogue, les migrants ont retrouvé une fierté, ils n’ont plus peur de circuler dans la ville.

Dans la saison théâtrale, le théâtre propose ainsi trois « Pièces d’actualité » c’est-à-dire des rencontres sur scène avec les habitants d’Aubervilliers, une commune où la moitié de la population est sans aucun diplôme, composée majoritairement d’employés et d’ouvriers, qui compte 34% d’étrangers contre 12% en Ile-de-France, selon l’INSEE.

« Les pièces d’actualité, ce sont des manières nouvelles de faire du théâtre, explique Marie-José Malis, directrice du centre dramatique national d’Aubervilliers. Elles disent que la modernité du théâtre, sa vitalité passent par ce recueil de ce qui fait la vie des gens, des questions qu’ils se posent, et de ce temps du monde, complexe, poignant, que nous vivons tous. Elles partent d’une population, et disent qu’en eux se trouvera une nouvelle beauté. »

Au sortir des 50 minutes de spectacle, l’émotion de tous est forte. Sur scène des sans-papiers, dans la salle des avec-papiers. Les premiers parlent, les seconds écoutent. Mais la parole des uns est mise en abyme et l’abîme est vertigineux. Ce sont des comédiens amateurs qui racontent leur vie d’avant le théâtre. D’ailleurs le théâtre n’est que l’un des instruments de leur lutte commencée il y a longtemps. Une lutte qui elle-même a été précédée d’une autre lutte, le départ, le déchirement d’avec la famille, le voyage à travers le désert pour les Africains ou à travers les mers pour tous. Leur lutte actuelle est menée pour obtenir des papiers. Ils travaillent et paient des impôts mais leur régularisation se fait attendre. Ils parlent et jouent leur vie sur scène au nom d’un collectif de 80 migrants qui squattent un ancien bâtiment de Pôle emploi. Cruelle ironie. Au mur, en belles couleurs, ce slogan : « Une vie, mille rêves. »

Cette expérience de théâtre renverse les frontières. Elle rend visibles des invisibles qui habituellement rasent les murs. Inza Koné : « Maintenant on nous montre du doigt ». Mais c’est pour les envier. Dans le groupe, d’autres aimeraient les imiter, aller sur scène. car l’espace théâtral dans la mise en scène très sobre d’Olivier Coulon-Jablonka focalise l’attention des spectateurs et concentre le propos des personnages sur les deux points essentiels : la géographie de leur exil et leur situation actuelle pour obtenir un permis de travail.

Dans la commune où ils ont trouvé un hébergement de fortune, un théâtre ainsi offre un espace hospitalier aux migrants sans-papiers d’un collectif qui lutte pour sa régularisation.Le théâtre de la Commune est une scène dramatique nationale, et, en l’occurrence, chacun de ces mots est à prendre dans un sens redoublé : ces huit-là passe du squatt à la scène, pour qu’un drame humain devienne drame théâtral pour un enjeu national, voire international.

Ce théâtre militant est particulièrement utile : il renverse les perspectives et les clichés. Des sous-hommes deviennent des sur-hommes en prenant la parole, en prenant d’assaut une scène de théâtre, en se faisant écouter, sans grandiloquence ni pathos mais avec justesse. En passant du squatt à la scène, ils ont retrouvé leur dignité perdue.

 

Mais où sont les frontières ?

« La frontière est mobile et à géométrie variable ;  en fait elle est partout mais sous des formes très différentes. L’expérience personnelle de la frontière se généralise donc tout en s’individualisant, qu’il s’agisse de recherche d’asile, de quête d’une vie meilleure, de tourisme, d’affaires, d’emploi transfrontalier… le franchissement de frontières concerne à un titre ou à un autre quasiment tout le monde et dans le monde entier. »
Mais où sont les frontières ?, Rubrique « Rebonds », Libération, 13 mai 2015, Anne-Laure Amilhat Szary et Frédéric Giraut, professeurs de géographie politique.

L’enfant à la valise

À 19 ans une passeuse répondant au prénom de Fatima traînait une valise rose à roulettes assez grande pour transporter du Maroc à l’Espagne via la ville frontière de Ceuta ce qu’elle devait remettre à un Ivoirien résidant dans l’archipel espagnol des Canaries et clairement visible par les rayons X du scanner d’un portique de la douane : un enfant noir de 8 ans qui dit, en français, comme une évidence, à l’ouverture de ladite valise rose : « Je m’appelle Abou ».

Tableau symptomatique de notre époque, « L’enfant à la valise » est l’histoire vraie rapportée par le quotidien El País et largement photographiée par La Guardia civil ne dit pas quelle est la marque de la valise ni si d’autres enfants sont déjà passés dans une malle au risque de s’asphyxier.

La valise rose est la version de poche des passe-frontières. On connaissait le camion frigorifique ou le conteneur comme ce 16 août 2014, en Angleterre, dans le port de Tilbury, dans l’embouchure de la Tamise, lorsque 35 migrants originaires du sous-contient indien dont sept mineurs ont été retrouvés dans un conteneur de bateau en provenance de Belgique. L’un d’entre eux était mort.

A Ceuta, la passeuse et le père ont été arrêtés et « mis à disposition de la justice ». Une juge d’instruction de Ceuta les accuse de « délit contre les droits des citoyens étrangers », avec la circonstance aggravante de mise en danger de la vie d’un mineur.

Abou a eu de la chance. Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger sur son aventure placée sous le signe d’un destin migratoire à la fois exceptionnel et terriblement prévisible.

Le Booker arabe au premier roman du Tunisien Chokri Mabkhout

Le prix Booker du roman arabe ou « Booker arabe », l’un des prix littéraires les plus influents du monde arabe, a récompensé le Tunisien Chokri Mabkhout, président de l’université de la Manouba pour son premier roman Ettaliani (« L’Italien »), éditions Dar al-Tanweer.
Décerné le 6 mai à Abu Dhabi (Émirats arabes unis) par un jury présidé par le poète palestinien Mourid Barghouti, il est doté de 50 000 dollars (44 340 euros) et d’une traduction prochaine en anglais.
Choisi parmi 180 romans de 15 pays arabes, Ettaliani raconte la vie d’un certain Abdel Nasser, celui qui est surnommé « L’Italien » pour sa belle allure, pendant les deux dictatures de Bourguiba et Ben Ali.
Le jury l’a distingué car il « dépeint avec brio les troubles à la fois de ses personnages comme de la nation entière. »
Chokri Mabkhout a affirmé que l’idée lui est venue après les événements du Printemps arabe.
Curieusement, le Booker arabe a été remis au lauréat dans un pays qui a interdit à ses librairies de vendre Ettaliani. Sans raison connue.

« Et ils sont allés, par milliers… »

« Et ils sont allés, par milliers, nuées anxieuses de voir leur image. Jamais, au-dessus de la mer ne s’étaient formés de tels nuages de plumes, compacts et légers. C’est alors que la tempête a éclaté, châtiment des divines divinités. Les éclairs, tels des lames lumineuses déchiraient les oiseaux. Des milliers d’ailes sont tombées dans les flots, ont été emportées par le courant comme si elles poursuivaient leur vol en ondes liquides. Ainsi, de l’aile est née la vague, de la plume l’écume.»

Mia Couto, Tombe, tombe, au fond de l’eau, Récit traduit (magnifiquement) du portugais (Mozambique) par Élisabeth Monteiro Rodrigues, Chandeigne, 2010
p. 39

La mort Facebook, la mort Twitter, la mort etc.

Surgies d’un surf
d’images
elles s’imposent
à l’œil bref
comme des pythies macabres
ces photos de cadavres d’enfants
sur un sol de ciment
balafrés, défigurés
ensanglantés, sarinisés
côte à côte
alignés
comme bûches d’allumettes
ces vies minuscules
des guerres de Syrie

Pour les voyeurs du Net
la mort Facebook
est Un chien andalou
film muet, image incipit
à l’œil fendu par un rasoir
gros plan surréel

Quelle réalité augmentée ?
quel virtuel de sang ?
cette bacchanale d’images
en réseaux sociaux

Quand l’Enfer des bibliothèques
enfermait l’interdit
la mort Facebook
s’impose à tous
comme l’image de notre néant

Facebook notre four banal
qui alimente
nos inconscients moyenâgeux
éloignés de ce sol de ciment
aux corps d’enfants
brindilles

la mort Facebook
est un boomerang
que nous renvoie
la Syrie

Qui photographie ? Qui envoie ? Qui voit ?
Jamais oubliée
cette persistance rétinienne
d’une Syrie,
pays rêvé, pays réel
de notre destin
méditerranéen

Encore une mer à traverser
dit le poète Depestre
Mais quel chemin emprunté ?
alors que tout surgit et surprend

La mort Facebook
est le gouffre mis en abyme
de notre imaginaire
asocial

Pas de chemin,
pas d’imaginaire
C’est notre effroi
notre solitude grandiloquente
glas lugubre

le boomerang des images
surgies d’un enfer
alors que vogue la plume
– c’est l’écume mortelle
des vies arrachées –
qui bave sur
un petit carnet
dérisoire.

Quelle cartographie de la pensée
se dessine là ?
Quel est ce Triomphe de la mort ?
Chaque image est notre Guernica

La nostalgie consume
nos belles images
villes d’avant
ruelles d’avant
odeurs d’avant
ciels d’avant

alors que se consume notre âme impossible
à réjouir
et l’œil qui erre dans une
nostalgie au parfum de rêve
le quotidien est le cauchemar
d’un œil crevé
par ce surgissement d’images
aux petits corps suppliciés
sur le ciment d’une ville de Syrie.