Nobel ou shopping ? schocking !

Avant l’annonce du Nobel de littérature, la liste sur laquelle pariaient les bookmakers anglais atteignait plusieurs dizaines de noms d’écrivains…

 

Nulle doute qu’ils étaient nombreux à attendre un appel téléphonique. Pas Doris Lessing. A l’annonce de la nouvelle du Nobel de littérature, vers 13h, Doris Lessing faisait du shopping dans Londres. A 88 ans, cette féministe déçue, rebelle aux conventions, militante anti-apartheid, critique de l’Afrique où elle a passé son enfance et de ses dirigeants corrompus, sait profiter des plaisirs de la vie.

Le comité Nobel a choisi de récompenser  » la conteuse épique de l’expérience féminine, qui avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire scrute une civilisation divisée « , une formule à la densité dont l’Académie suédoise a la secret. 

On disait Doris Lessing non politiquement correcte pour obtenir le Nobel.

Paris perdu. Lessing a gagné.

Elle est née et a passé son enfance dans des pays dont les noms ont changé. Née en Perse en 1919, elle s’installe avec ses parents en Rhodésie du Sud à l’âge de six ans.

Sans doute ses livres sont-ils disponibles en persan… Au Zimbabwe, l’ancienne Rhodésie du Sud, ils sont  » diffusés  » dans leur langue d’origine, l’anglais. Mais personne ne peut les acheter.

En voyage dans son pays d’enfance, en 2000, Doris Lessing racontait (Le Monde diplomatique, août 2003) :  » Un homme s’est plaint auprès de moi : « On nous a appris à lire, et maintenant il n’y a plus de livres. »  Le prix d’un livre de poche était plus élevé que le montant du salaire mensuel moyen… « 

A cauchemar du beau langage is dégueulasse (style fleuri)

1. Ce mardi matin sur France-Inter, ça découpe !

Une ministre d’ouverture, connue pour être  » ni pute ni soumise « , qualifie de  » dégueulasse « ,  » l’instrumentalisation de l’immigration « , faisant allusion à un amendement ADN…

Un intellectuel (non membre du gouvernement) qualifie de  » raciste  » le conseiller spécial du président de la République, rappelant un discours de Dakar, en juillet, qu’il est supposé avoir écrit pour ledit président.

Le lendemain, le conseiller spécial choisira un style fleuri pour qualifier à son tour l’intellectuel de  » petit con « .

2. Ce mardi soir, dans un amphi de la Sorbonne, une bonne centaine d’étudiants s’informe de l’atelier théâtre qui s’ouvrira prochainement. C’est la dixième année qu’il est organisé en partenariat entre le Théâtre national de la Colline et l’Université Paris 1. 

Le dramaturge David Tuaillon, s’est fixé un objectif :  » Il ne s’agit pas de bien parler une belle langue, mais de faire du théâtre avec ce que vous êtes « .

 » Cette année a été marquée par une longue campagne électorale, explique-t-il. On nous a beaucoup parlé, mais ce langage était très dégradé, il ne servait à rien. Or, on ne dit rien sans langage articulé. « 

L’homme de théâtre poursuit :  » J’ai cherché des textes sur le langage. Des textes qui posent des problèmes sur le langage dès la lecture. « 

Finalement, il a choisi les textes de Jean-Charles Massera,  » l’objet rêvé pour manipuler le langage comme une matière. « 

 

A propos de France guide de l’utilisateur (P.O.L., 1998), voici la critique signée Mona Chollet et Thomas Lemahieu, de Périphéries http://www.peripheries.net/: 

 » Houellebecq dénonce la contamination de l’intime par le libéralisme ; Masséra, lui, montre ses ravages sur la langue. Ses collages ne sont pas dictés par une syntaxe et une grammaire, mais par la logique intérimaire, par l’air du temps. Ils en sont comme une génération spontanée. Les barreaux du discours commun remplacent ceux de la syntaxe. Transformé en éponge, l’écrivain semble ne plus faire entendre une voix propre, mais régurgiter simplement bout à bout des bribes de discours qui nous assiègent tous, qui refusent de nous laisser en paix, trouent notre conscience, agressent notre intégrité et notre dignité, et qui lui sont restées en travers de la gorge. « 

 

A propos de son recueil de nouvelles, A cauchemar is born, publié chez Verticales en 2007, l’éditeur le présente ainsi : » A cauchemar is born est l’histoire fragmentée d’un vingtième siècle qui devait mal finir. Une trentaine de satires, de ce qu’il faut bien appeler la plongée cool et totalement décomplexée de l’inconscient collectif occidental dans la barbarie ordinaire. Le tout dans des formes écrites que s’est données le vingtième siècle : essais, journaux, manifestes, tracts, discours, articles de presse, dépêches, communiqués, textes de loi, résolutions, recommandations, déclarations, chartes, programmes, rapports, constitutions, dépliants touristiques, plaquettes d’entreprise, prospectus, quiz…  A cauchemar is born nous promet une belle fin. « 

Le Matricule des Anges :  » Alerte et corrosive, la plume de Jean-Charles Massera fourrage dans le prêt-à-penser, dynamite les langues stéréotypées, en libérant le corps des gangues de la raison. « 

Libération :  » Massera massacre joyeusement les tics de l’écriture administrativo-libérale et de la délation ampoulée.

3. Première répétition de l’atelier théâtre de Paris 1 : le 14 novembre. C’est un mercredi, jour du Conseil des ministres. Jour où le langage joue l’ouverture. Jour de la  » pensée cool « . 

Dimanche de pluie sur la Sainte-Famille

Inépuisable le dernier Chamoiseau, livre-gouffre-sans-fond d’émotions et de mots. Le lecteur est pris au piège d’Un Dimanche au cachot (Gallimard). Dans un cachot c’est la mort, le repli, la fermeture, alors que cette littérature dévide son surplus de mots, charroie son immensité d’horizon. De ce cachot, Chamoiseau en fait une bombe à retardement littéraire. Ce cachot est un trou noir, où une énorme énergie s’effondre sur elle-même.

Avec Un Dimanche au cachot, Chamoiseau tente de raconter l’irracontable. La violence d’aujourd’hui convoque l’histoire de l’esclavage. Des vestiges d’aujourd’hui rappellent un quartier de haute sécurité de droit féodal. On ne verrait pas bien quoi en faire. Chamoiseau si. Une improbable matière littéraire ?

Argument…

 » Un dimanche de pluie, une petite chabine se réfugie sous une voûte de pierre, dans le jardin du foyer qui l’a recueillie, sur le site d’une ancienne sucrière. Terrassée par une souffrance indépassable, Caroline reste prostrée dans l’ombre, fixant l’obscur des pierres pour les déchiffrer. Pour renouer le contact avec elle, l’institution sollicite alors Patrick Chamoiseau, écrivain, Marqueur de paroles, mais surtout éducateur en matière de justice.  » 

Ce serait un roman historique ? Non, très contemporain même. Qu’on en juge : son ami Sylvain, éducateur à la Sainte Famille, dans le nord de la Martinique, appelle Chamoiseau. C’est un dimanche, jour où l’écrivain ne fait rien, ni comme éducateur, qu’il est dans le civil, ni dans les divers rôles que lui assigne la société. Non, le dimanche est informe comme informe est l’écrivain sur sa chaise d’écriture, nous dit-il.

Il se trouve qu’une de ses pensionnaires, la dénommée Caroline s’est réfugiée dans les vestiges d’un obscur cachot dont elle ne sort plus. Avec son histoire familiale où se sont succédé viols et violences, elle est dans un état d’autisme, un mot qui n’est pas écrit d’ailleurs dans ce roman où les mots sont comme cascades, étoiles filantes, nébuleuses, feux d’artifices, immenses cataractes de sens et d’émotions. On se dit qu’autour de soi les lecteurs ont dû lâcher prise, tellement on implose dans ce cachot, on se rétracte en soi, en s’immole par l’intérieur, on s’inglutit (au risque du néologisme en écho au texte d’auteur). Caroline s’implose au dedans. L’écrivain convoqué lui invente une histoire, puis l’Histoire, certes romanesque. L’Oubliée revient. Il l’a fait revivre dans cette habitation démoniaque où règne le Maître.

Caroline recluse dans une ruine, L’Oubliée son double en Histoire.

Le cachot de l’Habitation, ferme de la plantation esclavagiste, l’obscur où est recluse l’Oubliée, personnage clé de son précédent roman, Biblique des derniers gestes, publié en 2002. Biblique des derniers gestes

L’argument de Dimanche au cachot… suite :

 » Mais tandis qu’il vient au secours de l’enfant, l’éducateur devine ce qu’elle ignore : cette voûte ténébreuse n’est autre que le plus effrayant des vestiges. C’est un cachot dont les parois balisent  une ténébreuse mémoire, qui dérive loin dans les impensables de l’Histoire, dans l’intransmissible de l’esclavage, ce crime sans châtiment. Dans la beauté du lieu, sous l’éclat de la pluie, je perçois le terrible palimpseste… « 

Ce livre est inépuisable. Il nous épuise, nous simples lecteurs, simples mortels. Il nous digère, nous inclut, nous intègre en son for, là au coeur de ce trou noir où est tombée la lumière, disparue, apesantie de ses milliers de flammes.

Si Biblique était un livre à l’ambition démesurée, que sera ce Dimanche au cachot, sinon son complément en Histoire incréée, dans ce point focal, ce lieu unique, où l’histoire bouillonne, et brouillonne l’humanité tout alentour.

Prolongements :

A lire le précédent texte de Chamoiseau, la préface de La prison vue de l’intérieur (Albin Michel) où il dit la  » poésie secrète d’une curieuse entité «  ou, publié en 1994, Guyane, traces-mémoires du bagne (photos Rodolphe Hammadi), et l’analyse de Véronique Larose à ce propos : http://www.potomitan.info/atelier/pawol/prison.php.

 

 » La poésie secrète d’une curieuse entité « , car là aussi, Un Dimanche au cachot comme Les murs tombent laissent le mot de la fin à la… beauté.

Chamboula, le grand chamboulement (Oulipo)

 

Après Chamoiseau, qui veut  » résister à la barbarie par la beauté «  [Papalagui, 6/10/07], vient tout naturellement à l’esprit le tout dernier roman de Paul Fournel, Chamboula, aux éditions du Seuil.

Chamboula est une boîte à merveilles. C’est l’histoire simple, et faussement naïve, d’un village africain où les blancs découvrent du pétrole. Avec l’accord du Chef, maudit par les ancêtres, ils vont transformer le village en ville. Les acteurs du drame gravitent autour de Chamboula, reine de beauté…

Extrait, Chamboula, p. 25 :

 » Regarder passer la belle Chamboula était une des occupations favorites des hommes du village. Le Chef racontait que, toute petite déjà, la belle Chamboula était la belle Chamboula. Elle était la grande beauté du village parce que chacun des ancêtres lui avait fait le cadeau d’une petite beauté. Elle avait les yeux du vénéré chef Massou, elle avait les mains de la déjà belle Roballa, elle avait le ventre de Bounia, elle avait le dos du grand guerrier Tadoussa, les seins de Madina, la femme du vieux vieux chef, et, surtout, des fesses qui rassemblaient les fesses des ancêtres et qui étaient la Beauté Rassemblée elle-même. Les jeunes du village ne pouvaient pas savoir tout cela, mais regarder passer Chamboula était regarder passer leur histoire tout entière et la beauté même de leur tribu.  »

Chamboula (le roman) déploie tout au long de ses 343 pages une parabole de la beauté, mais de la beauté chamboulée par l’intrusion de la modernité…

Extrait, Chamboula, p. 229 :

 » Les ancêtres ne se présentaient pas aux élections. La sagesse ne vient pas aux hommes par les élections. Les ancêtres n’étaient pas modernes. Qu’est-ce que ça voulait dire,  » être moderne  » ? Le Chef fit un grand geste pour montrer tout ce qui avait poussé autour d’eux, les maisons, les boutiques, les tours, les antennes de télévision, les paraboles, les haut-parleurs qui diffusaient de la world music, les passants en costume et les passantes en jean de chez Prada, le téléphone enfoncé directement dans le trou de l’oreille.  »

Ce conte philosophique ne ménage aucun suspense. D’emblée l’Histoire est écrite : ( » … se déversa sur le village un déluge de bruit qui ne devait plus avoir de fin « , p.101).

Ce qui en fait le charme, c’est justement l’écriture de l’histoire, une histoire dont l’écriture prolifère comme le veut l’Oulipo, l’Ouvroir de littérature potentielle, que préside Paul Fournel.

Paul Fournel a placé en épigraphe cette parole d’Italo Calvino [feu membre de l’Oulipo]:

 » C’est un contresens d’écrire aujourd’hui de longs romans : le temps a volé en éclats, nous ne pouvons vivre ou penser que des fragments de temps qui s’éloignent chacun selon sa trajectoire propre et disparaissent aussitôt.  »

Chamboula construit ainsi sa propre histoire -comme toute fiction-, comme son autodérision. Comme si tout cela n’avait pas de finalité, pas de sens. Seuls les mots et ce qu’on en fait semblent nous sauver. Ainsi le personnage de Boulot qui, au gré de l’auteur sera un émigré congelé dans le train d’atterissage d’un avion (p.119), décongelé (p.121), dans le sas des candidats réfugiés (p.123), face à la police (p.125), en classe (p.127), surdoué, à l’Ecole normale sup. (p.167),champion du 400 m, de retour en  » un peu chef  » (p.163), celui  » qui apporta la littérature au village  » (p.174). Finalement Boulot fondit (p.305).

Autant d’histoires qui raillent   » les hordes de sans-mémoire  » (p. 333) et qui se moquent même du narrateur, traité de  » petit con «  par Chamboula (p.312).

Un roman qu’on n’a pas envie de finir, comme un bonbon qu’on suce lentement pour en garder longtemps le goût.  

Notons au passage que l’Oulipo fait sa rentrée publique ce 8 octobre avec  » Les lundis de l’Oulipo  » au Théâtre du Rond-Point, à Paris. Pour cette ouverture de saison, le thème est  » De l’Amour « …
Lu sur le site (http://www.oulipo.net/) :  » Le lundi, venez écouter l’OUvroir de LIttérature POtentielle. Et rire des contraintes qui font exploser les barreaux de la pensée, du sens, des mots, des lettres, de l’encre, du stylo, du papier, de la table, des molécules, des atomes… et de votre belle-mère aussi. « 
Participation annoncée de Jacques Roubaud, Hervé Le Tellier, Paul Fournel, Jacques Jouet, Marcel Bénabou, Olivier Salon, Michelle Grangaud, Anne Garrétta, Ian Monk, Valérie Beaudouin, Harry Mathews, Frédéric Forte et un invité surprise.

La Corée, une histoire belge en noir et blanc

C’est un roman graphique publié par les éditions Quadrants. Couleur de peau : miel est l’autobiographie d’un scénariste de BD belge né en Corée, adopté à l’âge de 5 ans, abandonné en Asie, retrouvant une famille adoptive et nombreuse en Belgique.

[Ce livre a été adopté en film. Voir Culturebox.]

Cet enfant de la BD franco-belge a choisi de raconter un mot :  » miel « , nom de sa couleur de peau, écrite sur la fiche anthropométrique de son orphelinat coréen, avant adoption. Miel pour ne pas dire jaune, véritable Rosebud de son identité…

Au péril jaune, Jung oppose le péril jeune, celui d’un destin assumé, d’un dessin en traces de lavis noir et blanc.

Dans un entretien à Didier Pasamonik pour le site Univers BD (http://www.actuabd.com/spip.php?article5740), Jung explique : « Cette autobiographie n’est pas un règlement de compte avec ma famille. Mon adoption n’est ni réussie, ni ratée, c’est plus nuancé que ça. Ce livre est pour moi un prétexte pour parler de l’adoption avec toutes les joies ou les tristesses qui l’accompagnent.  (…) J’ai longtemps renié mon pays d’origine. Je changeais de trottoir lorsque je rencontrais un autre adopté qui par ailleurs faisait de même. J’ai vécu cet abandon comme une disgrâce et, à un moment donné, surtout dans la période de l’adolescence, on a besoin de trouver des repères. J’étais Asiatique et un besoin vital de m‘identifier à quelque chose. Tout naturellement, j’ai fait un report d’affectivité sur la culture japonaise. Le Japon était un pays longtemps ennemi et voisin de la Corée. En fait, j’étais un traître et heureux de l’être ! »

La photo :

La planche p. 6 :

 © photo Didier Pasamonik

Jung réussit à nous émouvoir avec le récit de sa vie. Le dessinateur suit ses propres traces :  » dans un style plus jeté, plus spontané. Le dessin est rond, sympathique, afin que le lecteur entre dans mon univers sans trop de difficultés. «  Jung réussit également à nous expliquer pourquoi  » de par son ampleur, l’adoption internationale corréenne est un phénomène unique dans le monde et dans l’histoire. « 

Son style est empreint de cette distance qui permet à l’ironie de rendre sensible une destinée en aller-retour.

La résistance par la beauté ?

Paris, ce soir-là, se prépare à sa Nuit blanche. On pourrait les croire à l’écart du monde. Alors que 16,6 millions de Français regardent un match de rugby à la télé, ils sont une centaine réunis dans un cinéma, La Clef. Pas de film à l’affiche mais un  » texte d’intervention « , nous dit l’éditrice de Galaade, Emmanuelle Collas. Un livre de 26 pages mis en vente à 10 000 exemplaires. Un titre à la typographie géante, comme un appel à une mobilisation. Un manifeste pour dire  » non  » au ministère de l’immigration, de l’identité nationale, de l’intégration et du codéveloppement. Une version légèrement différente du texte publié par L’Humanité le 4 septembre.

 » Non  » à un  » mur-ministère « , selon le mot-valise des deux écrivains, Glissant et Chamoiseau, avec ce sous-titre :  » L’identité nationale hors-la-loi ? « , et cette dernière phrase, p. 26 :  » Tout le contraire de la beauté « . 

On attend Patrick Chamoiseau venu de Fort-de-France. Les militants de la commission culturelle du Comité d’entreprise de la Caisse d’Epargne Paris/Ile-de-France ont organisé la soirée. Certains lisent les quotidiens du jour. Libération fait son portrait de der sur le ministre du  » mur-ministère « , avec ce titre :  » Où il y a du gène…  » ; Le Monde publie un entretien avec un ancien ministre, Jacques Toubon, président de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. 

Après une lecture du texte par trois comédiens, Marianne Basler, Nicole Dogué, Greg Germain, Chamoiseau confie avec douceur son  » indignation « . Oui… avec douceur.

Au nom de la beauté, les deux intellectuels de Martinique ont voulu rappeler ce qu’est l’identité, dire  » non  » à   » l’identité racine unique « ,  » oui  » à l’identité relation :

Extrait p. 11 :

 » Le côté mur de l’identité peut rassurer. Il peut alors servir à une politique raciste, xénophobe ou populiste jusqu’à consternation. Mais, indépendamment de tout vertueux principe, le mur identitaire ne sait plus rien au monde. Il ne protège plus, n’ouvre à rien sinon à l’involution des régressions, à l’asphyxie insidieuse de l’esprit, à la perte de soi. « 

A la tribune, l’auteur d’Ecrire en pays dominé explique qu’il faut dire  » non « . Même en levant seulement la main, même hors l’action collective. Pour Chamoiseau, l’époque est à l’individu et toute résistance individuelle est bonne à prendre.

De retour en Martinique, il sillonnera son île et ses communes pour appeler à résister  » au nom de la beauté « . 

Paris est une jungle !

Paris déploie la culture animale dans un triptyque à La Grande Halle de la Villette, et bientôt au musée Dapper et au musée du Quai-Branly.

 La Grande Halle de la Villette présente l’exposition, Bêtes et Hommes, jusqu’au 20 janvier.

On apprécie le témoignage du gardien du Jardin des Plantes qui raconte comment Wayana, la femelle orang-outang, aimait délacer les souliers humains, puis comment elle s’est découvert une passion : les noeuds. Ce qui questionne son intelligence… et notre regard sur l’animal.

On est interloqué par les dix-huit bocaux contenant une grenouille formolisée,  » vêtue  » d’un… maillot de bain. Ou encore, dans le même registre, des alignements de bocaux contenant des animaux en peluche…

On est admiratif devant les « cultures animales « , comme ces macaques du Japon qui ont pris l’habitude de se prélasser dans les bains naturels chauds et les dauphins d’Amérique qui chassent en groupe, poursuivant leur menu fretin jusqu’au rivage, où il s’échoue. A l’issue d’une véritable chasse à courre nautique… ils le croquent.  

On apprécie l’éclairage sur la conception du monde des Amérindiens wayãpi, où l’aller-retour homme-animal est permanent. 

On reste sur notre faim : point de combats de coqs mis à la question, d’arènes tauromachiques sous le feu de l’actualité, alors que, bien entendu l’ours des Pyrénées a droit à ses partisans et à ses détracteurs.

On a envie de se replonger dans la mètis grecque faite de ruse et d’adresse, de lire le dernier roman d’Eric Chevillard. On pense à Alain Mabanckou et à ses Mémoires de Porc-Epic, ou au succès de l’été, signé Muriel Barbery, L’élégance du hérisson.


  Final de compte, l’expo est assez centrifuge. Au lieu de nous recentrer sur les petits espaces qu’elle nous mènage dans cette grande ménagerie de la Grande halle, elle nous propulse vers l’extérieur, vers d’autres lectures ou vers le programme environnant, des documentaires, des débats. Tel Allons enfants de Camopi, l’horizon amérindien de Yves de Peretti, projection prévue les mercredis à partir du 14 novembre.  » En Guyane, des Amérindiens teko et wayãpi, citoyens français désemparés, parlent de leurs problèmes, de la déperdition de leurs valeurs et du souci de conserver leur culture. La création du Parc national de Guyane les préservera-t-elle des ravages liés à l’arrivée brutale de la modernité ? «  
Le musée Dapper proposera l’exposition Animal, à partir du 11 octobre. Vocation du musée oblige, c’est l’Africain et son dialogue avec les animaux qui en est le prétexte… Masques, figures cultuelles, objets de dignité et parures, quelque cent cinquante pièces sont les témoins vivants de la présence animale dans les œuvres, ses codes et ses symboles.  

Kwele Congo - Masque bois et pigments - H. 55 cm - © Musée Dapper Paris - Photo Mario Carrieri - 128.8 ko 

Pendant dix jours, à partir du 20 décembre, le musée du Quai-Branly développe la thématique du corps, avec un premier cycle de spectacles qui met à l’honneur le corps animal. « Ce cycle renvoie au chamanisme et aux besoins premiers de l’homme de s’accaparer la force et la puissance de l’animal, de l’imiter, de le diviniser. »

Quel programme !

 

Rituel Abakua du Nigeria à Cuba : Les masques des hommes léopards Efiks

 » Les anciens chasseurs Efiks Ibo, Ibibio et Ijaw, les hommes léopards du sud-est nigérian, affrontaient par des danses rituelles masquées les mystères de la nuit et s’appropriaient la force de la jungle. Confrontés à l’esclavage, ceux que l’on appelait aussi les Carabali ou Brikamo débarquèrent à Cuba en 1762. Les Efiks prolongeront ce rituel Abakua à Cuba jusqu’à nos jours. C’est pour la première fois en Europe la rencontre du rituel Abakua nigérian et cubain, avec une multitude de masques et de parures extravagantes, qui ont évolué au cours des siècles. « Ces hommes léopards seront suivis d’une évocation « corps et graphique» du tigre et du lion en Inde du Sud et du rituel des dieux-serpents Naga par les bardes Pulluvan du Kerala.

Le Petit Chaperon Vert (atelier d’écriture)

Ce petit livre est un sacrément bon petit livre aux dizaines de variations sur le même thème du conte de Perrault. Coordonné par Pierre Jourde, il résulte du travail avec des étudiants de Valence… Chacun de ces étudiants s’est inspiré des Exercices de style de Raymond Queneau, vous savez, cette histoire, dont l’une des versions est :

« Un jour vers midi du côté du parc Monceau sur la plate-forme arrière d’un autobus à peu près complet de la ligne 84, j’aperçus un personnage au cou fort long qui portait un feutre mou entouré d’un galon tressé au lieu de ruban. » Une histoire racontée de 99 façons différentes… 

Donc, si l’on reprend dans l’ordre :

Queneau écrit ses Exercices de style ; Jourde fait travailler ses étudiants qui rédigent 64 façons différentes d’écrire Le Petit Chaperon rouge ; le relais c’est pour mésigue qui s’en empare à son tour, tendance variations intemporelles avec d’autres amateurs d’écriture au long cours… Qui sait ce que d’autres en ont fait, en feront…

La preuve par l’exemple que, Grenelle de l’environnement ou non, les ateliers d’écriture ont du bon. Ainsi ce texte signé Pascale Pibot, Le Petit Chaperon Vert.

 » Une mère et sa fille vivaient dans une maison loin d’obéir aux règles de Haute Qualité Environnementale (HQE). La fille portait régulièrement un foulard vert en coton bio, acheté dans un magasin équitable, d’où son nom : le petit chaperon vert. Un jour, la mère qui faisait exclusivement de la cuisine végétarienne, confia à sa fille le soin de porter à sa grand-mère une galette de farine d’épeautre et un pot de beurre enrichi en oméga 3. Le petit chaperon vert partit à pied, seul moyen de transport véritablement écologique. Même le VTT avait été interdit en forêt, afin de ne pas contribuer à l’érosion des sols.   En chemin, elle rencontre un des derniers survivants des canidés sauvages, figurant à l’annexe I de la Convention de Washington : un loup gris. Depuis la vague d’extinction des ruminants herbivores, contaminés par la pollution au mercure des rivières et des fleuves, le loup peinait à se nourrir. Il était donc affamé. La petite fille, qui avait toujours rêvé de travailler pour la biodiversité, était ravie. Elle joua avec le loup et finit par l’apprivoiser. Le loup, qui avait conservé son instinct de prédateur, décida cependant de ne pas la manger tout de suite quand il comprit qu’il ne pourrait pas échapper aux acteurs de la déforestation qui œuvraient aux alentours. La petite fille continua tranquillement sa randonnée dans le parc régional avant d’atteindre sa destination. Elle put ainsi faire un inventaire de la flore locale, pourtant sérieusement menacée depuis la maladie des abeilles due à un insecticide violent.  Quand elle arriva chez sa grand-mère, elle toqua à la porte en bois labellisé renouvelable. En pénétrant dans la maison, elle fut surprise de trouver sa grand-mère enfouie sous une couette anti-acariens. A cause du réchauffement climatique, la température était en effet très élevée et la climatisation avait été interdite. A la demande de sa grand-mère, elle se coucha auprès d’elle et commença à la détailler : son anatomie la surprit : elle était en effet couverte d’une pilosité noire très abondante. Mais le petit chaperon vert mit cette bizarrerie sur le compte des résidus hormonaux ingérés par sa grand-mère dans son ancien régime à base de viande, heureusement abandonné aujourd’hui. Ce ne fut que quand le loup ouvrit la bouche et lui montra ses grande dents qu’elle comprit. 

Pour une fois, la nature se vengeait de l’homme en faisant disparaître un humain avant qu’il ne se reproduise. Un moyen naturel de lutter contre le problème démographique actuel. « 

Le petit chaperon vert

Certains se souviendront peut-être d’une autre version au titre identique, signée Grégoire Solotareff, Le Petit Chaperon vert, paru à l’Ecole des loisirs en 1989, illustré par Nadia. Ce n’était pas un vert écologique mais un vert de couleur… 

La Bibliothèque nationale de France présente cette variante dans ses dossiers pédagogiques, http://classes.bnf.fr/, à côté d’un Petit Chaperon bleu marine…

 » Cette version [Solotareff, Le petit Chaperon vert] s’ouvre sur une histoire de couleur de capuchon : vert pour l’héroïne, jaune pour sa sœur, bleu pour sa meilleure amie et rouge pour son ennemie détestée  » parce que c’était une menteuse « . Comme sa grand-mère est malade, le petit chaperon vert part lui donner des médicaments et  » des bonnes choses à manger « . Dans la forêt, elle rencontre le petit chaperon rouge qu’elle ne salue pas, qui porte également un panier, puis  » un énorme loup noir «  courant à vive allure sans se préoccuper de la fillette. Celle-ci arrive chez sa grand-mère et lui raconte l’aventure. Sur le chemin du retour, elle retrouve le chaperon rouge, la met en garde contre ce qui peut lui arriver, mais le chaperon rouge ne s’en soucie guère. Cependant, la mère du petit chaperon vert est inquiète et demande à sa fille de raccompagner son ennemie chez elle car  » toi, habillée en vert, avec ton chaperon vert parmi les hautes herbes vertes de la forêt verte, tu ne risques pas grand-chose et c’est d’ailleurs pour ça que je t’habille toujours en vert « . Le chaperon vert s’exécute et croise alors un convoi de chasseurs portant un loup mort, accompagné du chaperon rouge chantant sa mort et sa résurrection… : le chaperon vert et sa mère concluent au mensonge. «  

« Persil », le mot qui tue…

En ce mois d’octobre 1937, il ne fait pas bon être Haïtien et résident en République Dominicaine.

Le 2 octobre, Trujillo donne l’ordre des tueries. Ce sera vite fait. Il faut dire que la crise de la canne à sucre (les prix mondiaux ont augmenté) lui fournit un bon prétexte à  » dominicaniser  » le Nord du pays, jugé sous l’influence raciale du voisin.

Lorsque le doute surgissait dans l’esprit des militaires dominicains, ils sortaient leur mot test :  » perejil « , mot espagnol (l’espagnol est la langue de la République Dominicaine) pour  » persil « . L’association des deux lettres  » r  » roulé et  » j  » de la jota castillane, était censée faire mouche : les Haïtiens étaient supposés ne pas pouvoir prononcer les deux lettres…

Cela va durer trois jours : entre 10 000 et 20 000 Haïtiens furent victimes de ces massacres de masse.

 » Persil « , mot qui tue, crime d’Etat impuni, Trujillo dictateur ayant régné jusqu’en 1961… Ces trois romans, de Mario Vargas Llosa, Louis-Philippe Dalembert et Edwige Danticat évoque cette anecdote fatale :

En Haïti, un Comité Mémoire 1937 a lancé, ce 2 octobre, une année  » Perejil « , une série de manifestations en vue de commémorer le massacre de ces coupeurs de canne, nous apprend l’agence haïtienne indépendante AlterPresse.

Le Comité a invité les personnalités haïtiennes et dominicaines à se joindre a lui pour commémorer « l’année Perejil ».

[cf. L’exposition Esclaves au paradis, Papalagui du 16/05/07].