Lecture et littérature,  » des mots qui foutent tout en l’air « 

France 4 diffuse La lectrice, film de Michel Deville (1988) où l’héroïne (interprétée par Miou-Miou) loue ses services de lectrice à domicile. A chaque client, une réplique. A une douairière :  » Je suis une lectrice, pas une répétitrice.  » A un PDG pressé, entreprenant :  » Je suis une lectrice, pas une simulatrice. « Elle a passé une annonce. Elle demande à la modifier. Le rédacteur est offusqué par l’ajout d’un mot (c’est 10 francs le mot) :  » Poésie, y’a des mots comme ça qui foutent tout en l’air ! « 

La LectriceUne pétition circule sur Internet contre la suppression annoncée d’une émission littéraire sur RFI, Entre les lignes, animée par Catherine Fruchon-Toussaint depuis cinq ans. Elle ne serait plus dans la grille d’hiver, le 28 octobre. Pour quel motif ?  » Cinq minutes sur la littérature suffisent », lui aurait dit la direction… Comment justifier cet injustifiable ?Y’a des mots comme ça qui foutent tout en l’air.

Le lilliputien et l’extravagante

Teahupoo, la vague mythique de Tahiti, livre de photos de Tim McKenna (texte de Guillaume Dufau) est traduit en 7 langues, vendu à 30 000 exemplaires, ce qui en fait un record pour un livre édité outre-mer (Au vent des îles).

Teahupoo est à la fois un petit village de pêcheurs, et  » la plus effrayante et la plus belle des déferlantes jamais domptées par un homme, l’Hawaiien Laird Hamilton, écrit l’éditeur. La vague de Teahupoo devient alors la plus crainte et la plus respectée par les surfers du monde entier. Inconnue du grand public il y a encore dix ans, c’est aujourd’hui une superstar, héroïne d’une vingtaine de films et de plus de 200 couvertures de magazines dans le monde.  »

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Parmi les 7 langues de traduction, l’italien. Comme le montre les deux clichés ci-dessus, pris à Milan, en juin dernier, la librairie Rizzoli (groupe auquel appartient Flammarion) a invité le photographe Tim McKenna. Un succès tel que deux conférences ont été nécessaires pour que tous en aient pour leurs yeux et pour leurs oreilles. Nul doute que ce livre en fait beaucoup pour le tourisme et le mythe insulaire. Lilliput est au coeur des éléments déchaînés. Une violence surpassée, une esthétique du beau geste.

Parmi les 7 langues de traduction… le hongrois.

On peut les comprendre les Hongrois : pour ce pays sans littoral marin, le rêve du grand surf est enfin accessible.

Wilfried N’Sondé rebelote

A l’occasion de Lire en fête, lors de la Nuit de l’écrit version Plume noire, Wilfried N’Sondé, auteur du premier roman Le coeur des enfants léopards (Actes Sud) a été récompensé du  » prix Senghor de la création littéraire « . Ce n’est pas immérité. C’est son deuxième prix après le prix des Cinq continents de la francophonie.

Ptolémée enlevé dans l’outre-monde

 

Deux mappemondes de Ptolémée, le célèbre astronome grec de l’Antiquité, ont été volées début août à la Bibliothèque nationale espagnole de Madrid. L’une serait du côté de Sydney. L’autre vient d’être retrouvée à New-York chez un collectionneur. Elle serait évaluée à 140 000 dollars. Ces deux mappemondes ne sont pas des globes terrestres mais des cartes, dessinées en 1482.Le service du patrimoine rend responsable de ce vol un historien uruguayen. Ce chercheur (ou prétendu tel) aurait volé 12 pages de la Géographie de Ptolémée. Il résiderait en Argentine.

Au IIe siècle, Ptolémée donnait le nom d’écoymène au monde habité. Il allait des Canaries, à l’Ouest, jusqu’à la Chine, à l’Est, de l’Arctique aux profondeurs de l’Afrique. Ptolémée était connu pour avoir développé un système qui plaçait la Terre au centre de l’univers. Son système survivra jusqu’à Copernic, puis Galilée. Ptolémée était bien conscient que ses connaissances ne couvraient qu’un quart du globe.De source bien informée, Sydney, New-York, l’Uruguay, l’Argentine, qui n’étaient sur aucune carte de Ptolémée auraient voulu se venger. Cela n’aurait rien à voir avec, en rugby, la raclée infligée par l’équipe argentine à la France, à Paris.

Chamoiseau, entretien (1)

Un dimanche au cachot 

Patrick Chamoiseau répond à la question de la genèse de son dernier roman, Un dimanche au cachot.

– Quelle était l’intention au départ du roman ?

– Il y a plusieurs intentions.

La première : il y a quelques années de cela, j’étais allé au foyer de la Sainte Famille [au Nord de la Martinique]. C’est un foyer qui recueille des enfants en difficulté qui ont subi des maltraitances. Donc, j’avançais dans le jardin. Brusquement, un petit édifice de pierre avec un figuier maudit qui sort des pierres. Les pierres sont complètement tordues, les racines s’entremêlent et le figuier maudit (un tout jeune) commence à fleurir au-dessus de ces pierres. Je m’approche, et comme je m’intéresse beaucoup à l’histoire de l’esclavage, je comprends qu’il s’agit d’un cachot.

J’ai reçu un choc absolument incroyable. Il y a tellement de mémoire absente, de mémoire obscure, de mémoire refoulée en matière d’esclavage que lorsque je me retrouve en face des pierres comme celles-là, je sens monter comme des rumeurs, des cris, des hurlements.

J’avais gardé ça en moi avec l’idée, un jour, d’essayer de traiter la question de ce que nous a laissé l’esclavage en terme de pierres et surtout en terme de cachots. Il y a énormément de cachots répartis sur toute la Martinique mais que tout le monde a oublié, tout le monde s’en fout.

Il y avait cette première idée. L’autre idée est que le dimanche est toujours un moment particulier. Dans nos sociétés de consommation on est pris par plein d’agitations, plein de choses pendant toute la semaine. Mais le dimanche, on se retrouve en face de soi, avec une relative vacuité mais aussi avec une relative disponibilité pour toutes les personnes qui nous habitent et qu’on retrouve brusquement…

Donc j’avais envie de traiter la question du dimanche. D’autant plus que pendant la période esclavagiste, le dimanche les esclaves ne travaillaient pas. Et le dimanche c’étaient des moments où ils se retrouvaient, bien sûr après la messe. Ils pouvaient danser, rencontrer le tambour et surtout avoir des activités. L’activité principale c’était ce qui allait devenir le jardin créole. Ils faisaient leur petit jardin dans les bois pour se nourrir parce que l’alimentation était insuffisante. Quand on rassemble tout cela, on arrive à une construction de roman.

Alors qu’elle était l’intention ?

Une journée d'Ivan Denissovitch 

On a toujours dit, on s’est beaucoup appesanti, ou en tout cas on a beaucoup exploré la réalité psychique des camps d’extermination. Lorsqu’on lit les romans comme Soljenitsyne, Une journée d’Ivan Denissovitch, ou tout ce qu’a pu écrire Primo Levi, ou tous ceux qui ont témoigné sur la réalité des camps d’extermination où on voit un petit peu l’effondrement de l’humain, la douleur psychique qui se constitue, et très rapidement il me semble qu’on a pu évacuer, on a trop rapidement évacué la question de la plantation esclavagiste.

 

On disait que la plantation esclavagiste n’était pas un camp d’extermination. D’ailleurs, les nègres dansent, il y a le jazz, il y a eu le blues, il y a eu les tambours, etc. Donc, ils ont une relative joie. Donc une plantation esclavagiste n’est pas un camp d’extermination. Donc l’horreur n’est pas aussi terrible.

L’autre argument des historiens occidentaux est que de dire que le maître achète ses esclaves. Comme il les achète, il ne va pas les dilapider, c’est-à-dire qu’il préserve son capital. Je dis que c’est une vue un peu courte.

Lorsque je raconte l’histoire de cette jeune fille esclave, cette petite L’Oubliée que l’on met dans un cachot et qui va passer plusieurs jours, je vais m’intéresser à la journée du dimanche qu’elle va passer dans ce cachot.

Je veux montrer déjà que l’on souffre d’un déni d’humanité, la souffrance psychique est terrible. elle est aussi terrible que n’importe quel goulag ou n’importe quel camp d’extermination. Et ce qui se produit chez un être humain à qui on dénie son humanité c’est ça qui m’intéressait.

La jeune fille se retrouve dans un cachot et elle affronte l’obscurité, elle affronte la puissance des murs (parce que les cachots d’esclaves ont des murs très épais, on peut crier là-dedans, on n’entend pas à l’extérieur). Elle affronte une réalité qui se transforme en une sorte d’exploration d’elle-même. Et c’est là que commence la question de l’identité.

Il m’est toujours paru intéressant de prendre la période esclavagiste (indépendamment du pathos, des récriminations), essayer de comprendre ce qui se produit dans la tête d’un être humain, mais surtout essayer de comprendre que ce lieu d’effondrement de l’humain était aussi un lieu d’émergence d’identités nouvelles, d’émergence d’une humanité nouvelle.

Biblique des derniers gestes 

Donc la petite L’Oubliée… Qu’est-ce qui va se produire ? Tous ces moi qu’elle a déployés pour survivre dans la plantation, toutes ces postures, serviles, hypocrites, voleuses, etc., tout ce qui caractérise les esclaves, qui avaient plusieurs personnalités et que les maîtres-békés ne pouvaient pas comprendre, tous ces moi vont commencer par exploser et, progressivement, vont se reconstituer pour donner une personne nouvelle qui va devenir l’ancêtre de Man L’Oubliée, la Man L’Oubliée que l’on retrouve dans Biblique des derniers gestes.

Donc c’est une aventure humaine dans l’obscurité.

17 octobre 1961

  

Le 17 octobre 1961, la Fédération de France du FLN appelle hommes, femmes et enfants à manifester à Paris, pour protester contre le couvre-feu imposé aux Algériens. La répression, menée par le préfet de police Maurice Papon, sera terrible, avec un bilan de 32 à 285 morts, selon les sources, (3 reconnus à l’époque officiellement), tués par balle ou jetés dans la Seine.

Plusieurs dizaines d’asscciations ont appelé à un rassemblement au pont Saint-Michel à Paris, ce mardi soir pour réclamer : 
 » La reconnaissance officielle du crime commis par l’Etat français les 17 et 18 octobre 1961 ;
la liberté d’accès effective aux archives pour tous, historiens et citoyens ;
le développement de la recherche historique sur ces questions dans un cadre franco-algérien et international.  »

Bashô, du haïku au film d’animation (1)

Nous avions cité Bashô dans une chronique d’été. Bashô, maître du haïku (1644-1694) a aujourd’hui son film, Jours d’hiver. Réalisé en 2003 par Kawamoto Kihachirô avec trente-six autres réalisateurs, ce film d’animation d’une heure sort ce mercredi en salle. Jours d’hiver était un livre. Il est désormais un film, comme un poème animé, un poème appelé renku, forme classique de la poésie japonaise, une suite de poèmes qui s’enchaînent, écrits collectivement par plusieurs poètes. Le renku est constitué de 36 haïkus. La règle veut que chaque haïku, chaque chaînon réponde à celui qui précède.

Jours d’hiver, extrait (traduction Catherine Cadou):

 » Les pluies du long voyage ont détruit mon chapeau de paille et les tempêtes chaque jour ont déchiré mon vêtement. Pourtant familier de Dame Misère, je me sens plus que pitoyable. Me souvenant soudain du grand poète qui parcourut jadis les chemins de cette province où il composa des vers insensés, je me mis à écrire… « 

Prix RFO : 17 lauréats en 12 ans

Fabienne Kanor, auteur de Humus (Gallimard, collection Continents noirs), est la lauréate du prix du livre RFO 2007. Le palmarès de ce prix littéraire s’établit ainsi :

1995 : Nelly Schmidt, Victor Schœlcher (Fayard) ;

1996 : Gisèle Pineau, L’Espérance Macadam (Stock) ;

1997 : Ernest Pépin, Tambour Babel (Gallimard) ;

1998 : Raphaël Confiant, Le Meurtre du Samedi-Gloria (Le Mercure de France) ;

1999 : Louis-Philippe Dalembert, L’Autre face de la mer (Stock) ; Denyse-Anne Pentecost, prix spécial du jury pour L’Appel de la mer (Robert Laffont) ;

2000 : Roland Brival, Biguine Blues (Phébus) ;

2001 : Anouar Benmalek, L’Enfant du peuple ancien (Pauvert) ;

2002 : Dany Laferrière, Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? (Le Serpent à plumes) ; Patrick Chamoiseau, prix spécial du jury pour Biblique des derniers gestes (Gallimard) ;

2003 : Nathacha Appanah, Les Rochers de Poudre d’Or (Gallimard, collection Continents noirs) ;

2004 : Gary Victor, Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin (Vents d’ailleurs) ; Jean-Marie G. Le Clézio, prix spécial du jury pour L’Africain (Mercure de France) ;

2005 : Alain Mabanckou, Verre cassé (Seuil) ; Lyonel Trouillot, prix spécial du jury pour Bicentenaire, (Actes Sud) ; 

2006 : Ananda Devi, Eve de ses décombres (Gallimard) ;

2007 : Fabienne Kanor, Humus (Gallimard, collection Continents noirs, 2006).

Outre-mer, des livres en fête

Malgré la déferlante de la rentrée littéraire nationale, la littérature d’outre-mer version 2007-2008 a de quoi pavoiser, petit ou grand le pavois, c’est selon.

D’abord, il y a eu l’ondoiement et son frisson, venu de l’océan Indien, avec les deux romancières franco-mauriciennes, Nathacha Appanah (Le Dernier frère, L’Olivier) et Ananda Devi (Indian Tango, Gallimard). Toutes deux ont pris place dans les premières listes des grands prix.

D’outre-mer, arrive en ce moment la deuxième vague. Elle coïncide en partie avec Lire en fête (19 au 21/10), et ses déclinaisons spécifiques, le salon du livre de l’outre-mer, de la Plume noire, et un nouveau rendez-vous, Banlieue’plum.

Début septembre, Ananda Devi réussit à faire de l’Inde un presque banal décor, où se débattent les encastés de tout type (femme, voyageuse, écrivain, étudiant, religieux, intouchable).

Nathacha Appanah a quitté la collection Continents noirs de Gallimard pour rejoindre L’Olivier. Prix RFO du livre pour Les Rochers de Poudre d’Or, elle remporte avec Le Dernier frère l’un des grand prix de la rentrée, le prix du roman FNAC, l’un des prix de libraires et de lecteurs. Son roman évoque une Recherche (du temps perdu) pour la réminiscence insulaire. En même temps, et avec moins d’écho, le spécialiste de Proust, auteur de la saga en quatre parties-romans L’œuvre des mers, le Saint-Pierrais Eugène Nicole publie Alaska (toujours chez L’Olivier).

 

La vague de fond, ce sont les  » gran grek  » (intellectuels en créole martiniquais), très présents en cet automne littéraire. Ensemble, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau ont trouvé un accueil dynamique chez les éditions Galaade, avec Quand les murs tombent, sous-titré L’identité nationale hors-la-loi ?, pamphlet contre le ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Un texte d’intervention diffusé à 10 000 exemplaires. Il va au-delà de l’actuel débat pour/contre l’ADN (cf. le rassemblement de ce dimanche au Zénith de Paris) pour questionner l’identité.

Séparément, l’un comme l’autre publie une fiction, qui à au moins deux points communs avec Les Murs : l’identité-relation et… la beauté. Chamoiseau avec Un dimanche au cachot (Gallimard) nous donne un livre magnifique de densité littéraire et de portée historique. On attend le tout dernier Glissant pour la fin du mois : La terre magnétique : les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques (Le Seuil, collection peuples de l’eau). Une démarche qui avait inspiré pour la même collection Le Clézio l’an dernier avec Raga, approche du continent invisible, mais situé non à Rapa Nui mais au Vanuatu.

Quant à Raphaël Confiant, que l’on avait laissé se débattant dans la presse avec les affres de ses propos sur les  » Innommables  » [c’est-à-proprement-dire : les Juifs], il revient avec deux livres. Un roman, chapitre géant de sa Comédie créole : Case à Chine (éd. Mercure de France). Et la version papier de son Dictionnaire du créole martiniquais (Bwetamo kreyol matnik), fruit de quinze années de travail (éd. Ibis rouge).

Et le poète Monchoachi nous donne rendez-vous également pour cette rentrée.

L’exigence littéraire martiniquaise va-t-elle occulter l’alentour caraïbe, à l’instar du holp-up littéraire opéré en 2006 dans les lettres franco-africaines avec le Renaudot décerné à Mémoires de Porc-épic d’Alain Mabanckou, qui du coup laissa au second plan le reste de l’édition africaine (excepté Leonora Miano et Contours du jour qui vient chez Plon), reste qui n’est pas rien ?

Mentionnons Suzanne Dracius, L’autre qui danse (Le Rocher) et Roland Brival, L’ensauvagé (Ramsay).

A côté des gran grek martiniquais, la Guadeloupe peut compter cette année sur une nouvelle vague, représentée par Alain Foix. Cet auteur prolifique et proéiforme a publié pas moins de quatre livres en 2007. Le tout dernier associe deux de ses activités, parmi d’autres, la philosophie et la danse : Je danse donc je suis (Gallimard jeunesse, collection Giboulée).

N’oublions pas Gisèle Pineau qui prête sa plume à un ouvrage de 400 cartes postales anciennes consacrées à l’archipel (HC éditions), à paraître cette semaine : Guadeloupe d’antan : la Guadeloupe à travers la carte postale ancienne.

Et d’Haïti, nous est venu pour cette rentrée un court roman, très intimiste, de Lyonel Trouillot, L’amour avant que j’oublie (Actes Sud). Les éditions Vents d’ailleurs poursuivent l’édition de deux auteurs haïtiens de la jeune génération, Gary Victor et Kettly Mars, dont on attend impatiemment le prochain livre pour novembre….

Eloigné de l’édition nationale, le Pacifique a essayé en vain d’exister dans cette rentrée. Saluons néanmoins le travail incessant porté par d’autres vents, d’Au Vent des îles (Tahiti), marqué par deux titres : Le Roi absent, roman de Moetaï Brotherson et La Domination des femmes à Tahiti, sous-titré Des violences envers les femmes au discours du matriarcat, un essai de Patrick Clerc.

le Haka c’est fini, vive le Tingo ! (concassage de cocasseries)

Et si les mots, plus encore que la culture, étaient les véritables viatiques – dernier refuge exotique – des peuples de l’eau, des archipels, du Pacifique et des contrées ultrapériphériques ? confins d’où nous est venu le hakaLe Tingo va-t-il lui succéder ? Il faut dire qu’il a droit de figurer en titre d’un livre dans l’édition anglaise d’abord, aujourd’hui dans sa traduction française, lui modeste mot rapa nui, c’est-à-dire de l’île de Pâques, dans : Tingo, drôles de mots, drôles de mondes, de Adam Jacot de Boinod (éditions 10/18, traduction Jean-Baptiste Dupin).

Encore un mot sur le haka, au jour J pour d’un match de rugby entre la France et l’Angleterre. A l’échelle du monde, c’est un derby, mot anglais pour désigner une rencontre sportive entre voisins. Elle ferait presque oublier le haka des All Blacks, qui n’a pas effrayé les Français et le haka des Samoans, assez terrible aussi, mais qui n’a pas plus bouté l’Anglais hors de la compétition.

On a tout dit, croit-on, sur le haka, ses variantes, son inspiration mythologique. On a peu parlé de cette voix maorie, donc polynésienne, cri de guerre tribal, fierté haranguée par ces sportifs, considérés chez eux comme les véritables ambassadeurs d’une mozaïque de peuples qui constituent la Nouvelle-Zélande, aux origines européenne, maorie, samaone, tongienne, etc. On les a vu chanter en langue autochtone, quelle que soit leur couleur de peau.

Exit le haka donc, qui nous a ouvert un monde. Tingo peut nous en ouvrir un autre…

 

L’édition française met à l’honneur, la langue de l’île de Pâques avec ce titre : Tingo, drôles de mots, drôles de mondes. C’est un petit livre qui tombe à point pour nous faire rebondir dans les sons et sens du monde. Publié en français le 18/10 par les éditions… 10/18 (ce qui est assez cocasse), il a été écrit dans sa version d’origine en anglais par Adam Jacot de Boinod. En anglais, ou plutôt en 150 langues… qu’il a visitées pour nous proposer des cocasseries inédites, au sens propre jamais éditées.

Le mot titre, Tingo, est un mot rapa nui (langue polynésienne de l’île de Pâques) pour dire  » emprunter des objets dans la maison d’un ami, un par un, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien chez lui « . Adam Jacot de Boinod est un collectionneur de mots insolites, dont la briéveté masque une définition étrange, à l’instar de Tingo, et qui révèlent une culture, aux mœurs véritablement étranges.

Ce n’est pas tout à fait un… guide de conversation… plutôt un dictionnaire inutile mais scintillant, genre livre de listes, grand concassage de cocasseries, à la mode des Miscellanées de Mr. Schott, livre de listes insolites, succès des librairies il y a tout juste deux ans, avec près de deux cent mille exemplaires vendus…

Tingo, drôles de mots, drôles de mondes, reprend une reliure similaire, avec jaquette, petits paragraphes et listes à profusion, c’est-à-dire à donner le vertige.

On peut douter de ce qui affirmé d’emblée :  » Saviez-vous que parmi les milliers de langues africaines, il n’existe pas de mots pour dire art ?  » Et préférer les balbutiements pour nommer dans notre société les arts premiers, primitifs, aborigènes, nègres, etc.

Ça commence à devenir (moyennement) intéressant quand on lit p. 31 que les Albanais disposent de 27 mots pour dire moustache. On n’aimerait pas être imberbe au pays du Général de l’armée morte.

Le Général de l'armée morte

Jouant à saute-culture comme au irait à saute-mouton, le lecteur passe de l’Albanie au Grand Nord, et pense alors à ces envolées lyriques sur les Esquimaux et leur ribambelle de mots pour dire et décrire la neige (à ce propos voir le site http://www.charlatans.info/esquineige.shtml). On est comblé, lorsque l’on tombe sur le chapitre La pluie et le beau temps. L’addition des mots inuits (du Canada, d’Alaska, du Groenland ou de Sibérie) est salée. Pas moins de deux pages ! Ne pas s’arrêter à qaniit :  » la neige en suspension dans l’air lorsqu’elle tombe « . Détailler Ariloqaq, qui n’est pas mal :  » une neige légère, qui vient de tomber, inutilisable telle quelle mais qui pourra fournir un bon matériau de construction une fois tassée « . Devenir poète avec qali :  » la neige sur les branches des arbres « .

Cette promenade dans les mots du monde et les drôles de mots est donc un guide culturel, où défile la planète mot à mot.

L’auteur britannique Adam Jacot de Boinod fait suivre les variantes de neige par les brumes écossaises et leurs variations infinies, auxquelles seule l’âme d’un poète pourrait survivre. On en ressort complètement drookit (trempé jusqu’aux os)…

Aux couleurs de la neige, aux métaphores de la brume, l’auteur nous convie aux lexiques sans nuance. En dano de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les choses sont soit mili (foncées), soit mola (claires). Mais l’archipel peut se consoler avec le record des langues parlées (plus de 850). Alors que l’Europe est de très loin la région du monde la moins diverse linguistiquement (moins de 3% des langues du monde).

On peut regretter l’absence des mots créoles et des nombreuses langues de France, du corse au futunien, du breton à l’ajië de Calédonie, de l’alsacien au paliku guyanais…

Des mots à glaner ouvrent d’autres mystères. Les traductions françaises constituant à elle seules la réussite de ce livres des merveilles :

Un explorateur de la Lune, en estonien : kuuuurija ; parler avec deux langues [mentir] en japonais : nimaijita o tsukau ; être très jeune et pourtant déjà un cas désespéré, en maori des îles Cook : varevare.

J’ai un faible pour kalincak-kelincok, mot balinais d’Indonésie, pays aux 670 langues : le son du va-et-vient d’un objet flottant à la dérive…