Raharimanana :  » Ils me renomment et me recréent « 

(…) Ils me renomment et me recréent,
me baptisent me civilisent me délivrent m’instruisent me sauvent et me développent me démocratisent me modernisent m’arrachent à ma lie à ma boue à ma fange à mes guerres à ma sauvagerie à mon ignorance à mon obscurantisme à mes fanatismes à ma terre miséreuse et sous-développée ma terre sud ma terre lointaine ma terre émergente ma terre où se noie tout progrès ma terre de guerre de conflit de famine de corruption ma terre de dictature et de régime bananière ma terre aux catastrophes ethniques et autres joyeusetés négromaniaques (…)

remue.net publie un très beau texte de l’écrivain malgache Raharimanana, Danses, duquel est tiré cet extrait…

De Mayotte, une leçon de théâtre

Ils sont quelques dizaines d’élèves de seconde réunis dans la salle de conférence. Lycée professionnel Beauregard de Montbrison. Nous sommes dans le Forez, au cœur du Massif Central.

Ce qu’ils vont entendre, jamais sans doute ils ne l’ont entendu. Deux apprenties comédiennes en 3e année de formation à la Comédie de Saint-Etienne (Léopoldine Hummel et Charlotte Ligneau, toutes deux au jeu plein de promesses) interprètent un texte inédit du dramaturge mahorais, Alain-Kamal Martial.

Anéantissement présente le dialogue cru d’une mère et de sa fille. La fille est issue d’un viol collectif. Depuis la Bosnie, on sait que le viol collectif est une arme de guerre. On pourrrait s’arrêter là, comme le fait entendre une documentaliste du lycée. Est-ce un texte pour eux ? D’ailleurs les responsables de la Comédie ont hésité :  » La pièce est difficile et demande un effort « , ont-ils prévenu d’emblée. Ils ont bien fait de ne pas hésiter longtemps.

Les lycéens n’auront pas de répit. Dans le seul et strict quart d’heure que dure la représentation, la mère et la fille s’affrontent dans un impossible dialogue. Par un subtil jeu micro/sans micro (mise en scène François Rancillac), la fille empêchera la mère de parler tout en disant l’essentiel, et la mère (qui ne dispose que de la langue pour vivre) parlera finalement dans une invraisemblable écholalie où s’entrechoquent les mots verge, sperme, utérus, sperme de la révolution. Comment vivre cet impossible ? Comment dire ce possible ? Comment accepter cet inacceptable ?

Alain-Kamal Martial pose aussi clairement la question de l’Histoire :  » Que faire lorsque j’apprends que mon pays a commis des crimes non dits ? Accepter une histoire officielle enseignée et refuser sa propre histoire ? « 

Dans le public, percent quelques fous rires nerveux. L’adolescence sans doute. La majorité des spectateurs est plongée dans une écoute de plomb. Quelques questions viennent après la représentation.  » Pourquoi la fille ne protège-t-elle pas la mère ? «  par exemple.

Après une heure d’échanges, le groupe quitte la salle. D’autres lycéens entrent pour recevoir une leçon de théâtre de Mayotte.

Anéantissement est un texte qui sera présenté à Mayotte en 2009 dans un ensemble intitulé Anarchique.

Quant à la Comédie de Saint-Etienne, elle entraîne d’autres auteurs de la francophonie sur les sentiers des collèges et les lycéens de la région. 8 000 spectateurs adolescents seront touchés par ces pièces qui ne sont pas des piécettes. Ces textes (dont Anéantissement) sont réunis dans un opuscule publié par les éditions Lansman.

Du bagne au théâtre

Dans la rentrée théâtrale, nul doute que ce qui se passe du côté de Saint-Laurent du Maroni, mériterait le détour. En parler au conditionnel car le voyage n’est pas aisé. Ce n’est pas le Théâtre du Rond-Point en bas des Champs, lieu ô combien tendance de la scène des arts vivants…

Dans la Case n°8 du Camp de la Transportation (l’ancien bagne guyanais), sera représenté les 23 et 24 septembre la première pièce de la saison Anjo Negro, de Nelson Rodrigues. Cet Ange noir est le dessin du mauvaise conscience de la couleur, une haine de soi, une intériorisation du préjugé raciste.

Au-delà même de ladite pièce, c’est bien la possibilité d’une telle métamorphose qui émeut, du bagne à la Scène conventionnée, de Papillon et de ses 70 000 condisciples à une scène théâtrale. Le théâtre porte le joli nom de Kokolampoe,  » théâtre équitable pour des identités plurielles « .

Le phrasé du marché

A la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, Paris XXe, les étals du trottoir donnent le ton. L’intérieur est à l’avenant.

Que des livres aux propositions alléchantes. Ne pas s’arrêter à la libraire qui, ce matin, manifeste un commerce expéditif, libraire plus pressée que ses clients.

Marché du jour : Georges Perec, Jeux intéressants, édité par Zulma ; Tony Duvert, L’île atlantique, édité en poche par Minuit ; Antoine Bello, Éloge de la pièce manquante, chez Folio ; et Ailleurs d’Henri Michaux, qui réunit Voyage en Grand Garabagne, Au pays de la Magie, Ici, Poddema, dans la collection de poche Poésie de Gallimard.

Qu’est-ce qui nous fait acheter compulsivement des titres comme pour étancher une soif qui vient avec la lecture, pas avant, mais avec la lecture ?

Pourquoi George Perec ?  » L’écriture est un jeu qui se joue à deux « , aimait-il à dire. Quelquefois une aide supplémentaire serait nécessaire. Jeux intéressants réunit les contributions de l’auteur oulipien à la revue Ça m’intéresse pendant plus d’un an, au début des années 80. On y lit ce genre de devinette : Quel est l’intrus ? (p.45) :

Dans la liste suivante, un mot ne devrait pas logiquement figurer. Lequel, et pourquoi ? écrit, lisible, polysyllabique, court, singulier, masculin, adverbe, orthographiable, intrus, français, substantif, mot, traduisible, prononçable.

Pourquoi Tony Duvert ? Jean-Noël Pancrazi écrivait dans la nécro du Monde qu’il lui consacrait :  » L‘écrivain Tony Duvert, 63 ans, a été découvert mort, le mercredi 20 août, chez lui, dans le petit village de Thoré-la-Rochelle (Loir-et-Cher). Sa mort remonte à environ un mois. Une enquête a été ouverte, mais il s’agit probablement d’une mort naturelle. Tony Duvert n’avait pas publié de livres depuis 1989. On l’avait presque oublié, et pourtant, il a marqué son époque – les années 1970 – par l’extrême liberté qu’il manifestait dans son écriture comme dans sa vie, par un ton unique, fait de crudité et de grâce, par le rythme de sa phrase, sans ponctuation souvent, emportée par le seul mouvement du désir, capable, comme on l’imaginait alors, de changer le monde.  »

En 4e de couv. de L’île atlantique, je lis cet éloge de François Nourissier, extrait du Figaro Magazine du 17 mars 1979 :  » C’est énorme, irrespirable et d’un réalisme à faire peur. « 

Pourquoi Antoine Bello ? Une énigme et un puzzle littéraire en cinquante pièces (dans le désordre), dont la première commence ainsi :

 » Ma victoire n’est pas celle d’un homme, mais celle du continent africain tout entier. certains voudront y voir une revanche, mais ils ont tort : la fonction du puzzle est de rassembler, non de diviser. « 

Pourquoi Henri Michaux ? La réponse est simple : Henri Michaux, c’est la phrase parfaite. Prenez le premier paragraphe, juste après le titre de la nouvelle Chez les Hacs, dans Voyage en Grande Garabagne :

Comme j’entrais dans ce village, je fus conduit par un bruit étrange vers une place pleine de monde au milieu de laquelle, sur une estrade, deux hommes presque nus, chaussés de lourds sabots, solidement fixés, se battaient à mort. « 

 

Mayas décodés

Vu sur Arte, l’excellent documentaire de David Lebrun, Le Code maya enfin déchiffré. Pour ceux qui n’auraient pu s’embarquer pour l’aventure, on ne saurait trop conseiller l’un des rendez-vous pour la rediffusion : le 17/09 à 9h55 ou le 20/09 à 14h. Et sur le site d’Arte pendant 7 jours. A voir par tous, dans les écoles, les lycées, les universités, à la maison, dans les cafés, dans les cloîtres monastiques, dans les avions partant pour le Yucatán (Je revis mon premier vol, destination Merida, arrivée sous des trombes d’eau, un dico dans la poche d’un jean). C’est à vous donner la vocation pour devenir épigraphiste des glyphes mayas, ces traits gravés dans la pierre, logogrammes syllabiques ou idéographiques. Quand les chercheurs ont découvert qu’un même son était représenté par plusieurs dessins, le déchiffrement est devenu un jeu d’enfant (enfin presque).

Les Mayas de l’âge classique avaient une écriture ; elle raconte leur histoire ; leur vision du monde était hautement abstraite, à base de métaphores savantes. Ainsi le mot  » implorer  » est symbolisé par le dessin d’une main saisissant un poisson dans une rivière, ce qui le fait passer d’un monde à un autre…

Le documentaire se termine par la découverte édifiante par les Mayas d’aujourd’hui de l’écriture et de l’histoire de leurs ancêtres. Et une promesse : dans plusieurs siècles on saura tout de la vision du monde des Mayas de l’époque pré-colombienne… Patience.

Deux sites pour aller plus loin : le blog du mayaniste David Stuart, qui à l’âge de 15 ans a découvert une ribambelle de significations, et la maison de production du documentaire de David Lebrun, Night Fire films. Et un livre en français, avec fiches pratiques et historiques, très appétissant :

Bloncourt :  » J’aime ses fantômes en lisière des pourritures-masures « 

Sur le blog de Gérald Bloncourt, photographe né à Bainet, en Haïti, le 4 Novembre 1926, d’une mère française et d’un père guadeloupéen, des photos insoutenables des victimes des récents cyclones, et ce très beau texte de 1987, exhumé de ses archives :

 » J’aime ce pays dans sa totalité ses habitants et sa merde j’aime ses fantômes en lisière des pourritures-masures j’aime ses mornes et l’odeur amer-sucrée des caniveaux ses regards surdoués de beauté je colle aux murs-fresques qui en disent plus long que tous nos discours à l’avenir-espoir je marche de tous ces pas pieds-nus dans la poussière de ses rues démembrées j’aime ce pays en moi de toujours ourlant mon âme hurlant ma vie dans le ventre de ce pays sur la peau de ce pays j’ai ton nom dans mes os et ta voix dans la mienne j’ai ma main ouverte au monde pour mon pays ma colère corde-à- noeuds pour grimper aux étoiles j’ai ma lutte à contre-courant des habitudes pour mon pays sans doute ai-je vécu trop près en demeurant si loin sans doute emporterais-je ma Sabine-mémoire pour être plus près de mon pays sans doute irais-je au loin dans l’ultime décade me battre pour mon pays emmenant avec moi ses yeux-diamants et ma force invincible d’aimer… « 

Aide de la Martinique pour Haïti

Signalé par Gérard Guillaume, directeur des Antennes Télévision de RFO Martinique : la Martinique se mobilise du 12 au 14 septembre pour une collecte de biens de première nécessité en faveur des sinistrés haïtiens des quatre cyclones (Fay, Gustav, Hanna et Ike) qui viennent de frapper le pays.

Selon un bilan communiqué du gouvernement haïtien, le bilan s’établit à 326 morts, 50 disparus, 190 blessés, 170 000 familles sinistrées, 151.000 personnes hébergées.Outre les ponts et routes, 10 800 maisons ont été détruites.

Noirs / Juifs, le Ciel est vide

Extrait du mensuel La Terrasse d’une interview signée Agnès Santi, du metteur en scène Bernard Bloch, à propos d’une pièce de théâtre d’Alain Foix (voir son blog), Le Ciel est vide, à l’affiche du Théâtre Berthelot de Montreuil (Seine-Saint-Denis).

 » Le texte présente un  » dialogue philosopho-poétique, devant questionner les relations entre noirs et juifs. La question de l’altérité, qui a provoqué au cours de l’histoire tant de massacres absurdes, est au cœur de la pièce à travers quatre figures mythiques, Othello, Shylock, Desdémone et Jessica. « 

Question d’Agnès Santi :

En quoi le fait qu’Othello soit noir et Shylock juif a-t-il une importance aujourd’hui ? Comment la pièce éclaire-t-elle les questions de l’antisémitisme et du racisme ? Et peut-être celle des relations entre noirs et juifs ?

Réponse de Bernard Bloch :

Du temps de Shakespeare, la ségrégation raciale à l’égard des noirs était un phénomène marginal. En revanche, l’antisémitisme est d’une rare virulence dans la Venise de Shylock. Aujourd’hui, dans notre imaginaire collectif, il est impossible de ne pas voir dans les figures de Shylock et d’Othello les archétypes du juif et du noir, deux figures d’exclus. Dans Le ciel est vide, au lieu de se sentirréunis par cette réprobation, nos deux personnages tournent leur détestation l’un contre l’autre jusqu’à ce que leurs femmes, épouse ou fille, leur fassent découvrir la force consolatrice du pardon, de la réconciliation, de la solidarité, peut-être.

Poète piéton primé

Extrait du communiqué du Festival international de poésie de Trois-Rivières (Québec), organisé du 3 au 12 octobre 2008 :

 » À l’instar du poète mexicain Jaime Sabines et du poète québécois Gaston Miron, Nicolas Kurtovitch, de Nouvelle-Calédonie, écrit des poèmes de piéton. Sa poésie est celle de « l’homme-en-marche », de l’homme migrant vers la plénitude de sa définition d’homme. Il s’y applique à suivre les pistes des humains et de la vie, dans sa permanence comme son actualité, pour habiter pleinement la sienne. Ce mouvement, qui préside à sa quête, a séduit les membres du jury du Prix international de poésie Antonio Viccaro. (…)

Nicolas Kurtovitch est homme de lieux, de routes et de trajets. De ceux qui bruissent de la parole des hommes, mais aussi, surtout peut-être, de leurs silences, partagés ou non, et des questions que renvoie à chacun la présence de l’Autre. Divers segments de philosophies orientales irriguent également cette recherche d’humanité, où il s’agit, par l’écriture, de travailler à être soi parce qu’en cela réside notre seule chance de se faire véritablement présent aux autres. Comme tout art, écrire pour Nicolas Kurtovitch, est de l’ordre du geste d’un homme debout s’efforçant de s’y tenir, simplement. Une telle démarche s’accompagne certes d’une grande solitude, qu’il évoque parfois comme un exil en lui-même. Mais il en assume la condition, tout en portant haut ce sentiment d’amitié dont il sait, qu’avec celui de la beauté, il est de ceux qui nous sauvent de notre propre exil en nous-mêmes. Son écriture est donc tout à la fois acte d’existence et de résistance, traversée par les thématiques croisées de l’enracinement et de l’exil. Un enracinement vécu, un exil pleinement accepté par un poète qui s’efforce de « respirer avec le monde ». «