Alger, capitale de l’ennui (Pierre Puchot, Médiapart)

« Le jour, le centre-ville d’Alger fait encore illusion. Surtout en mars lorsque, vers 17 heures, la lumière, moins vive qu’en été, vient caresser puis se confondre avec la blancheur des immeubles aux balcons bleu roi, qui ont tourné la tête à tant de romanciers et cinéastes. La municipalité, elle aussi, continue d’être davantage fascinée par la ville que par ses habitants. Un plan pour l’hyper-centre, autour de la Grande Poste, a même été voté pour nettoyer les majestueux immeubles d’époque coloniale, que l’on aperçoit sur toutes les cartes postales. Mieux encore : depuis la fin de l’année passée, les Algérois ont enfin leur métro, promis par tous les chefs d’Etat en poste depuis vingt-cinq ans.

Il faut pourtant attendre la tombée de la nuit pour prendre la mesure du quotidien des habitants de la capitale algérienne. À cette heure-là (19 heures au printemps), la fascination laisse peu à peu place à l’étonnement, puis à la désolation. Des rues vides, un centre-ville désert, presque sans vie… Depuis la fin des années 2000, la tendance paraît s’amplifier, et Alger semble ne pas s’extraire d’un conservatisme étatique qui s’impose à tout ce qui se révèle le soir, la nuit. »

La suite de l’article de Pierre Puchot sur Médiapart.

Le Printemps des poètes célèbre l’enfance

Avec le Printemps des poètes qui commence ce 5 mars pour une 14e édition jusqu’au 18 mars, c’est l’enfance qui nous donne rendez-vous avec des nouveautés d’édition qui font chaud au cœur.

On retrouve avec plaisir Bruno Doucey (et de nombreux poètes d’outre-mer), Alain Serres, Célia Galice comme anthologistes patentés…  pour autant de bouquets… pas forcément heureux, car ces enfances ont toutes les couleurs de l’âme.

« On dit souvent des poètes qu’ils sont de grands enfants. C’est un avantage : puisqu’ils n’en sont pas sortis, ils ne retomberont jamais en enfance. Bien sûr, ils vieillissent, comme tout le monde, mais en eux
« demeure l’enfant
comme la mer soupire
sur le sable du temps », écrit dans sa préface l’éditeur de l’anthologie Enfances, regards de poètes, Bruno Doucey.
Autour de lui, Jean L’Anselme :
« Dans un pays très pauvre,
je m’étonnais de la santé rayonnante
des visages des enfants.
Oui, m’a-t-on répondu, les autres sont morts.»

Thierry Cazals :
« L’enfant pense à son futur métier
Sera-t-il pêcheur
Ou cerisier en fleurs ? »

Marc Alyn, L’enfant poète :
« «Je pomme dans les tombes»
jubile l’enfant ébloui. »

Frédéric Jacques Temple :
« seul j’ai vieilli
mais demeure l’enfant
comme la mer soupire
sur le sable du temps »

Paul Thierrin : «Un midi, le vent, souvenez-vous, enfants, le vent nous empoigna par le derrière et nous étions trois montgolfières au-dessus de la ville.»

Ernest Pépin :
«Je sifflotais le monde
Les lucioles festoyaient dans mes mains
C’était cela l’enfance
Quand je prenais la vie pour un conte plus vrai
Que le chuchotement des étoiles.»

Aux côtés de Bruno Doucey, saluons également le travail d’Alain Serres avec Chaque enfant est un poème :

et Pourquoi ma grand-mère tricote des histoires ? chez Bayard, une anthologie de poèmes choisis par Célia Galice et Emmanuelle Leroyer :

Chantal Spitz en terre d’enfance

Chantal Spitz, qui sera présente lors du prochain salon du livre de Paris (16-19 mars 2012), exprime sa parole fière dans des textes engagés, poétiquement et politiquement. C’est une voix majeure de la Polynésie que nous avons rencontré pour ce documentaire intitulé « Chantal Spitz en terre d’enfance» , à l’occasion de la sortie du son dernier livre, Elles, Terre d’enfance, roman à deux encres (Au Vent des îles).

Le verbe haut de Chantal Spitz exprime la douleur ancienne d’un peuple aux prises avec une « histoire coloniale », dont l’expression mélancolique est la marque littéraire la plus évidente.
Très ouverte sur l’hémisphère pacifique qui l’environne, Chantal Spitz n’a cessé de lutter contre l’emprise des idées reçues sur la Polynésie (voir sa critique des textes de Pierre Loti, que l’on retrouve dans le documentaire en ligne).

Elle est considérée comme l’auteur du premier roman tahitien dont le titre refuse toute concession, L’île des rêves écrasés, d’abord édité en 1991 puis réédité en 2003 par son éditeur actuel.
Un roman du dévoilement qui lui a même valu quelque inimitié dans l’archipel.

Depuis ce livre jusqu’à sa direction de la revue littéraire Littérama’ohi, Chantal Spitz s’est aussi attachée à un travail sur la langue, dont témoigne son dernier roman, écrit au cours de sept années de travail. Un travail où s’exprime une langue poétique, réflexive, imprégnée de mots tahitiens, dans un français au souffle puissant. Là est sa singularité, comme le montre le documentaire que nous lui consacrons, tourné en avril et mai 2011 lors de la promotion de son livre en Europe.

Chronique Culture du 2 mars 2012

1. Exposition Tim Burton qui commence le 7 mars à la Cinémathèque française à Paris. L’homme a l’esprit plein d’images et autant de dessins. A noter un coffret de 15 films sort en attendant son prochain Dark Shadows.

2. Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, Gallimard. Son dernier roman s’inspire de Robinson Crusoé, classique de Daniel Defoe publié en 1719.

Patrick Chamoiseau raconte comment Robinson sur son île tombe un jour sur une empreinte de pied, et comment cette découverte après 20 ans de vie solitaire va le bouleverser. Et si cet Autre lui redonnait vie ? Et si cette empreinte était la sienne ?

C’est un roman qui remet en question la notion même de récit, en une longue phrase de 220 pages où le seul signe de ponctuation est le point-virgule, qui symbolise l’exploration permanente de l’île par Robinson comme l’exploration même de son esprit tourmenté…

3. Phil Darwin, humoriste que nous vous avons présenté comme tragédien il y a peu dans la pièce de théâtre Des Ruines, de Jean-Luc Raharimanana, mise en scène par Thierry Bédard. Dans sa 1ere activité celle d’humoriste, il interroge les identités des renois, rebeus, reblancs. Phil Darwin est à Paris à L’Archipel ce soir et demain.

Écrire moins bien que Léon Tolstoï me semblait une perte de temps (Isaac Babel)

« Dès mon jeune âge, j’avais consacré toutes les forces de mon être à composer des nouvelles, des pièces, des milliers d’histoires. Elles reposaient sur mon cœur comme des crapauds sur une pierre. Possédé par un orgueil diabolique, je ne voulais pas les écrire prématurément. Écrire moins bien que Léon Tolstoï me semblait une perte de temps. Mes histoires étaient destinées à survivre à l’oubli. Une pensée intrépide, une passion dévorante ne valent la peine qu’elles nous ont coûtée que si elles sont revêtues de beaux habits. Comment les confectionner ces habits.

L’homme qu’une pensée a pris au lasso, qui file doux sous son regard de serpent, trouve difficile d’user sa salive à prononcer des mots d’amour insignifiants et creux. Il a honte de pleurer de chagrin. Il n’est pas assez intelligent pour rire de bonheur. Le rêveur que j’étais ne possédait pas l’art absurde d’être heureux. »

Extrait de la première nouvelle éponyme du recueil d’Isaac Babel, Mes premiers honoraires, traduit du russe par Adèle Bloch (Gallimard, Folio). Hautement recommandé !

Sur la planche, en déséquilibre jusqu’à la fin

À Tanger le jour, Badia (Soufia Issami) est employée à étêter les crevettes. L’image est saturée de blanc : blouse et masques blancs des employées, apparence d’une clinique de conservation, plan large en plongée d’un atelier de « petites mains » ultra-rapides, sauf Badia, tourmentée, source d’agaceries des collègues.
À Tanger la nuit, Badia est voleuse, arnaqueuse du sexe avec sa copine, de travail et de ratissage nocturne, Imane (Mouna Bahmad). Elles font les poches des pigeons moins fauchés qu’elles.
Badia est filmée en plan serré, même quand elle se lave aux herbes, gros plans du visage, de la main qui savonne, savonne, des genoux, obsession de propreté, de chasser l’odeur des crevettes, qui s’incruste jusqu’à l’os.
Image saturée du corps de Badia, de son visage jamais souriant, au contraire des deux autres filles, Nawal (Nouzha Akel) et Asma (Sara Betoui), deux filles-textiles, épanouies, qui dansent quand Badia est triste.
Rivalité sur fond de lutte de classes, entre les textiles et les crevettes.
Les textiles vivent en zone franche, désirée comme un Graal, une frontière inaccessible pour les crevettes.
La psychologie de Badia est décortiquée par le menu, crevette entre les mains de la cinéaste marocaine Leïla Kilani, qui signe avec culot son premier long métrage, exposé jusqu’à la saturation. Images sombres, quelquefois bougées elles-aussi, nuit omniprésente. Parabole sur la destinée des filles de Tanger, ville frontière qui n’a plus rien de mythique.
Vies brûlées dans l’urgence de vivre, plutôt l’urgence de bouger pour bouger, le jour en cadences infernales, la nuit en passe-frontières.
Sur la planche… la voix off de Badia sature dès le début du film d’une violence de mots où le « je » est au rythme de l’image, catatonique :
« Je ne vole pas : je me rembourse ;
je ne cambriole pas : je récupère ;
je ne trafique pas : je commerce ;
je ne me prostitue pas : je m’invite ;
je ne mens pas : je suis déjà ce que je serai ;
je suis juste en avance sur la vérité : la mienne. »

 

Je suis venu vous dire… Gainsbourg par Gainsbourg

 

Gainsbourg a la parole de bout en bout du film de Pierre-Henri Salfati, film de bout à bout d’archives savamment couturées, voix off de l’artiste, mot à mot, pas à pas, un Gainsbourg par Gainsbourg. Film qui fume en toute liberté, volutes, cigarettes et mégots, gueule cassée ou superbe de charme comme le dit Edith Piaf, en concert, studio, entre soi, bout à bout de moments de tendresse énorme.

Gainsbourg vécut sa vie par les deux bouts, « il faut vivre chaque jour dangereusement », voix chuchotée souvent, nicotinée toujours, cassée à la fin. Jane Birkin délicieusement suavement éperdument gourmande de cet « aquoboniste », équilibriste, illusionniste.

Gainsbourg, né Lucien Ginsburg le 2 avril 1928 à Paris et mort le 2 mars 1991, « le showman et l’homme intègre », lucide pour ne pas (trop) pleurer : « je porte un masque que je ne peux enlever ».

Fêlures de naissance, nostalgie pour ce provocateur, « doublement nègre : juif et russe », matière humaine inépuisable : « Je ne veux pas qu’on m’aime mais je veux quand même », comme repris dans la bande annonce :
http://www.mk2.com/sites/all/modules/MK2_flash/swf/main.swf?nocache=1329516870&dataURL=http://www.mk2.com/xml/video/440120&viewType=video&autostart=false&prerollVASTURL=&facebook=true

Les critiques sont partagés :

Libération : (Gilles Renault) « Pesamment sous-titré Gainsbourg par Ginzburg, le docu introspectif s’efface derrière son sujet qui, en voix off déglinguée par tous les excès que l’on sait, refait le parcours à la première personne. »

Les Inrockuptibles (Serge Kaganski) : « Intelligent et sensible, le film de Salfati est à la hauteur d’un artiste, peintre raté devenu génial auteur-compositeur-interprète, dont les lumières continuent de rayonner plus de vingt ans après sa disparition. »