Le Pélican

Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L’Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.

Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant,
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.

Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées:
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

Alfred de Musset. Le Pélican.

(signalé par Elise F.)

En Haïti, l’Écrit jusque dans les camps, jusque dans les rues

Entendu dans les rues de Port-au-Prince début février, un poème de Samuel, cireur de chaussures authentique :

Je suis celui

Qui dans dans le feu

Avec mon tabour en eau

Fluide de mon sang

Noirci par la brise de du soir.

À l’occasion du festival Étonnants voyageurs (1er au 4 février 2012), nous avons marché sur les brisées de Dominique Batraville, auteur du recueil de poèmes Semelles de braise (éditions Presses nationales d’Haïti, collection Souffle nouveau), où il écrit dans son poème Élégie de Port-au-Prince :

Juché sur mes semelles de braise

je regarde décombres et catacombes

avant de chanter et les sémaphores de ma ville.

Moi, ange de charbon, j’entends capter d’autres

oracles

en quelques fractions de secondes.

À lire, dans Le Nouvel Observateur, l’article de Grégoire Leménager, Haïti : Génération séisme, où il écrit notamment : « Dans une ville où le seul cinéma encore debout, le mythique Eldorado, cherche de l’argent pour enfin rouvrir ses portes, le métier d’écrivain a de quoi faire rêver ceux qui ont eu la chance d’apprendre à lire (on compte officiellement 50% d’analphabètes). Mieux: à Paris, Nice ou Lisieux, la conseillère d’orientation ferait tout pour dissuader un gamin d’espérer vivre de sa plume; ici, avec un chômage qui touche les deux tiers de la population, cette vocation ne semble pas plus absurde qu’une autre. Au contraire. Le « peuple de peintres » salué par Malraux est aussi un peuple de poètes. »

Toujours de Grégoire Leménager dans BibliObs, Une journée avec Laferrière au pays des poètes et la page Paroles d’Haïti.

Dans Libération, lire les articles de Frédérique Roussel, Haïti reprend goût à la vie par l’écrit et un entretien à Port-au-Prince avec Lyonel Trouillot.

Et le site Étonnants voyageurs.

François Hollande est-il post-racial ?

1. La déclaration de François Hollande :
Le candidat socialiste a annoncé samedi 10 mars qu’il demanderait au Parlement de supprimer le mot « race » de la Constitution française s’il est élu à l’Elysée (Le Monde/Reuters).
« Il n’y a pas de place dans la République pour la race. Je demanderai au lendemain de la présidentielle au Parlement de supprimer le mot race de notre Constitution », a-t-il déclaré lors d’un meeting consacré à l’Outre-mer à Paris.
Dans son article premier, la Constitution stipule : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».
François Hollande a assuré que la République ne craignait pas la diversité, « parce que la diversité, c’est le mouvement, c’est la vie. Diversité des parcours, des origines, des couleurs, mais pas diversité des races ».
« La France est fière de toutes ses multiplicités, la France est fière de son métissage (…) La France que j’aime est celle qui est capable de faire vivre tout le monde ensemble », a-t-il insisté.

2. Premières réactions :
–> Sur son blog, Victorin Lurel, vice-président du groupe socialiste fait part de « sa fierté et de son émotion après cette annonce qui reprend une proposition de loi qu’il avait déposée le 15 novembre 2004 à l’Assemblée nationale au nom du groupe socialiste et qui a été repoussée par la majorité ». « C’est l’aboutissement du long combat ».
–> La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) s’est également félicité de cette proposition qui figure dans les « 50 propositions pour une France plus fraternelle » qu’elle a soumises aux candidats à la présidence de la République : « La présence du mot race dans l’article premier de la constitution est un anachronisme ».
–> Pour Alain Juppé, c’est «une mauvaise réponse»  : « Faute d’agir, on change les mots. Il s’agit de lutter contre le racisme. On va supprimer une disposition qui est antiraciste ? Et je vous rappelle qu’elle figure dans la déclaration universelle des Droits de l’homme et du citoyen. C’est une mauvaise réponse à un vrai problème»
–> La candidate du Front National, Marine Le Pen, a jugé « absurde » la proposition de François Hollande de supprimer la mention « race » de la Constitution, la qualifiant d' »utopie« .

« La proposition de M. Hollande est absurde. S’il n’y a plus de races, il n’y a plus de racisme alors ? Il ne suffit pas de supprimer un mot et comme cela, cela n’existe plus. Cela s’appelle de l’utopie ».

3. Pourquoi supprimer le mot race de la Constitution ?
Réponse : Le mot est jugé « dangereux ».
Les raisons pour lesquelles le mot race serait supprimé de la Constitution n’ont pas été autant détaillées au gymnase Jean-Jaurès dans le XIXe arrondissement de Paris qu’à l’Assemblée nationale il y a huit ans par Victorin Lurel au nom du groupe socialiste.
Les raisons évoquées pour demander la suppression du mot race de la constitution sont précisées dans la proposition de loi du député et président de la Région Guadeloupe, selon laquelle c’est un terme « dangereux » qui « lorsque la Constitution interdit à la loi d’établir une distinction selon “la race”, légitime (…) l’opinion selon laquelle il existe des “races distinctes”. Le mot « race » a toujours servi de support au discours qui prélude à l’extermination des peuples. »

4. Supprimer le mot race de la constitution est-ce supprimer le racisme ?
Réponse : Non, bien entendu.
Néanmoins, en 2004, la proposition de loi soulignait :
« L’argument selon lequel la suppression de ce mot risquerait d’impliquer une régression
dans la lutte contre les discriminations doit donc être écarté puisque qu’il n’existe pas de “races humaines” distinctes. »

5. De quand date l’entrée du mot « race » dans notre constitution ?
Réponse : 1946.
La proposition de loi de 2004 est sans ambages sur ce point : « L’apparition subreptice de ce terme dans le droit positif puis dans la Constitution est purement conjoncturelle et historiquement datée. On comprend aisément les raisons pour lesquelles deux parlementaires, insoupçonnables et de haute volée, Pierre Cot et Paul Ramadier, au lendemain de l’horreur de la 2e guerre mondiale, aient amendé le préambule du projet de Constitution de 1946 lors des travaux de la Commission constituante pour ajouter qu’« au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance possède des droits inaliénables et sacrés ».

La Licra va dans le même sens : Dans sa 24e proposition « pour une France plus fraternelle », la Licra explique : « Le mot «race» a été introduit dans la législation française en 1939, puis installé par les lois antisémites du régime de Vichy des 3 octobre 1940 et 2 juin 1941. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, après la découverte des crimes nazis, cette terminologie a été reprise pour proscrire les discriminations. »

Cette entrée serait donc liée au traumatisme provoqué par la guerre et le nazisme, ce que corrobore Le Dictionnaire des racismes, de l’exclusion et des discriminations, sous la direction d’Esther Benbassa (Larousse, 2010), p. 568 : « Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le terme « race »  a quasiment disparu du langage courant ».

6. Quel est le lien entre race et racisme ?
« À l’époque de l’exploitation politique de la notion de « race » a été créé Racisme n. m. (1902) : « théorie sur la hiérarchie des races » et couramment, « hostilité envers un groupe racial », cette valeur se développant probablement dans les années 1930-1940.», écrit p. 1835 Le Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 2010.
Le mot race ferait-il le lit du racisme ? C’est semble-t-il le lien établi dans la proposition de loi de Victorin Lurel, qui prévaut à la déclaration du candidat socialiste à la présidence de la République.
Le Blog international du Collectif « Indépendance des Chercheurs » (France), « La science au XXIe siècle », consacre un premier article sur la proposition de François Hollande, avec mises en perspective.

7. Le mot race figure-t-il dans d’autres constitutions ?
Oui, et son lien avec une évolution historique est établie.
La constitution des États-Unis stipule dans son quinzième amendement :
« Le droit de vote ne peut être restreint ou refusé en raison de la race ou d’une condition antérieure de servitude. », une entrée dans le texte en février 1869, cet amendement donnant le droit de vote aux anciens esclaves.

8. Aux États-Unis, le mot race a-t-il la même charge sociale, culturelle, politique ?
Non.
Dans le célèbre discours de Barack Obama à Philadelphie, le 18 mars 2008, le mot « race » est donné six fois, notamment dans son lien avec l’héritage des années de ségrégation :       « Nous pouvons passer outre nos vieilles blessures raciales. » :

« La race est une question que, selon moi, notre nation ne peut pas se permettre d’éluder en ce moment. Nous commettrions la même erreur que le révérend Wright dans ses sermons injurieux sur l’Amérique : simplifier, stéréotyper et amplifier les aspects négatifs jusqu’à déformer la réalité. […] Le révérend Wright et les autres Africains-Américains de sa génération […] ont grandi à la charnière des années 50 et 60, à une époque où la ségrégation était encore la loi du pays et les chances systématiquement restreintes. Il ne s’agit pas de se demander combien d’hommes et de femmes ont échoué à cause de la discrimination, mais plutôt combien ont réussi en dépit des probabilités ; combien ont été capables d’ouvrir la voie à ceux qui, comme moi, sont arrivés après eux. Cependant, tous ceux qui ont pu décrocher, au prix d’énormes efforts, un lambeau du rêve américain, ne sauraient faire oublier les autres, qui n’y sont pas parvenus […] – ceux qui ont fini par être vaincus par la discrimination. Ce legs de la défaite a été transmis aux générations suivantes. […] Pour les hommes et les femmes de la génération du révérend Wright, le souvenir de l’humiliation, du doute et de la peur n’a pas été effacé, pas plus que la colère et l’amertume de ces années.»
[Le candidat démocrate se démarque de Jérémiah Wright, ancien pasteur de l’Église unie du Christ de la Trinité de Chicago, dont les propos, estime-t-il par ailleurs, « sèment la division là où lui veut réconcilier, voire donnent « des munitions à ceux qui prêchent la haine. »
« Je ne crois pas que ses propos témoignent d’un grand respect pour ce que nous tentons de faire dans le cadre de cette campagne », a-t-il déploré, rappelant sa volonté de réunir les Américains au-delà des clivages sociaux et raciaux. (Radio-Canada)]

Sur le plan culturel, notons le succès de la pièce de l’américain David Memet, Race, à la Comédie des Champs-Élysées jusqu’au 13 mai 2012 :
Dans une Amérique marquée par la question raciale, trois avocats sont sollicités pour défendre un blanc, accusé de tentative de viol sur une jeune femme noire. Une pièce qui a été jouée 350 fois à Broadway, de novembre 2009 à septembre 2010, à l’Ethel Barrymore Theatre, dans la mise en scène de l’auteur, avec en tête de distribution, James Spader. La Comédie des Champs-Elysées en effectue la création mondiale hors Etats-Unis, dix-sept productions étant déjà programmées dans différents pays.

9. La suppression du mot race de la Constitution ferait-elle passer la société  dans une autre dimension, post-raciale ?
–> Aux Etats-Unis, la question s’est posée après l’élection de Barack Obama à la présidence.
Pour l’historien des mentalités Pap Ndiaye : « On n’est pas passé à une société post-raciale aux Etats-Unis » :
« Cette élection est une bonne nouvelle pour les relations raciales aux Etats-Unis. Qu’un homme qui est considéré comme noir soit élu, c’est tout de même remarquable. Mais les inégalités – qui s’accroissent par ailleurs – ne sont pas que de classes, qu’entre riches et pauvres. Il y en a aussi entre Blancs et Noirs, en termes d’éducation, d’accès au travail et aux soins. Le système judiciaire est également biaisé en défaveur des Noirs. Etre noir est toujours un handicap social après l’élection d’Obama. On n’est donc pas passé comme certains voudraient le faire croire à une société post-raciale. Une société post-raciale est une société où la race ne compte plus mais pas seulement pour le président! Il faut se garder de toute vision trop angélique sur ce point. Les Américains ne passent pas en un instant de la nuit à la lumière. »

–> Gregory Benedetti a examiné le bilan des années Obama :
« L’enjeu de la politique post-raciale réside dans cette faculté à politiser, plus ou moins subtilement, le concept de race via d’autres axes de réflexion politiques sur la société américaine, tels que l’assurance maladie, l’emploi ou le logement. Ces questions reflètent d’une part les priorités et les intérêts de la communauté noire, et permettent d’autre part de traiter le problème de l’inégalité raciale de manière indirecte. Pragmatique, réaliste et politique, le discours post-racial n’entend pas se perdre dans la candeur illusoire d’une société post-raciale comprise à tort comme post-raciste. Il se définit plutôt comme une rhétorique dénuée de la rage et de la colère que le récit afro-américain a pu véhiculer par le passé (…). Conscients des réalités d’une société toujours marquée par les cicatrices de l’Histoire, les élus contemporains n’occultent pas ce débat et ne ferment pas les yeux sur le retour de bâton tout aussi politisé, mais non moins violent, d’une partie de l’électorat blanc conservateur. »

[Gregory Benedetti , « La nébuleuse post-raciale : l’avènement d’une nouvelle dialectique raciale dans la vie politique américaine? », Revue de recherche en civilisation américaine [En ligne], 3 | 2012, mis en ligne le 30 janvier 2012, Consulté le 11 mars 2012. URL : http://rrca.revues.org/index338.html%5D

10. Prolongements :

  • « Race humaine » dans Wikipédia, un « article qui provoque une controverse de neutralité »  (sic) (voir la discussion)
  • La « race » selon Albert Jaccard, LCP
  • Race et histoire, Race et culture par Claude Lévi-Strauss
  • Fanon, Racisme et culture, in Œuvres, La Découverte, 2011Conférence audio en ligne sur le site de l’INA :
  • forum Yahoo : Ethnie et race, quelle différence ?
  • Serge Tcherkézoff Polynésie/Mélanésie, L’invention française des «races» et des régions de l’Océanie (XVIe-XIXe siècles), Au vent des îles, 2008, p. 320

 

  • Sur la déracialisation dans la société sud-africaine post-apartheid, lire Houssay-Holzschuch.

Jean Giraud est mort, Mœbius est vivant !

Au fond, le travail de Blueberry c’est de mettre des barbelés dans la prairie, d’installer le télégraphe et de faire en sorte que les trains arrivent à l’heure. Mœbius, c’est le nuage de sauterelles, c’est Geronimo qui égorge tout sur son passage : femmes, enfants, bétail et surtout les clichés et les idées reçues. Mœbius, c’est un solo de jazz, l’improvisation totale, la liberté de dessiner une case sans savoir ce qui va suivre. Giraud a besoin d’un cadre, Mœbius travaille main dans la main avec son inconscient… Evidemment, c’est moins populaire et Mœbius a longtemps été la danseuse de Giraud.

extrait de Télérama, entretien de Mœbius (Jean Giraud) à Stéphane Jarno, octobre 2010

Perec, Melville et leurs dictionnaires

« Viviane Forrester s’entretient avec Georges Perec devant la boutique de sa mère, rue Vilin à Belleville. Ils poursuivent leur conversation chez Georges Perec. L’écrivain raconte comment il a retrouvé la maison de sa mère, ce qui a été le départ de son désir d’écriture. Il a toujours plusieurs projets en cours comme s’ils composaient les différents morceaux d’un puzzle.

Il évoque longuement l’ouvrage sur lequel il travaille actuellement La vie mode d’emploi : Le puzzle en est l’image centrale : c’est l’histoire d’un fabricant de puzzle et chaque chapitre est conçu comme un morceau de ce puzzle dont l’assemblage forme le livre. L’histoire est rythmée par les déplacements des personnages au travers des pièces d’une maison. C’est une représentation des problèmes de relations entre les gens, les objets. Il considère son métier comme un métier de chercheur. Il cherche lui même toujours les constructions dans le langage et l’écriture. Son autre métier, qui lui permet de vivre, est d’ailleurs d’être documentaliste auprès de chercheurs.Georges Perec parle ensuite de son nouveau projet en cours, « Les lieux ». Il se rend dans douze lieux, un lieu par mois et ceci pendant trois ans. Ce qu’il écrit chaque année est scellé et conservé dans une enveloppe. Cet ouvrage explore le temps, les traces et la ou les manières de les rassembler. »

Source : INA

Et aussi, extraits de l’entretien :
« J’ai mis beaucoup de temps à assumer l’idée de dire «je»
(…)
Je démarre des idées de livre cinq ans ou six ans avant de les réaliser en les suivant en les laissant aller. J’ai toujours cinq ou six ou parfois plus une quinzaine de projets pas nécessairement des romans, ça peut être des essais, des pièces radiophoniques, des pièces de théâtre, des poèmes, même parfois des films.
(…)
Le plaisir d’énumérer, Jules Verne, Rabelais, jubilation à accumuler des objets, transformer le livre en un grand dictionnaire. »

Perec cite Melville et son Moby Dick, dont il rappelle l’ambition : « Pour faire un livre puissant il convient de choisir un sujet puissant. »

citation extraite de Weblitera :

Vu sa masse imposante, la baleine est un sujet rêvé pour exagérer, et, d’une façon générale, discourir et s’étendre. Le voudriez-vous que vous ne la pourriez réduire. À tout seigneur, tout honneur, il ne faudrait en traiter que dans un in-folio impérial. Pour ne point reparler des dimensions qu’elle offre de l’évent à la queue, ni de son tour de taille, nous évoquerons seulement les circonvolutions gigantesques de ses intestins pareils aux glènes de cordages et de haussières dans la caverne du faux-pont d’un vaisseau de ligne.
Puisque j’ai entrepris de manier ce léviathan, il m’incombe de me montrer à la hauteur de ma tâche, de ne pas négliger la plus minuscule cellule de son sang et de raconter jusqu’au moindre repli de ses entrailles. Ayant déjà parlé de son habitat et de son anatomie, il me reste à l’exalter des points de vue archéologique, paléontologique et antédiluvien. Appliqués à toute autre créature que le léviathan – une fourmi ou une puce – pareils termes imposants pourraient à bon droit être considérés comme grandiloquents. Avec le léviathan pour sujet, ce n’est pas le cas. Pour accomplir cette prouesse, je suis trop heureux de chanceler sous les mots les plus pesants du dictionnaire. Il faut que vous le sachiez, chaque fois que j’ai eu besoin d’y recourir pour ces dissertations, je me suis invariablement servi d’une énorme édition in-quarto de Johnson, achetée expressément à cet effet, parce que l’énormité de ce célèbre grammairien en faisait le dictionnaire idéal d’un auteur, comme moi, traitant des baleines.
On entend souvent dire de certains auteurs qu’ils font mousser leur sujet et qu’ils le gonflent. Qu’en est-il alors de moi qui écris sur le léviathan ? Malgré moi, mon écriture s’enfle en caractères d’affiches. Qu’on me donne une plume de condor et le cratère du Vésuve pour l’y tremper ! Amis, retenez mes bras ! car le seul fait d’écrire mes pensées sur le léviathan m’accable de fatigue et me fait défaillir dès que je songe à l’envergure de mon étude, comme s’il fallait y faire entrer toutes les sciences, toutes les générations de baleines, d’hommes, de mastodontes passés, présents et à venir, de tous les panoramas des empires terrestres, à travers l’univers entier et ses banlieues aussi. Un thème si vaste et si généreux est exaltant ! On se dilate à sa dimension. Pour faire un livre puissant il convient de choisir un sujet puissant. On ne pourra jamais écrire une œuvre grande ni durable sur la puce, si nombreux que soient ceux qui s’y sont essayés. »

Pas futé, le cogne-fétu !

Cogne-fétu, nom masculin découvert dans Les Mots obsolètes, de Furetière, grâce à la rééd. de Zulma (1998), présentée par Jean-Marc Mandosio : C’est un nom qu’on donne à celui qui se donne beaucoup de peine inutile. Il ressemble à cogne-fêtu, il se tue et n’avance rien.

Ou encore, ce joli mot, qui ne sert à rien hormis le plaisir de sa découverte : Claque-oreille : Chapeau qui baisse les bords, qui ne soutient pas bien.

Prix Essai France Télévisions 2012 (sélection)

Vingt-et-un lecteurs qui ont été sélectionnés, sur lettre de motivation, pour être membres du jury du Prix Essai France Télévisions 2012 se réuniront le 15 mars au salon du livre de Paris (remise du prix à 19h15), pour choisir parmi six livres :

– Pierre Bayard, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?, Les Éditions de Minuit

– Jean-Loup Chiflet, Oxymore mon amour ! Dictionnaire inattendu de la langue française, Chiflet&Cie

– Alain Mabanckou, Le Sanglot de l’homme noir, Fayard

– Hector Obalk, Aimer voir. Comment on regarde un tableau, Hazan Editions

– Rithy Panh, avec Christophe Bataille, L’élimination, Grasset

– Philippe Reliquet et Scarlett Reliquet, Ecouter Haendel, Gallimard

Pour écrire un seul vers (Rilke par Terzieff)

Le texte :

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.
***
Rainer Maria Rilke (1875-1926) – Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910)

dit par Laurent Terzieff chez Bernard Pivot, en présence de Jacques Lacarrière :

par POLLY44

(merci à Marie G.)