Perec, Melville et leurs dictionnaires

« Viviane Forrester s’entretient avec Georges Perec devant la boutique de sa mère, rue Vilin à Belleville. Ils poursuivent leur conversation chez Georges Perec. L’écrivain raconte comment il a retrouvé la maison de sa mère, ce qui a été le départ de son désir d’écriture. Il a toujours plusieurs projets en cours comme s’ils composaient les différents morceaux d’un puzzle.

Il évoque longuement l’ouvrage sur lequel il travaille actuellement La vie mode d’emploi : Le puzzle en est l’image centrale : c’est l’histoire d’un fabricant de puzzle et chaque chapitre est conçu comme un morceau de ce puzzle dont l’assemblage forme le livre. L’histoire est rythmée par les déplacements des personnages au travers des pièces d’une maison. C’est une représentation des problèmes de relations entre les gens, les objets. Il considère son métier comme un métier de chercheur. Il cherche lui même toujours les constructions dans le langage et l’écriture. Son autre métier, qui lui permet de vivre, est d’ailleurs d’être documentaliste auprès de chercheurs.Georges Perec parle ensuite de son nouveau projet en cours, « Les lieux ». Il se rend dans douze lieux, un lieu par mois et ceci pendant trois ans. Ce qu’il écrit chaque année est scellé et conservé dans une enveloppe. Cet ouvrage explore le temps, les traces et la ou les manières de les rassembler. »

Source : INA

Et aussi, extraits de l’entretien :
« J’ai mis beaucoup de temps à assumer l’idée de dire «je»
(…)
Je démarre des idées de livre cinq ans ou six ans avant de les réaliser en les suivant en les laissant aller. J’ai toujours cinq ou six ou parfois plus une quinzaine de projets pas nécessairement des romans, ça peut être des essais, des pièces radiophoniques, des pièces de théâtre, des poèmes, même parfois des films.
(…)
Le plaisir d’énumérer, Jules Verne, Rabelais, jubilation à accumuler des objets, transformer le livre en un grand dictionnaire. »

Perec cite Melville et son Moby Dick, dont il rappelle l’ambition : « Pour faire un livre puissant il convient de choisir un sujet puissant. »

citation extraite de Weblitera :

Vu sa masse imposante, la baleine est un sujet rêvé pour exagérer, et, d’une façon générale, discourir et s’étendre. Le voudriez-vous que vous ne la pourriez réduire. À tout seigneur, tout honneur, il ne faudrait en traiter que dans un in-folio impérial. Pour ne point reparler des dimensions qu’elle offre de l’évent à la queue, ni de son tour de taille, nous évoquerons seulement les circonvolutions gigantesques de ses intestins pareils aux glènes de cordages et de haussières dans la caverne du faux-pont d’un vaisseau de ligne.
Puisque j’ai entrepris de manier ce léviathan, il m’incombe de me montrer à la hauteur de ma tâche, de ne pas négliger la plus minuscule cellule de son sang et de raconter jusqu’au moindre repli de ses entrailles. Ayant déjà parlé de son habitat et de son anatomie, il me reste à l’exalter des points de vue archéologique, paléontologique et antédiluvien. Appliqués à toute autre créature que le léviathan – une fourmi ou une puce – pareils termes imposants pourraient à bon droit être considérés comme grandiloquents. Avec le léviathan pour sujet, ce n’est pas le cas. Pour accomplir cette prouesse, je suis trop heureux de chanceler sous les mots les plus pesants du dictionnaire. Il faut que vous le sachiez, chaque fois que j’ai eu besoin d’y recourir pour ces dissertations, je me suis invariablement servi d’une énorme édition in-quarto de Johnson, achetée expressément à cet effet, parce que l’énormité de ce célèbre grammairien en faisait le dictionnaire idéal d’un auteur, comme moi, traitant des baleines.
On entend souvent dire de certains auteurs qu’ils font mousser leur sujet et qu’ils le gonflent. Qu’en est-il alors de moi qui écris sur le léviathan ? Malgré moi, mon écriture s’enfle en caractères d’affiches. Qu’on me donne une plume de condor et le cratère du Vésuve pour l’y tremper ! Amis, retenez mes bras ! car le seul fait d’écrire mes pensées sur le léviathan m’accable de fatigue et me fait défaillir dès que je songe à l’envergure de mon étude, comme s’il fallait y faire entrer toutes les sciences, toutes les générations de baleines, d’hommes, de mastodontes passés, présents et à venir, de tous les panoramas des empires terrestres, à travers l’univers entier et ses banlieues aussi. Un thème si vaste et si généreux est exaltant ! On se dilate à sa dimension. Pour faire un livre puissant il convient de choisir un sujet puissant. On ne pourra jamais écrire une œuvre grande ni durable sur la puce, si nombreux que soient ceux qui s’y sont essayés. »

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