François Hollande est-il post-racial ?

1. La déclaration de François Hollande :
Le candidat socialiste a annoncé samedi 10 mars qu’il demanderait au Parlement de supprimer le mot « race » de la Constitution française s’il est élu à l’Elysée (Le Monde/Reuters).
« Il n’y a pas de place dans la République pour la race. Je demanderai au lendemain de la présidentielle au Parlement de supprimer le mot race de notre Constitution », a-t-il déclaré lors d’un meeting consacré à l’Outre-mer à Paris.
Dans son article premier, la Constitution stipule : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».
François Hollande a assuré que la République ne craignait pas la diversité, « parce que la diversité, c’est le mouvement, c’est la vie. Diversité des parcours, des origines, des couleurs, mais pas diversité des races ».
« La France est fière de toutes ses multiplicités, la France est fière de son métissage (…) La France que j’aime est celle qui est capable de faire vivre tout le monde ensemble », a-t-il insisté.

2. Premières réactions :
–> Sur son blog, Victorin Lurel, vice-président du groupe socialiste fait part de « sa fierté et de son émotion après cette annonce qui reprend une proposition de loi qu’il avait déposée le 15 novembre 2004 à l’Assemblée nationale au nom du groupe socialiste et qui a été repoussée par la majorité ». « C’est l’aboutissement du long combat ».
–> La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) s’est également félicité de cette proposition qui figure dans les « 50 propositions pour une France plus fraternelle » qu’elle a soumises aux candidats à la présidence de la République : « La présence du mot race dans l’article premier de la constitution est un anachronisme ».
–> Pour Alain Juppé, c’est «une mauvaise réponse»  : « Faute d’agir, on change les mots. Il s’agit de lutter contre le racisme. On va supprimer une disposition qui est antiraciste ? Et je vous rappelle qu’elle figure dans la déclaration universelle des Droits de l’homme et du citoyen. C’est une mauvaise réponse à un vrai problème»
–> La candidate du Front National, Marine Le Pen, a jugé « absurde » la proposition de François Hollande de supprimer la mention « race » de la Constitution, la qualifiant d' »utopie« .

« La proposition de M. Hollande est absurde. S’il n’y a plus de races, il n’y a plus de racisme alors ? Il ne suffit pas de supprimer un mot et comme cela, cela n’existe plus. Cela s’appelle de l’utopie ».

3. Pourquoi supprimer le mot race de la Constitution ?
Réponse : Le mot est jugé « dangereux ».
Les raisons pour lesquelles le mot race serait supprimé de la Constitution n’ont pas été autant détaillées au gymnase Jean-Jaurès dans le XIXe arrondissement de Paris qu’à l’Assemblée nationale il y a huit ans par Victorin Lurel au nom du groupe socialiste.
Les raisons évoquées pour demander la suppression du mot race de la constitution sont précisées dans la proposition de loi du député et président de la Région Guadeloupe, selon laquelle c’est un terme « dangereux » qui « lorsque la Constitution interdit à la loi d’établir une distinction selon “la race”, légitime (…) l’opinion selon laquelle il existe des “races distinctes”. Le mot « race » a toujours servi de support au discours qui prélude à l’extermination des peuples. »

4. Supprimer le mot race de la constitution est-ce supprimer le racisme ?
Réponse : Non, bien entendu.
Néanmoins, en 2004, la proposition de loi soulignait :
« L’argument selon lequel la suppression de ce mot risquerait d’impliquer une régression
dans la lutte contre les discriminations doit donc être écarté puisque qu’il n’existe pas de “races humaines” distinctes. »

5. De quand date l’entrée du mot « race » dans notre constitution ?
Réponse : 1946.
La proposition de loi de 2004 est sans ambages sur ce point : « L’apparition subreptice de ce terme dans le droit positif puis dans la Constitution est purement conjoncturelle et historiquement datée. On comprend aisément les raisons pour lesquelles deux parlementaires, insoupçonnables et de haute volée, Pierre Cot et Paul Ramadier, au lendemain de l’horreur de la 2e guerre mondiale, aient amendé le préambule du projet de Constitution de 1946 lors des travaux de la Commission constituante pour ajouter qu’« au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance possède des droits inaliénables et sacrés ».

La Licra va dans le même sens : Dans sa 24e proposition « pour une France plus fraternelle », la Licra explique : « Le mot «race» a été introduit dans la législation française en 1939, puis installé par les lois antisémites du régime de Vichy des 3 octobre 1940 et 2 juin 1941. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, après la découverte des crimes nazis, cette terminologie a été reprise pour proscrire les discriminations. »

Cette entrée serait donc liée au traumatisme provoqué par la guerre et le nazisme, ce que corrobore Le Dictionnaire des racismes, de l’exclusion et des discriminations, sous la direction d’Esther Benbassa (Larousse, 2010), p. 568 : « Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le terme « race »  a quasiment disparu du langage courant ».

6. Quel est le lien entre race et racisme ?
« À l’époque de l’exploitation politique de la notion de « race » a été créé Racisme n. m. (1902) : « théorie sur la hiérarchie des races » et couramment, « hostilité envers un groupe racial », cette valeur se développant probablement dans les années 1930-1940.», écrit p. 1835 Le Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 2010.
Le mot race ferait-il le lit du racisme ? C’est semble-t-il le lien établi dans la proposition de loi de Victorin Lurel, qui prévaut à la déclaration du candidat socialiste à la présidence de la République.
Le Blog international du Collectif « Indépendance des Chercheurs » (France), « La science au XXIe siècle », consacre un premier article sur la proposition de François Hollande, avec mises en perspective.

7. Le mot race figure-t-il dans d’autres constitutions ?
Oui, et son lien avec une évolution historique est établie.
La constitution des États-Unis stipule dans son quinzième amendement :
« Le droit de vote ne peut être restreint ou refusé en raison de la race ou d’une condition antérieure de servitude. », une entrée dans le texte en février 1869, cet amendement donnant le droit de vote aux anciens esclaves.

8. Aux États-Unis, le mot race a-t-il la même charge sociale, culturelle, politique ?
Non.
Dans le célèbre discours de Barack Obama à Philadelphie, le 18 mars 2008, le mot « race » est donné six fois, notamment dans son lien avec l’héritage des années de ségrégation :       « Nous pouvons passer outre nos vieilles blessures raciales. » :

« La race est une question que, selon moi, notre nation ne peut pas se permettre d’éluder en ce moment. Nous commettrions la même erreur que le révérend Wright dans ses sermons injurieux sur l’Amérique : simplifier, stéréotyper et amplifier les aspects négatifs jusqu’à déformer la réalité. […] Le révérend Wright et les autres Africains-Américains de sa génération […] ont grandi à la charnière des années 50 et 60, à une époque où la ségrégation était encore la loi du pays et les chances systématiquement restreintes. Il ne s’agit pas de se demander combien d’hommes et de femmes ont échoué à cause de la discrimination, mais plutôt combien ont réussi en dépit des probabilités ; combien ont été capables d’ouvrir la voie à ceux qui, comme moi, sont arrivés après eux. Cependant, tous ceux qui ont pu décrocher, au prix d’énormes efforts, un lambeau du rêve américain, ne sauraient faire oublier les autres, qui n’y sont pas parvenus […] – ceux qui ont fini par être vaincus par la discrimination. Ce legs de la défaite a été transmis aux générations suivantes. […] Pour les hommes et les femmes de la génération du révérend Wright, le souvenir de l’humiliation, du doute et de la peur n’a pas été effacé, pas plus que la colère et l’amertume de ces années.»
[Le candidat démocrate se démarque de Jérémiah Wright, ancien pasteur de l’Église unie du Christ de la Trinité de Chicago, dont les propos, estime-t-il par ailleurs, « sèment la division là où lui veut réconcilier, voire donnent « des munitions à ceux qui prêchent la haine. »
« Je ne crois pas que ses propos témoignent d’un grand respect pour ce que nous tentons de faire dans le cadre de cette campagne », a-t-il déploré, rappelant sa volonté de réunir les Américains au-delà des clivages sociaux et raciaux. (Radio-Canada)]

Sur le plan culturel, notons le succès de la pièce de l’américain David Memet, Race, à la Comédie des Champs-Élysées jusqu’au 13 mai 2012 :
Dans une Amérique marquée par la question raciale, trois avocats sont sollicités pour défendre un blanc, accusé de tentative de viol sur une jeune femme noire. Une pièce qui a été jouée 350 fois à Broadway, de novembre 2009 à septembre 2010, à l’Ethel Barrymore Theatre, dans la mise en scène de l’auteur, avec en tête de distribution, James Spader. La Comédie des Champs-Elysées en effectue la création mondiale hors Etats-Unis, dix-sept productions étant déjà programmées dans différents pays.

9. La suppression du mot race de la Constitution ferait-elle passer la société  dans une autre dimension, post-raciale ?
–> Aux Etats-Unis, la question s’est posée après l’élection de Barack Obama à la présidence.
Pour l’historien des mentalités Pap Ndiaye : « On n’est pas passé à une société post-raciale aux Etats-Unis » :
« Cette élection est une bonne nouvelle pour les relations raciales aux Etats-Unis. Qu’un homme qui est considéré comme noir soit élu, c’est tout de même remarquable. Mais les inégalités – qui s’accroissent par ailleurs – ne sont pas que de classes, qu’entre riches et pauvres. Il y en a aussi entre Blancs et Noirs, en termes d’éducation, d’accès au travail et aux soins. Le système judiciaire est également biaisé en défaveur des Noirs. Etre noir est toujours un handicap social après l’élection d’Obama. On n’est donc pas passé comme certains voudraient le faire croire à une société post-raciale. Une société post-raciale est une société où la race ne compte plus mais pas seulement pour le président! Il faut se garder de toute vision trop angélique sur ce point. Les Américains ne passent pas en un instant de la nuit à la lumière. »

–> Gregory Benedetti a examiné le bilan des années Obama :
« L’enjeu de la politique post-raciale réside dans cette faculté à politiser, plus ou moins subtilement, le concept de race via d’autres axes de réflexion politiques sur la société américaine, tels que l’assurance maladie, l’emploi ou le logement. Ces questions reflètent d’une part les priorités et les intérêts de la communauté noire, et permettent d’autre part de traiter le problème de l’inégalité raciale de manière indirecte. Pragmatique, réaliste et politique, le discours post-racial n’entend pas se perdre dans la candeur illusoire d’une société post-raciale comprise à tort comme post-raciste. Il se définit plutôt comme une rhétorique dénuée de la rage et de la colère que le récit afro-américain a pu véhiculer par le passé (…). Conscients des réalités d’une société toujours marquée par les cicatrices de l’Histoire, les élus contemporains n’occultent pas ce débat et ne ferment pas les yeux sur le retour de bâton tout aussi politisé, mais non moins violent, d’une partie de l’électorat blanc conservateur. »

[Gregory Benedetti , « La nébuleuse post-raciale : l’avènement d’une nouvelle dialectique raciale dans la vie politique américaine? », Revue de recherche en civilisation américaine [En ligne], 3 | 2012, mis en ligne le 30 janvier 2012, Consulté le 11 mars 2012. URL : http://rrca.revues.org/index338.html%5D

10. Prolongements :

  • « Race humaine » dans Wikipédia, un « article qui provoque une controverse de neutralité »  (sic) (voir la discussion)
  • La « race » selon Albert Jaccard, LCP
  • Race et histoire, Race et culture par Claude Lévi-Strauss
  • Fanon, Racisme et culture, in Œuvres, La Découverte, 2011Conférence audio en ligne sur le site de l’INA :
  • forum Yahoo : Ethnie et race, quelle différence ?
  • Serge Tcherkézoff Polynésie/Mélanésie, L’invention française des «races» et des régions de l’Océanie (XVIe-XIXe siècles), Au vent des îles, 2008, p. 320

 

  • Sur la déracialisation dans la société sud-africaine post-apartheid, lire Houssay-Holzschuch.

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