Sur la planche, en déséquilibre jusqu’à la fin

À Tanger le jour, Badia (Soufia Issami) est employée à étêter les crevettes. L’image est saturée de blanc : blouse et masques blancs des employées, apparence d’une clinique de conservation, plan large en plongée d’un atelier de « petites mains » ultra-rapides, sauf Badia, tourmentée, source d’agaceries des collègues.
À Tanger la nuit, Badia est voleuse, arnaqueuse du sexe avec sa copine, de travail et de ratissage nocturne, Imane (Mouna Bahmad). Elles font les poches des pigeons moins fauchés qu’elles.
Badia est filmée en plan serré, même quand elle se lave aux herbes, gros plans du visage, de la main qui savonne, savonne, des genoux, obsession de propreté, de chasser l’odeur des crevettes, qui s’incruste jusqu’à l’os.
Image saturée du corps de Badia, de son visage jamais souriant, au contraire des deux autres filles, Nawal (Nouzha Akel) et Asma (Sara Betoui), deux filles-textiles, épanouies, qui dansent quand Badia est triste.
Rivalité sur fond de lutte de classes, entre les textiles et les crevettes.
Les textiles vivent en zone franche, désirée comme un Graal, une frontière inaccessible pour les crevettes.
La psychologie de Badia est décortiquée par le menu, crevette entre les mains de la cinéaste marocaine Leïla Kilani, qui signe avec culot son premier long métrage, exposé jusqu’à la saturation. Images sombres, quelquefois bougées elles-aussi, nuit omniprésente. Parabole sur la destinée des filles de Tanger, ville frontière qui n’a plus rien de mythique.
Vies brûlées dans l’urgence de vivre, plutôt l’urgence de bouger pour bouger, le jour en cadences infernales, la nuit en passe-frontières.
Sur la planche… la voix off de Badia sature dès le début du film d’une violence de mots où le « je » est au rythme de l’image, catatonique :
« Je ne vole pas : je me rembourse ;
je ne cambriole pas : je récupère ;
je ne trafique pas : je commerce ;
je ne me prostitue pas : je m’invite ;
je ne mens pas : je suis déjà ce que je serai ;
je suis juste en avance sur la vérité : la mienne. »

 

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