Faites-vous une toile : Bruegel, le moulin et la croix (film de Lech Majewski)

De la toile (Le Portement de Croix ou Montée au Calvaire) au film (Bruegel, le moulin et la croix) :

Une véritable expérience de cinéma. Plongé dans la toile, le spectateur vit la vie arrêtée en Flandres à la fin du XVIè siècle (Pays-Bas de l’époque). L’occupant espagnol fait régner la terreur. La population est quasi muette. Les quelques rares répliques des personnages tombent dans la gravité d’une narration suspendue à la démarche de Bruegel, peintre qui veut restituer le calvaire du Christ comme l’araignée déploie sa toile (une autre toile…).

La lumière choisie est exceptionnelle. Elle crée l’illusion que chaque scène se déploie comme une l’existence même, au ralenti, dans la profondeur mutique de pauvres hères occupés à évoluer dans un tableau. Qui anime tout cela ? Le peintre ? Le cinéaste ? Dieu ? Des conquistadors revenus du Nouveau Monde ?

Extatiques, nous sommes.

Après un film sur Basquiat, une très belle réussite de Lech Majewski (voir son site).

2011, un coup d’œil culturel dans le rétro…

Deux mille onze en hommage à Edouard Glissant, poète martiniquais du Tout-Monde, disparu le 3 février, 50 ans après son compatriote Frantz Fanon.
En révérence à Cesaria Evora, chanteuse du Cap-Vert, éteinte le 17 décembre.
2011, c’est un Printemps arabe, comme au festival d’Avignon avec la compagnie tunisienne Familia productions de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, Yahia Yaïch / Amnesia.
Et un autre Printemps d’anthologie, celui des poètes, en livre chez Bruno Doucey
ou en solennités officielles avec une plaque apposée au Panthéon pour Aimé Césaire, le « rebelle irrécupérable » selon Françoise Vergès.
2011, un festival de prix littéraires. À Eugène Nicole de Saint-Pierre et Miquelon, à Yahia Belaskri d’Algérie, au Cubain, Leonardo Padura pour l’excellent L’homme qui aimait les chiens (Métailié), au premier roman d’Alexis Jenni, L’art français de la guerre chez Gallimard.

2011 a son mot fétiche : le mot EXHIBITION.
Une année placée sous le signe de Vénus, en rappel à la Vénus hottentote, avec cinq spectacles au moins, en Avignon, à Marseille, à Paris. Plus une exposition d’expositions, au
musée du Quai Branly : Exhibitions, l’invention du sauvage.

2011 a son artiste atypique : Colonel Reyel, chanteur guadeloupéen de dansehall, un disque de platine, c’est-à-dire un gros succès de vente et quelques controverses.

Plus discret, l’Océan Indien s’est distingué par l’ouverture d’une librairie en plein quartier latin, et par une belle création théâtrale Moroni Blues avec sur la même scène le musicien mahorais Baco et l’auteur comorien Soeuf el Badawi.

Haïti a trouvé les moyens d’être présent pour la première fois à la Biennale de Venise et pour la première fois au Louvre grâce à Jean-Marie Le Clézio qui avait aussi invité les Chicanos et leurs drôles d’autos customisées.

En 2011, même les films ont fait leur cinéma. Djinn Carrenard né en Haïti, passé par la Guyane a créé la surprise avec un film à 150 euros, Donoma.

Quant au film de Matthieu Kassovitz, L’Ordre et la Morale,  sur le drame d’Ouvéa en 1988, il a été boudé par les Français de l’Hexagone, alors que tout le monde en parlait en Nouvelle-Calédonie, où il continue de faire salle comble, du moins pour celles qui veulent bien le projeter.

La poésie de la vie (Edgar Morin en Martinique)

Lu sur le site Inter-entreprises.com, du Conseil Régional de la Martinique un compte-rendu d’une conférence d’Edgar Morin, prononcée mardi 27 décembre. Le sociologue de la complexité (Science avec conscience, 1982) invité par Patrick Chamoiseau, dans le cadre des travaux du Grand Saint-Pierre, a évoqué la nécessité « d’entrer dans poésie de la vie » :

Le « monde s’achemine plutôt vers un progrès incertain (…) La mondialisation est un formidable accélérateur du phénomène. Que sera demain ? La réponse à cette question simple paraît d’autant complexe qu’elle doit mêler, doit « tisser ensemble » des éléments jusqu’alors pensés séparément. La crise actuelle est en effet multiforme : économique, mais aussi démographique, politique, psychologique…
D’où la nécessité de la métamorphose. Métamorphose de la pensée, de la communauté, du social, du vivre ensemble, de l’approche de l’environnement…
Le but ne peut plus être le bien-être, mais le bien-vivre. Ce bien-vivre nécessite de passer de la “prose de la vie”, c’est-à-dire se contenter d’effectuer ces tâches, ces actions, conduisant à occuper le temps et l’esprit, souvent sans y réfléchir, pour se concentrer sur la “poésie de la vie”, c’est-à-dire s’attacher en conscience à ce qui épanouit.
(…)
Selon Edgar Morin, pour la société, se mettre sur le chemin de la métamorphose, c’est s’éloigner des politiques d’exclusion pour privilégier celles “enveloppantes”, inclusives, qui crée l’attention à chacun et à tous.
Pour lui, le moteur est le principe d’espérance, cet espoir si puissant chez les jeunes, qui lève les peurs face au risque de la liberté. Il a été à l’œuvre dans le Printemps arabe…
Malheureusement, cette seule flamme n’est pas suffisante : il s’éteindra si elle n’est pas porté par une pensée. “S’il n’y a pas de pensée, les forces sociales ne sont pas capables de construire au-delà de la révolte » : c’est bien la démonstration qui en a été faire après les événements de 2009 aux Antilles-Guyane. »

Pour donner une idée des « relations de Relations » entre Edouard Glissant et Edgar Morin, citons Science avec conscience (Fayard, 1982) où Edgar Morin écrit :  « Le but de la recherche de méthode n’est pas de trouver un principe unitaire de toute connaissance, mais d’indiquer les émergences d’une pensée complexe, qui ne se réduit ni à la science, ni à la philosophie, mais qui permet leur intercommunication en opérant des boucles dialogiques. »

L’Outre-mer ? Un trucage post-colonial (Patrick Chamoiseau)

« Pour moi l’année des Outre-mer est une absurdité totale. D’abord je ne suis pas un « Ultramarin », et je refuse cette idée que l’on puisse mettre des peuples différents, avec tant de richesses, de potentialités, de pensées et de destins différents, dans un simple « Outre-mer ».
Par ailleurs, dans le mot Outre-mer, on installe la notion de centralité d’une métropole, c’est-à-dire l’irresponsabilité collective de tous ces pays qui ne peuvent pas décider et qui ne sont que des périphéries. Quand on met tout le monde dans le même sac, on nie la diversité de ces peuples, de ces nations et de ces visions du monde. Il faut donc absolument rejeter les termes d’Outre-mer et d’Ultramarin.
On voit bien que la situation est malsaine. Pourquoi les peuples dits d’Outre-mer ne sont-ils pas connus en France ? Car c’est cela l’idée. Les Français ne connaissent pas les peuples d’Outre-mer, donc on va les prendre comme à l’exposition coloniale et on va les agiter pour dire « voilà les peuples d’Outre-mer ». Pourquoi ne les voit-on pas ? C’est simplement parce qu’ils sont dans l’irresponsabilité collective. Et lorsqu’un peuple ne rayonne pas, qu’il n’est pas en relation avec le monde, qu’il ne dispose pas de sa souveraineté ou de sa pleine responsabilité dans les modalités de son destin, ce peuple est nécessairement invisible.

(…) L’idée de la relation de Glissant ne supporte pas ce type de rapport sous-ordonné où des peuples entiers sont dénués de toute responsabilité, de tout espace de souveraineté, et englobés dans des trucages postcoloniaux qui s’appellent Outre-mer.

(…) Nous sommes des pays, des peuples et des nations exactement comme Haïti, Cuba, Trinidad, la Jamaïque… Ce sont des entités singulières. Parler d’Outre-mer, cela n’a pas de sens. »

Extrait de l’interview réalisée par Philippe Triay, Martinique 1ère

Geneviève Moll, journaliste littéraire (1942-2011)

La journaliste et biographe Geneviève Moll est décédée ce matin dans un hôpital normand, a annoncé France Télévisions où elle avait passé 26 ans de carrière.

Née en 1942, elle fait ses débuts à la télévision à Antenne 2, devenue France 2, dans l’émission « Aujourd’hui Madame », comme reporter puis chroniqueuse littéraire. Elle intègre en 1981 la rédaction d’Antenne 2, en tant que grand reporter au service Culture et Société, service qu’elle dirigera sept ans plus tard.

Geneviève Moll a notamment occupé les fonctions de rédactrice en chef du journal de 13 heures avant de retourner diriger le service Culture, puis de prendre sa retraite en 2007.

Parallèlement à son activité de journaliste, elle a écrit plusieurs biographies : Yvonne De Gaulle (1999), Françoise Sagan (2007) et François Mitterrand (1995). France Télévisions a salué dans un communiqué cette « grande figure de la rédaction de France 2« . (AFP)

Recommandé : Haïkus de Sôseki

Pour faire passer une suspension à un croc de boucher, la posologie recommandée est l’administration de quelques haïkus… Et tout rentre dans l’ordre !

Ce petit livre édité par Picquier, présente une sélection de haïkus parmi les 2 500 que Sôseki (1867-1916) écrivit sous l’ère Meiji. Parmi ceux-ci, le tout premier du recueil :

Mon amour a la couleur de la nuit

Couleur des ténèbres

Que vient visiter la lune

ou celui-là :

Ombre sur l’herbe douce

Le rêve du chien endormi s’élève

Comme une brume légère

C’est un superbe petit ouvrage (dont malheureusement la reliure laisse les pages s’envoler au fil de la lecture) à la traduction assurée par Élisabeth Suetsugu, qui offre pour le prix d’un poche (8 €), de magnifiques reproductions de kakémonos (peintures pendues au mur).

L’occasion de fureter pour dénicher d’autres kakémonos qui bien qu’antérieurs à l’ère Meiji, pourraient sans doute convenir à Sôseki, telle cette Courtisane lisant un livre (artiste Anonyme, vers 1660, Kakémono, encre, couleurs et or sur soie, calligraphie de Moshio :  » Qui êtes-vous galant homme? – Même si cette ébauche imparfaite représente un amant inconnu, les pinceaux espiègles laissent deviner votre visage. « ) :

À un croc de boucher

« Noël étant par définition une nuit triste pour les fauchés il s’agit de passer ce cap de la façon la plus joyeuse possible, principalement en se soûlant la gueule pour trois jours, ce qui est relativement facile avec la prolixité des orgies populaires, et le mieux est de grimper à la foire de Pigalle, cette immense attraction quasi gratuite où toujours l’inattendu arrive, plus intéressante en cela que celle du Trône qui attend le printemps pour s’épanouir, moment où il fait meilleur pour prendre la route que de rester en ville. »

Jean-Paul Clébert (photos Patrice Molinard), Paris insolite, « Roman aléatoire », Attila, 2009 p. 129 (Denoël, 1952, 1ère éd.)

Paris insolite, Photo © Attila / Agnès et Laurence Molinard

Photo © Attila / Agnès et Laurence Molinard

et p. 146 : « À Paris, la faim prend des proportions gigantesques, parce qu’on sent les victuailles, ce mot atroce si proche d’entrailles, derrière chaque mur, derrière chaque fenêtre, entassées, rangées, étiquetées ou dispersées, abandonnées, gâchées. Une des principales attirances de l’affamé est celle des menus crochés à la vitre des restaurants, qui le captent, de loin, de l’autre côté de la rue, l’aimantent, le rivent oculairement à leur lecture lente, et qui sont de véritables poèmes, poésie pure, vivante, charnelle, les vocables et expressions ne parlant plus à l’âme mais à l’estomac, leur rythme ne contractant plus la matière grise mais la moelle épinière et les sucs gastriques, et dont la répétition à voix haute n’est plus tonalité illusoire mais fluidité salivante et humectante. »

On décale en 2012 ?

Un pompier vend le calendrier de fin d’année aux passants.

Son collègue intervient : « On décale ! »

Autrement dit : On part en intervention.

Origine de l’expression selon Wikipédia : « À l’époque des premiers véhicules à moteur, plutôt que de démarrer les moteurs à la manivelle, les engins étaient garés en marche arrière sur une rampe et maintenus en place par une cale ; il suffisait alors d’enlever la cale — de « décaler » — pour que l’engin descende la rampe, l’élan permettait de démarrer le moteur. Une autre explication plus ancienne découle de l’utilisation initiale de pompes tirées par des chevaux : Ceux-ci étaient en permanence attelés à la pompe qui était calée pour parer aux mouvements des chevaux. Au moment du départ, il suffisait d’enlever les cales, de décaler. »

Un « décalage » qui me fait penser à [Rec], film espagnol de 2007  de Paco Plaza et Jaume Balagueró (terriblement efficace), où l’horreur le dispute à l’épouvante, alors que le début est un banal direct d’une journaliste dans une caserne de pompiers… (le dernier film de Jaume Balagueró, Malveillance sort ce 28 décembre)

Alors… on décale en 2012 ?

Recommandé : Habibi, de Craig Thompson

Édité par Casterman : حَبِيبِي

Voir Entretien avec Craig Thompson sur XeroXed.be. Réalisé antérieurement à Habibi, il donne néanmoins des orientations de travail reprises d’album en album, comme le choix du noir et blanc, de l’espace graphique dans la page ou sa lecture du Petit Prince (personnages, désert, fable philosophique), qui a de belles résonances dans Habibi.

Page 24, la mer de sable et un navire où se sont réfugiés Dodola et Habibi (édition allemande : « Flottant sur une mer de sable ») :

On reviendra sur l’usage et l’ampleur de la langue arabe dans ce roman graphique à l’ambition affirmée, mais il est certain de San Francisco au pays tchouktche, via les Arabies, qu’on s’en réjouit…