« Le théâtre c’est du dérangement. De l’inconfort, de l’inconvénient, de l’intranquillité. Pas seulement comme idée, pas que comme raison, mais comme réalité, crue, vivante. » Dieudonné Niangouna, Acteur de l’écriture, Les Solitaires intempestifs, p. 25
La Quinzaine, n° 1 087
… va vers ton risque…

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. » René Char, Rougeur des matinaux.
Aimé Césaire, né il y a cent ans aujourd’hui
A force de regarder les arbres je suis devenu un arbre et mes longs pieds d’arbre ont creusé dans le sol
de larges sacs à venin de hautes villes d’ossements
à force de penser au Congo
je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves.
Cahier d’un retour au pays natal. Césaire, né il y a cent ans aujourd’hui.
Danilo Kiš : « Ne crois pas aux projets utopiques… »

Découvert au marché du dimanche matin, ce livre signé Danilo Kiš, Homo poeticus, un recueil d’essais, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech et publié par Fayard en 1993. Parmi ses essais, je tombe sur Conseils à un jeune écrivain (1984), que je m’en vais dévorer sur une terrasse de bistro. Car ces conseils élèvent. Et pas même besoin d’être ni jeune ni écrivain. Ni Dieu ni maître, selon la vieille devise anarchiste.
L’incipit de Conseils se place dans la contradiction assumée :
« Cultive le doute à l’égard des idéologies régnantes et des princes.
Tiens-toi à l’écart des princes.
Veille à ne pas souiller ton langage du parler des idéologies. »
Suivi de cette magnifique inspiration : « Ne crois pas aux projets utopiques, sauf à ceux que tu conçois toi-même. » Comme si Kiš plaçait au-dessus de tout la liberté individuelle, qu’exalte l’écrivain.
Plus singulière la suite :
« Sois conscient du fait que l’imagination est sœur du mensonge, et par là-même dangereuse.
Ne t’associe avec personne : l’écrivain est seul.
Ne crois pas ceux qui disent que ce monde est le pire de tous.
Ne crois pas les prophètes, car tu es prophète.
Ne sois pas prophète, car le doute est ton arme. »
Ces conseils sont d’ailleurs sur le Net, sans qu’il soit établi qu’ils devraient s’y trouver…
Belle découverte, qui incite à tout lire de cet écrivain yougoslave né en Serbie en 1935, mort à Paris à l’âge de 54 ans, en 1989. Né en Voïvodine, nous apprend Wikipédia, de mère monténégrine et de père juif de langue hongroise (que parlait Danilo Kiš). Il est marqué très jeune par la mort à Auschwitz d’une partie de sa famille. Il s’installe en France en 1962, enseignant le serbo-croate à Strasbourg.
Ou à lire les études sur Danilo Kiš, telle celle de l’universitaire bordelais Alexandre Prstojevic, dans Fabula, Un certain goût de l’archive et son « inaptitude à inventer » :
« Je suis incapable d’inventer, écrit Danilo Kiš, car il n’y a rien de plus facile que de confronter les personnages A, B et C, de les placer dans le cadre d’une réalité romanesque, de les habiller de vêtements multicolores et de les gorger de pensées et d’idées, de telle façon que tout cela ressemble à la réalité, à la vérité. (…) Je crois au document, à la confession, au jeu de l’esprit. »
À comprendre son inventivité formelle dans cette « obsession documentaire » dans l’un de ses ouvrages de référence, Un Tombeau pour Boris Davidovitch, inventivité pas toujours comprise, explique Catherine Coquio, La biographie comme cénotaphe. Note sur Le Tombeau de Boris Davidovitch de Danilo Kis, publié par l’Association internationale de recherches sur les crimes contre l’Humanité et les génocides (AIRCRIGE) :
« Officiellement, Kis était accusé d’occidentalisme littéraire et de pillage forcené – d’auteurs aussi bien français (Butor) que russes (Babel) ou autres (Joyce). De fait, grand lecteur de Poe, Flaubert, Babel, Nabokov, Joyce et Borgès, Kis avait systématisé, dans Un Tombeau pour Boris Davidovitch, une « méthode documentaire » inspirée de Borgès, consistant à multiplier des citations tour à tour réelles, camouflées et fictives, qui fut accusée de plagiat en des termes si primaires qu’on a du mal à les croire possibles de la part de critiques littéraires… Kis consacra en 1978 un livre entier, à la fois drôle, violent et laborieux, La Leçon d’anatomie, à cette obtuse accusation. »
Revenons à notre Homo poeticus, frais comme les produits du marché. Un autre de ses essais inclus porte ce titre : Le dernier bastion du bon sens et nous permet de mieux faire connaissance avec Danilo Kiš. Son début :
« Je suis un écrivain bâtard, venu de nulle part. Je ne suis pas un écrivain juif, comme le maître Singer. Les Juifs ne sont dans mes livres qui littérareité, singularisation au sens du formalisme russe (ostranienie). Parce que le monde des Juifs d’Europe centrale est un monde englouti, un monde d’hier, et comme tel, situé dans le champ du réel-non-réel. Donc dans le champ de la littérature. Je ne suis pas un écrivain dissident non plus. Peut-être un écrivain d’Europe centrale, si cela veut dire quelque chose. S’il n’y avait la brume de mes origines, je me demande qu’elles raisons j’aurais de la faire de la littérature.
Ce que je déteste le plus, c’est la littérature qui se veut minoritaire, de n’importe quelle minorité. Politique, ethnique, sexuelle. La littérature est une et indivisible. Bonne ou mauvaise. Vous pouvez être homosexuel et ne pas être Proust : être juif et ne pas être Singer. Minorité ou non, cela ne m’intéresse pas. Le sujet de mes livres, c’est pour citer Nabokov, le style. Ou à l’inverse : le style de mes livres, c’est leur sujet. Un point c’est tout. »
Tout cela étant traduit par Pascale Delpech, consultons un de ses entretiens, avec Zoran M. Cvijić, dans Le Courrier des Balkans :
« C’était une expérience incroyable que de traduire ses œuvres à ses côtés, lui-même étant un excellent traducteur. En traduisant, je posais toujours beaucoup de questions, car je ne savais pas tout. Je donnais la traduction achevée à Danilo, puis nous en discutions, en répondant aux questions de l’un et de l’autre. Comme un juge, il me demandait alors : « Pourquoi as-tu traduit ainsi, et non pas comme cela… ». C’était pour moi intéressant et agréable, et naturellement, j’ai beaucoup appris. J’ai assisté à ses côtés à des discussions inoubliables avec les écrivains qu’il connaissait. Je l’ai accompagné dans ses voyages en Amérique, en Europe, et je n’ai fait qu’écouter. Danilo m’a fait découvrir la littérature moderne, russe, hongroise et yougoslave. »
Passerelles :
- Temps de l’histoire : Études sur Danilo Kis, L’Harmattan, 2003 (Réunies et présentées par Alexandre Prstojevic)
- Les récits de survivance : Modalités génériques et structures d’adaptation au réel, Presses universitaires de Laval, 2007 (Sous la direction de : Christiane Kègle et Richard Godin).
Haïku 163
Le soleil bascule à l’horizon
Les couleurs de l’air s’épuisent dans la vitesse d’un train
Crépuscule.
—–
Dans l’obscur de la nuit
le temps se dilate
Train météoritique.
Dandolo, d’Ernest Legouvé, rétif de 80 ans…
Récitée par la femme de théâtre guadeloupéenne Gerty Dambury, cette poésie d’Ernest Legouvé (1807-1903) qu’elle connaît par cœur pour l’avoir apprise en classe de 6e :
Dandolo
Venise aux Byzantins demandait un traité.
Auprès de l’empereur part comme député
Un des plus nobles fils de Venise la Belle :
Dandolo. L’empereur ordonne qu’on l’appelle.
Il entre : le traité l’attendait tout écrit :
« Lisez-le, dit le prince, et puis signez… » Il lit.
Mais soudain, pâlissant de colère, il s’écrie :
« Ce traité flétrirait mon nom et ma patrie,
Je ne signerai pas ». L’impétueux César
Se lève… Dandolo l’écrase d’un regard.
Le prince veut parler de présents,… ; il s’indigne.
De bourreaux,… il sourit. De prêtres,… il se signe.
Alors, tout écumant de honte et de fureur,
« Si tu ne consens pas, traître, dit l’empereur,
J’appelle ici soudain quatre esclaves fidèles,
Je te fais garrotter, et là, dans tes prunelles,
Un fer rouge éteindra le jour évanoui !
Ainsi, hâte-toi donc, et réponds enfin oui. »
Il se tait. On apporte une lance brûlante.
Il se tait. On l’applique à sa paupière ardente.
Il se tait. De ses yeux où le fer s’enfonçait
Le sang coule. Il se tait. La chair fume. Il se tait.
Et quand de ses bourreaux l’œuvre fut achevée,
Tranquille et ferme, il dit : « La patrie est sauvée ».
Eh bien ! ce front d’airain inflexible aux douleurs
Ces yeux qui, torturés, n’ont que du sang pour pleurs,
Cet immobile front où pas un pli ne bouge,
Qui ne sourcille pas sous le feu d’un fer rouge,
Ces yeux, ce front, ce cœur, avaient quatre-vingts ans.
À noter : le nom d’Ernest Legouvé a été donné en 1902 à un récif situé au sud des îles Tuamotu et à l’est de la Nouvelle-Zélande, un endroit où Jules Verne situe L’Île mystérieuse…
Clément Méric

Frankétienne entre au Petit Larousse 2014
C’est un amoureux des mots qui fait son entrée au Petit Larousse illustré, édition 2014. On lit page 1495 :
« Frankétienne (Franck Étienne, dit), Ravine-Sèche, dép. de l’Artibonite, 1936, écrivain haïtien. Créateur de la spirale (esthétique du chaos et de la vie en mouvement), il fait résonner l’âme de son pays dans une œuvre portée par l’énergie d’une écriture qui mêle français, créole et inventions verbales multiples (Ultravocal, 1972 ; Dézafi, 1975; Kaselezo, 1985 ; l’Oiseau schizophone, 1993) ; H’Eros-chimères, 2002). Il est aussi peintre. »
Son compatriote Dany Laferrière était entré dans l’édition 2012 [Papalagui, 16/06/11], après Jacques Stephen Alexis ou Jacques Roumain.
Frankétienne doit être comblé, lui qui, venant de Ravine-Sèche la rurale, où il parlait créole, a passé son enfance à apprendre le français dans le Larousse, comme il le confiait à L’Express en 2010 :
« J’écoutais tout, je lisais tout, mais je ne comprenais pas. Je ne comprenais rien à ce qui se disait à la radio, exclusivement en langue française à l’époque. Et puis j’ai décidé d’aller chercher les mots là où ils se trouvent, c’est-à-dire dans le dictionnaire. J’ai ouvert Le Petit Larousse et j’ai appris par cœur toutes les définitions, avec volupté. J’ai découvert la musicalité de cette langue : il y avait des mots tendres, des mots doux, des mots violents, des mots acides, sucrés… C’est pourquoi mon contact avec les mots – qui peut étonner les gens, ceux qui croient que je suis au septième ciel – est un contact physique, concret et sensuel. »
Dans ce millésime 2014 du Petit Larousse illustré, Frankétienne accompagne d’autres artistes tels l’écrivain égyptien Alaa El Aswany (ainsi que la notice Révolutions arabes pour printemps arabes), le danseur et chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui, le cinéaste français Arnaud Desplechin, l’escrimeuse française Laura Flessel, le comédien français Samy Frey, l’athlète française, aveugle, Assia El-Hannouni, l’écrivain suédois Henning Mankel, l’actrice française Sophie Marceau, le journaliste français Bernard Pivot, etc.
Il pleut ou… l’art de nommer… Sony Labou Tansi
Difficile de tomber d’accord avec Dany Laferrière que cite son ami Alain Mabanckou sur Twitter dans son conseil n°8 à un jeune écrivain : « Si tu n’arrives pas à décrire la pluie qui tombe, écris tout simplement : « Il pleut »…
Non que les déluges sur Paris, la France et les zones inondées nous trempent jusqu’aux os… Écrire « Il pleut », n’est-ce pas le degré zéro de l’écriture ?
Qu’en diraient les grands poètes du XIXe, qui ont fait de l’angoisse et de la souffrance intérieure une esthétique, à commencer par Baudelaire, auteur en 1857 de Spleen :
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Ou encore Verlaine, dans Romances sans paroles en 1874 :
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur?O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits!
Pour un cœur qui s’ennuie
O le chant de la pluie!Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon cœur a tant de peine !
Quelques années sont passées quand Émile Zola publie La Terre (1887), où le mot « pluie » apparaît 41 fois. Citons ce passage :
« Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours ; et il entendait la Beauce boire, cette Beauce sans rivières et sans sources, si altérée. C’était un grand murmure, un bruit de gorge universel, où il y avait du bien-être. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l’averse. Le blé reprenait une santé de jeunesse, ferme et droit, portant haut l’épi, qui allait se gonfler, énorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre, comme le blé, buvait par tous ses pores, détendu, rafraîchi, guéri, revenant se planter devant la fenêtre, pour crier :
– Allez, allez donc !… C’est des pièces de cent sous qui tombent ! »
Plus près de nous, le lauréat du Prix Goncourt 1976, Patrick Grainville, commence son roman au baroque accompli, Les Flamboyants, par une ouverture prodigieuse d’un orage qui vient. C’est en Afrique. Ce n’est plus la pluie, c’est un orage majuscule, tropical et démesuré. Et un somptueux exercice d’écriture.
Nous trouvons de tout sur les forums en ligne, jusques et y compris la question de cet amateur de littérature :
« Je suis depuis plusieurs années à la recherche de ce qui pour moi fait partie d’une sorte de quête du Graal, et qui consisterait à trouver l’expression parfaite pour décrire quelque chose, en l’occurrence ici la pluie, de telle sorte qu’on arriverait à ressentir ce phénomène météorologique non seulement en tant que phénomène météorologique, mais plus encore en y insistant sur toute la partie perception et rattachement sentimentales : les odeurs, les bruits, les impressions mouillés, etc…
Donc voila si vous connaissez un passage de livre dont l’auteur vous a vraiment ravie en vous décrivant, en vous faisant partager les ravissement d’une ondée matinale ou nocturne, dans un jardin ou même sur les pavés d’une ville, vous me rendriez un grand service…
Demande qui donne lieu à cette contribution :
« Il ne s’agit pas de pluie à proprement parler, mais dans Le Chant de Kali, de Dan Simmons, il décrit un ensemble, une atmosphère, lourde, pesante, glauque, la pluie y joue un rôle mais n’est qu’un des éléments. Dans cette description de Calcutta, si je me souviens, tu sens la ville, tu sens les odeurs, tu sens les gens, tu sens la sueur et la crasse, tu sens la misère, tu sens les relents de peur prenant à la gorge, tu sens la mort rôdant à chaque recoin.
Je garde un souvenir de cette description de l’atmosphère des bas-fonds d’une grande cité comme une des meilleures que j’ai lues. »
Les amateurs pourront se reporter aux contributions des universitaires sur la La pluie et le beau temps dans la littérature française, que présente le site de référence Fabula.
« Il pleut » ? Non, les mots nous mitraillent ou nous caressent… Nommer demeure le propre de l’écrivain nous rappelle Sony Labou Tansi :
« J’ai l’ambition horrible de chausser un verbe qui nomme notre époque », disait Sony Labou Tansi (1947-1995) à l’éditeur Bernard Magnier. Car « L’art de nommer est d’abord avant tout art de ton », a-t-il écrit dans Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, Le Seuil, 1985, p. 27.
