Vu aux Rencontres de la photographie d’Arles l’exposition bouleversante du Néo-Zélandais Robin Hammond, photojournaliste de la terreur et de la mort au travail.
Voir Polka et le livre chez Actes Sud :

Vu aux Rencontres de la photographie d’Arles l’exposition bouleversante du Néo-Zélandais Robin Hammond, photojournaliste de la terreur et de la mort au travail.
Voir Polka et le livre chez Actes Sud :

À Ouessant, au Salon du livre insulaire, deux prix à noter :
Iles grecques, mon amour, de Philippe Lutz (Mediapop éditions) est récompensé du Grand Prix des îles du Ponant 2013 ;
Ne lâche pas ma main de Michel Bussi (Presses de la Cité) reçoit le Prix roman policier (recommandé par Papalagui, 01/04/13).
Aux rencontres photographiques d’Arles (jusqu’au 22 septembre), l’exposition de Wolfgang Tillmans suscite la controverse. Les visiteurs ont laissé sur le livre d’or des appréciations expéditives : « une vieille daube » vs « c’est génial ». Leur font écho les critiques de professionnels. Pour Le Monde : « Il serait dommage de bouder son plaisir lorsqu’une exposition tient la route – c’est le cas avec celle de Tillmans » ou (encore) Le Monde : « Ces immenses formats aux couleurs éclatantes, soigneusement mis en scène, finissent pourtant par raconter une histoire, celle d’un voyageur séduit et étonné par l’absurdité du monde » ou enfin AD magazine : « Drôle et étonnant… le photographe allemand s’interroge sur l’évolution du numérique et prouve que cette technique peut encore nous étonner par sa précision. » vs. Ouvre tes yeux : « Il multiplie les accrochages et les supports. Une exposition présomptueuse et décevante. »
Aux Ateliers, dans cet espace grandiose de friche industrielle abandonnée… à une dizaine d’expositions, l’intention du photographe allemand est ainsi affichée : « Vingt ans après sa première image du monde Wolfgang Tillmans se demande si le monde peut-être regardé avec un œil neuf à une époque saturée d’images, et s’il est possible d’en dégager une vue d’ensemble. »
Dans l’espace n°16 de l’Atelier de chaudronnerie, attardons-nous dans la deuxième salle où sont exposées treize photos. Leur énumération situe le propos du photographe.

Tillmans passe du microcosme au cosmos, d’un écran d’ordinateur à la mesure de la lumière, d’un monochrome à un noir et blanc, d’un phare de bagnole profilé façon requin à un homme portant bidon, portable à l’oreille, de l’abstrait au documentaire. Il traduit la saturation du monde des images par un éclectisme déroutant, un rébus planétaire, un « nouveau monde » où « la vie est astronomique » comme titre une monographie, Neue Welt, [Nouveau monde], Wolfgang Tillmans, éditions Taschen, trilingue allemand, anglais, français, dont on extrait les propos suivants :
« Quel est l’état des choses ? Dès le début, mon propos a été de tenter de répondre à cette question dans sa totalité. J’ai toujours été conscient que je n’y parviendrais qu’à l’appui de motifs choisis et de fragments significatifs du monde (…) la densité de l’information est aujourd’hui très élevée. Du coup, seuls des fragments peuvent être traités (…)
À la fin de la dernière décennie, j’en suis venu à me demander à quoi ressemblait le monde hors de mes sentiers battus. Pourquoi ne pas aller dans des endroits où je ne suis qu’un simple voyageur ? Peut-il y avoir un « nouveau » regard sur le monde ? (…)

La vraie question est plutôt : « Qu’est-ce qui est normal ? » Qui décide où commence l’esthétisation et où commence l’étude, ce qui est familier et ce qui est exotique ? Les images sont toujours la transposition d’une expérience du monde, et idéalement, elles posent la question d’une autre expérience possible du monde. Ce qui est dans l’image n’est pas le monde, l’image est une traduction. Un tableau figuratif formule la réalité devant nos yeux, ni plus ni moins. Même si c’est un lieu commun, il est bon de le rappeler de temps en temps. » Parole qui nous rappelle Édouard Glissant : « Notre seule ambition est de découvrir les lieux communs qui unissent les cultures et les hommes. Le chaos-monde, c’est le seul espace où les cultures occidentales peuvent rencontrer les cultures qui ne le sont pas. » (BibliObs)
La visite de l’exposition de Wolfgang Tillmans dégage un malaise. Hors le texte qui accompagne sa démarche, il est difficile d’éprouver dans le rébus de ses photos une émotion partagée. En revanche, le visiteur ne peut être que sensible aux questions posées par le photographe. Elles renvoient à de belles interrogations philosophiques d’un être au monde, être au monde lui-même fragmenté, dans une mondialisation qui le désempare. Tillmans ne réenchante pas le monde, il le déplie et tente d’en redistribuer les images glanées dans ses fragments diffractés.

En écho lointain, une exposition voisine, celle du photographe turc Halil résidant à Stockholm, toujours dans l’ensemble de hangars des Ateliers, propose une réflexion politique sur les « images manquantes » des années 68 en Turquie.
À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 19 jours, la Tunisie se rappelle à nous… Aujourd’hui la subversion prend pour nom Sana Tamzini.
Dans le pays qui a lancé le Printemps arabe, la Tunisie, le Printemps des Arts avait déclenché une polémique violente en juin 2012. Dans la ville chic de La Marsa, station balnéaire réputée, située à une vingtaine de kilomètres de la capitale, « parmi les œuvres qui ont suscité la colère des islamistes se trouvaient une toile où le nom de Dieu était écrit avec des fourmis et la représentation d’une femme nue dans un plat de couscous » écrivait Alice Fordham, correspondante au Maghreb du journal émirati The National, article traduit en français par Courrier international.
Parmi les artistes dans le collimateur des bien-pensants, Sana Tamzini, qui avec d’autres artistes a été la cible sur les réseaux sociaux qui ont diffusé des appels à tuer quiconque était associé de près ou de loin à cette manifestation, du 1er au 10 juin 2012 au palais Abdellia. (un blog du site slate.fr reproduit certaines de ces œuvres.)
Or Sana Tamzini, directrice du Centre National d’Art Vivant de Tunis a été démise de ses fonctions et réintégrée à l’Université de la Manouba. Décision non motivée d’après son comité de soutien autre que par des raisons politiques.
Pour Emmanuelle Houerbi (site Kapitalis), « Le limogeage de Sana Tamzini, directrice du Centre national d’art vivant (CNAV) au Belvédère à Tunis, est l’illustration parfaite de l’autisme d’un gouvernement et de son profond mépris de la culture et de ses acteurs. Cette décision, jugée scandaleuse, a consterné tous les amoureux de l’art et de la liberté d’expression en Tunisie. Entre Sana Tamzini, directrice post-14 janvier d’un Centre qu’elle a redynamisé d’une façon admirable, et Mehdi Mabrouk, devenu ministre tunisien de la Culture quelques mois plus tard, les relations auraient dû être au beau fixe.
Malheureusement, pendant toute cette période, Sana Tamzini affirme n’avoir eu aucun contact avec son ministre de tutelle, malgré des appels et des demandes d’audience répétées. Elle évoque simplement un passage éclair et tardif le jour d’un vernissage d’exposition (voir article dans Le Temps) et une apparition tonitruante, le 19 juin dernier
. Ce jour-là, le ministre s’est violemment attaqué à elle, sous prétexte qu’elle avait laissé entrer et donné la parole à des réfugiés en colère, le jour de l’inauguration officielle d’une exposition sur… les camps de Choucha ! »

Emmanuelle Houerbi revient sur les aspects « d’un limogeage digne des plus mauvais feuilletons » où Sana Tamsini reçoit sa lettre de fin de contrat lors d’une conférence de presse. Son successeur n’ayant pas été nommé, elle craint pour le « devenir d’un centre dont [le] pays a tant besoin ».
« Houcine Tlili, historien, chercheur, critique d’art et instigateur du comité de soutien à Sana Tamzini, « appelle à la mise en place d’une nouvelle politique des arts plastiques, où les différents acteurs seront unis pour faire avancer cet art garant de la liberté d’expression. »
Marcher est bon pour l’écriture. Un stylo aussi. Un stylo qui coule bien c’est comme des patins sur un parquet ciré. Sauf que plus personne n’utilise des patins. Et que le monde n’est pas un parquet ciré.
Le monde est beau comme un collage. La marche fait venir l’écume de souvenirs épars qui s’agrègent comme ils peuvent. Comme des images à soi qu’on transporte. Ça devient des nuages d’images, de mots, une allure nouvelle, enrichie au plutonium des bousculades. Un moment donc ça éclate, les bulles, les souvenirs. Et ça prend une autre allure. Une forme nouvelle.
En marchant, on agrège ses souvenirs aux découvertes. Ça colle ou pas. Ça n’a pas d’importance. Mais ça avance, ça roule, ça se bouscule au portillon de ce qui advient, forcément. On crée un forme nouvelle. On est en forme, quoi.

Là, en ce moment, je tombe sur « Disparités » d’Alain Blondel. C’est un peintre connu pour ces « clusters », des agrégats d’écritures sur toile (voir son site). On l’avait rencontré dans son atelier de l’Est parisien avec un de ses amis, le dramaturge et poète haïtien Syto Cavé (Papalagui, 17/01/12). Blondel vient d’écrire 109 petits textes en forme d’aphorismes. Comme « Ce qui n’a pas de forme n’a pas de mot non plus. » On n’est pas forcément d’accord avec tout, mais ça n’a pas d’importance. L’idée lui vient de les mettre en forme pour « les faire vivre ». Il se met à dessiner les textes. Du coup, il en a 109. L’idée lui vient d’en faire un livre d’art. Mais en production participative, communautaire, on appelle ça « Crowdfunding ». Avec deux expos à la clef en novembre 2013, aux extrémités de la ligne 9 du métro. Autrement dit, du sang neuf.
Après leur rencontre en Martinique, en avril 1941, André Breton écrivit d’Aimé Césaire dans Martinique, charmeuse de serpents p. 97 : « La langue d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant ».
Cette belle parole sert de prétexte à un « parcours santé Aimé Césaire » à Fort-de-France, dans l’ancien camp militaire de Balata. Les promeneurs peuvent déambuler entre des pancartes qui citent le poète tout au long des 2 km de la balade, comme le rapporte le quotidien France-Antilles.

Une flânerie terrestre qui pourrait nous inciter à revoir l’excellent film de Gilles Élie-Dit-Cosaque, réalisateur qui commit en 2008 Zétwal où un jeune Martiniquais décide de réaliser « le happening le plus génial de l’histoire : marcher sur la Lune grâce à une fusée propulsée par l’énergie poétique (…) « Se mettre debout, s’élancer vers le ciel » : il avait pris Césaire au mot et pris ses mots pour carburant. » (Télérama, 23/12/08).
Lire Dominique Berthet, André Breton, L’éloge de la rencontre ; Antilles, Amérique, Océanie, HC éditions, 2008.
« J’ai trouvé mon saint en cet homme ivre de désir
Échoué entre mes cuisses, assommé de plaisir
Les hanches meurtries par nos luttes amoureuses peu importe
Leurs ridicules jugements
Car je ne suis qu’un enfant sans héritages
Le digne enfant d’une époque indocile et désinvolte. »
Écrit entre Brazzaville et Pointe-Noire (Congo) par Aurore Boréale, membre du Collectif de slam poésie Styl’Oblique et du groupe Lek6honor. Texte intégral publié dans Africultures.

La phrase : « Celui auquel certains veulent aujourd’hui ériger un mausolée – quand d’autres proposent de jeter ses os au fond du fleuve – est un jeune homme trop sérieux de dix-sept-ans, un grand échalas admis à l’École navale de Brest au titre d’étranger. »
Patrick Deville, Équatoria, Points, 2013 p. 14 (Seuil, 2009).
La lecture : Ce « est » est un être qui nous fait basculer, nous lecteurs oisifs, du présent au passé en un tour de phrase. Il n’est pas pris dans son emploi auxiliaire, Deville lui donne un rôle de baguette magique, qui nous fait voyager dans le temps aussi vite qu’il est lu.
En résumé : « En 2006, la dépouille de Savorgnan de Brazza est transférée d’Alger à Brazzaville. Un transfert très controversé puisque cet explorateur, considéré par certains comme un héros, a aussi ouvert la voie à la colonisation française en Afrique. Patrick Deville a suivi ce convoi, traversant le continent africain. Dans ce carnet de voyage, il retrace son parcours, revisite l’histoire de l’exploration et de la colonisation de l’Afrique et dresse le portrait de personnages hors du commun. » (l’éditeur)
À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, retrouvons Édouard Glissant, qui écrivait à 20 ans, Laves, dont voici un extrait :
Or je suis dans l’histoire ce monstre jusqu’à la moindre moelle de sureau. Séculairement installé : en ce midi que je disais fort comme l’ignorance : elle roule en moi ses graviers. J’attends, mangeaison du poème, les roses Oui
je suis morcellement
dans la musique
nocturne !
Homme Coulie marin Mer mousse Ah ! la rosée de mes cheveux que tu as crus une poussée de coraux morves Non pas voix mais rumeur Forée bâtie Les nègres
non pas tués incinérés décapités mais lynchés Je circule dans les houilles Ma force plaquée aux forces ! (Des amuseurs et voici qu’ils se lèvent ! Un beau scandale ! Au nom ici du démarquage poétique, et pour témoigner d’une splendeur morale. Je m’oblige dès lors à saluer : l’homme, ce lumineux désir de chant. Vocatif, trop.)
Édouard Glissant, Le sang rivé, Présence africaine, 2012, p. 28, [Laves (1948, Éléments, V)].

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville sur le travail de critique, et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, relisons Julien Gracq :

« Ce que je souhaite d’un critique littéraire — et il ne me le donne qu’assez rarement – c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture m’en dispense un plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Vous ne me parlez que de ce qui ne lui est pas exclusif, et ce qu’il a d’exclusif est tout ce qui compte pour moi. Un livre qui m’a séduit est comme une femme qui me fait tomber sous le charme : au diable ses ancêtres, son lieu de naissance, son milieu, ses relations, son éducation, ses amis d’enfance ! Ce que j’attends seulement de votre entretien critique, c’est l’inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux, et amoureux de la même manière que moi : je n’ai besoin que de la confirmation et de l’orgueil que procure à l’amoureux l’amour parallèle et lucide d’un tiers bien disant. Et quant à l’apport du livre à la littérature, sachez que j’épouse même sans dot.
Quelle bouffonnerie, au fond, et quelle imposture, que le métier de critique : un expert en objets aimés ! Car après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales, et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »
Julien Gracq, En lisant en écrivant, José Corti, 1980, p. 178-179
Et sur le distinguo entre le travail de critique sur le poème et sur le roman :
« Le mécanisme romanesque est tout aussi précis et subtil que le mécanisme d’un poème, seulement, à cause des dimensions de l’ouvrage, il décourage le travail critique exhaustif que l’analyse d’un sonnet parfois ne rebute pas. Le critique de romans, parce que la complexité d’une analyse réelle excède les moyens de l’esprit, ne travaille que sur des ensembles intermédiaires et arbitraires, des groupements simplificateurs tres étendus et pris en bloc : des » scènes » ou des chapitres par exemple, là où un critique de poésie pèserait chaque mot. Mais si le roman en vaut la peine, c’est ligne à ligne que son aventure s’est courue, ligne à ligne qu’elle doit être discutée, si on la discute. il n’y a pas plus de » détail » dans le roman que dans aucune œuvre d’art, bien que sa masse le suggère (parce qu’on se persuade avec raison que l’artiste en effet n’a pu tout contrôler) et toute critique recuite à résumer, à regrouper et à simplifier, perd son droit et son crédit, ici comme ailleurs.
Déjà dit, ainsi ou autrement, et à redire encore. »
D’autres extraits sur le site de l’éditeur José Corti.