[Congo, J-24] : l’homme, ce lumineux désir de chant

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, retrouvons Édouard Glissant, qui écrivait à 20 ans, Laves, dont voici un extrait :

Or je suis dans l’histoire ce monstre jusqu’à la moindre moelle de sureau. Séculairement installé : en ce midi que je disais fort comme l’ignorance : elle roule en moi ses graviers. J’attends, mangeaison du poème, les roses   Oui
je suis morcellement
dans la musique
nocturne !
Homme Coulie marin Mer mousse Ah ! la rosée de mes cheveux que tu as crus une poussée de coraux morves   Non pas voix mais rumeur  Forée bâtie  Les nègres
non pas tués incinérés décapités mais lynchés   Je circule dans les houilles   Ma force plaquée aux forces !   (Des amuseurs et voici qu’ils se lèvent ! Un beau scandale ! Au nom ici du démarquage poétique, et pour témoigner d’une splendeur morale. Je m’oblige dès lors à saluer : l’homme, ce lumineux désir de chant. Vocatif, trop.)
Édouard Glissant, Le sang rivé, Présence africaine, 2012, p. 28, [Laves (1948, Éléments, V)].

[Congo, J-25] : Gracq et le critique littéraire

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville sur le travail de critique, et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, relisons Julien Gracq :

« Ce que je souhaite d’un critique littéraire — et il ne me le donne qu’assez rarement – c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture m’en dispense un plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Vous ne me parlez que de ce qui ne lui est pas exclusif, et ce qu’il a d’exclusif est tout ce qui compte pour moi. Un livre qui m’a séduit est comme une femme qui me fait tomber sous le charme : au diable ses ancêtres, son lieu de naissance, son milieu, ses relations, son éducation, ses amis d’enfance ! Ce que j’attends seulement de votre entretien critique, c’est l’inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux, et amoureux de la même manière que moi : je n’ai besoin que de la confirmation et de l’orgueil que procure à l’amoureux l’amour parallèle et lucide d’un tiers bien disant. Et quant à l’apport du livre à la littérature, sachez que j’épouse même sans dot.
Quelle bouffonnerie, au fond, et quelle imposture, que le métier de critique : un expert en objets aimés ! Car après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales, et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »

Julien Gracq, En lisant en écrivant, José Corti, 1980, p. 178-179

Et sur le distinguo entre le travail de critique sur le poème et sur le roman :

« Le mécanisme romanesque est tout aussi précis et subtil que le mécanisme d’un poème, seulement, à cause des dimensions de l’ouvrage, il décourage le travail critique exhaustif que l’analyse d’un sonnet parfois ne rebute pas. Le critique de romans, parce que la complexité d’une analyse réelle excède les moyens de l’esprit, ne travaille que sur des ensembles intermédiaires et arbitraires, des groupements simplificateurs tres étendus et pris en bloc : des  » scènes  » ou des chapitres par exemple, là où un critique de poésie pèserait chaque mot. Mais si le roman en vaut la peine, c’est ligne à ligne que son aventure s’est courue, ligne à ligne qu’elle doit être discutée, si on la discute. il n’y a pas plus de  » détail  » dans le roman que dans aucune œuvre d’art, bien que sa masse le suggère (parce qu’on se persuade avec raison que l’artiste en effet n’a pu tout contrôler) et toute critique recuite à résumer, à regrouper et à simplifier, perd son droit et son crédit, ici comme ailleurs.
Déjà dit, ainsi ou autrement, et à redire encore. »

D’autres extraits sur le site de l’éditeur José Corti.

[Congo, J-26] : Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 26 jours, alors qu’un juge de la cour d’Appel de Lyon invente la nationalité « arabe »…

Nous reviennent en mémoire les mots de Mahmoud Darwich : « la terre nous est étroite », Darwich disparu il y a cinq ans, poète palestinien qui avait passé plus de trente ans de sa vie en exil [Papalagui, 10/08/08]. Nous restons avec ses « pains de mots », comme l’avait écrit Aimé Césaire [Papalagui, 20/04/08], mots qui font écho à d’autres poètes à travers le temps, les mots longue distance, tels ceux de René Char, dans Le marteau sans maître (1934) :

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens deci delà quelques fragments décharnés
Au bout de combat sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agnonie soumise, fin grossière.

[Congo, J-26] : Pourquoi ne pas s’utiliser à exister ?

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 26 jours, tournons-nous une nouvelle fois vers le poète congolais Sony Labou Tansi (1947-1995) :

« Si vide il y a, pourquoi ne pas essayer d’y mettre quelque chose ? Pourquoi ne pas s’utiliser à exister ? L’homme est trop beau pour qu’on le néglige. C’est vrai que je ne parle pas du petit collectionneur de plaisirs, ni du petit monteur de vins, ne de l’encaisse-opinions, ni du brouteur de slogans, ni de la machine à calculer les races. Je ne parle pas du truand culturel, ni du délinquant idéologique, ni du drogué tiers-mondiste. Je ne parle pas du candidat au néant. Je parle du volontaire. Volontaire, parce qu’en fait, la mention d’humain est à tel point crasseuse qu’elle n’appartient qu’aux volontiers. Volontaire à la condition d’humain. Qui veut ? Mais surtout, qui dit mieux ? »

Introduction du recueil Ici commence ici, Sony Labou Tansi, éditions Clé, Yaoundé, 2013 (lire la critique de Tanella Boni, Africultures, 8/05/13).

Poète qui se demandait aussi [Papalagui, 01/08/13] : « Tu veux ? / Nommer le monde avec moi / Remplir chaque chose de la douce aventure de nommer… »

Poète qui confiait à à l’éditeur Bernard Magnier (Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, Le Seuil, 1985, p. 27) : « J’ai l’ambition horrible de chausser un verbe qui nomme notre époque ». Car « L’art de nommer est d’abord avant tout art de ton ».

[Congo, J-27] : Le sound system c’est beau comme un camion

Say Watt ? expo à La Gaïté lyrique, devenu « le lieu des cultures numériques », sur le sound system, où comment faire retentir dans une institution culturelle les formes images et son d’une contre culture née en Jamaïque quand un camion chargé d’enceintes pour concert de rue ambiançait tout un quartier. L’ancêtre du reggae. Jusqu’au 25 août 2013.

On y voit aussi Babylon, film de 1981 de Franco Rosso, l’histoire d’un sound system et d’un DJ dans le Londres fin des années 70, début des années 80. Avec Brinsley Forde (Aswad), musique de Dennis Bovell.

BABYLON from psychomafia on Vimeo.

« L’albatros » traduit en créole de l’île Maurice

Sur sa page Facebook Poezi Metis, Michel Ducasse, poète mauricien né en 1962, propose une traduction en créole de L’Albatros, de Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal, 1859) :

Tradiksion enn poem Charles Baudelaire, « L’albatros » (ki dan so seleb rekey « Les fleurs du mal »).

zwazo albatros

Souvan, pou pran nisa, bann marin dan bato
Trap zwazo albatros, ki plane lor lamer
E swiv, dan enn ti-poz pares kouma matlo
Lakok pistas ki glis-glise lor vag lanfer

Letan fini donn zot detrwa kout’pie lor plans
Tou bann lerwa lesiel, golmal, mari dekon
Pa sove, nek bouz fix, dan enn move silans
E les zot gran lezel trene kom zaviron

Get kouma li paret dan pins sa vwayazer
Ki fek-la ti gayar, get kouma li boufon !
Matlo bril so labek ki nepli dan lezer
Lot imit so bataz, deklar kaspat lor pon

Enn poet li parey ar zwazo albatros
Kan li defie siklonn, laper fizi saser
Me dan sagrin lavi, ler li glise lor ros
Akoz so bel lezel, li tase lor later…

à comparer avec la version originale :

L’albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

[Congo, J-29] : la guerre rend les pays difformes (données de 2002)

Planisphère de la mortalité par guerre qui représente la proportion de morts par pays attribués à la guerre et aux conflits armés. Les données sont de 2002, année où l’on estime que la guerre fit 172 000 morts à travers 80 pays, dont, pour l’Afrique devenue difforme sur cette représentation, la République du Congo, la Somalie, le Burundi, Soudan.

Le projet Worldmapper a créé près de 600 anamorphoses mondiales montrant les données sociales, économiques et de la santé. Le contenu des cartes est en rapport avec les objectifs du Millénaire pour le développement, en 2015, programme de l’ONU dont le slogan est « Éliminer la pauvreté c’est possible ».

 

A Tottenham no street art

« Tottenham est l’un des quartiers les plus pauvres d’Europe. C’est là, dans le nord de la capitale britannique, qu’éclatèrent les graves émeutes raciales de l’été 2011. C’est là aussi que, grâce aux artistes de rue, cette zone qui broie du noir peut rêver en couleurs. D’où l’émotion qu’a provoqué la disparition d’une œuvre murale intitulée No Ball Game (« ballon interdit ») signée du célèbre plasticien anglais Banksy. » La suite de l’article de Marc Roche sur Le Monde, 5/08/13.