Glissant massacré dans une performance qui nous laisse K.O.

En cette Nuit blanche 2013, la Maison de la poésie, de Paris, est plongée dans le noir pour une soirée intitulée pompeusement « Words of Edouard Glissant ». Il nous a été promis, selon le programme, que : « À partir de multiples sources sonores, entretiens, débats publics, colloques, émissions de radio et de télévision auxquels Édouard Glissant a participé de 1950 à 2009, la performance sonore et visuelle de Doctor L restituera sur la scène de la Maison de la Poésie le caractère profondément vivant et oral de l’écriture de l’auteur. La pensée du tremblement se mêlera aux créations sonores et visuelles de Doctor L, en présence, sur scène, du musicien nigerian Kiala Nzavotunga. Une production de l’Institut du Tout-monde et de l’Agence à Paris, avec le soutien du Fonds de Dotation agnès b. »

Sur un écran, une vue générale de Saint-Pierre (Martinique), sous la menace d’un volcan. L’image est traitée, vieillie, tachée d’une frise rouge sur sa base. Derrière l’écran, en fond de scène, sous une fumée pulsée, deux personnes debout. Un DJ (Doctor L alias Liam Farrell) fixe l’écran sur son revers, en surplomb. L’autre est au pupitre (Kiala Nzavotunga). Une petite lumière éclaire un papier.
Une musique de bruit et de fureur se propage jusque sous nos pieds, par ses vibrations lourdes, et nous, pauvres spectateurs, sommes pris dans la nasse des sons, grandes vagues de basses synthétiques, musique électro, genre hybride aux sonorités épaisses. Kiala Nzavotunga entame : « J’appelle créolisation, des contacts de cultures en un lieu donné du monde… » à peine entendu. Esprit de Glissant, où es-tu ?
Pendant une heure au moins [j’ai quitté la salle avant de succomber lamentablement, lorsqu’il ne restait plus que quelques spectateurs clairsemés] l’écran passe les mêmes séquences répétées jusqu’à saturation : un pitt ou combat de coqs ; un damier, c’est-à-dire une danse de combat née de l’esclavage ; des coupures de presse  sur le « manifeste de l’OJAM », l’ Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique, mouvement anti-colonial de 1962, avec ce slogan en banderole «La Martinique aux Martiniquais»; des Algériens contrôlés dans une rue de Paris, sans doute la même année, à moins que ce soit un soir d’octobre 1961 ; le président De Gaulle juché sur sa DS cabriolet lors d’une visite à Fort-de-France, accompagné par une bande son qui pousse un « cocorico » appuyé et grotesque ; des gravures sur la martyrologie des plantations, avec toujours ces frises rouge sang.
Pourquoi cette accumulation répétitive de figures de combat datées de l’esclavage et des années 60 anti-coloniales ? Pourquoi une photo de Glissant jeune est devenue matériau à malaxer, scindé en deux images verticales se chevauchant ?
En fond sonore, les extraits d’un entretien de Pierre Desgraupes qui interroge Édouard Glissant à propos de son premier roman La Lézarde, prix Renaudot (émission de télévision Lectures pour tous). La vidéo-mix ne nous dit pas que nous sommes le 3 décembre 1958. Même les questions sont passées en boucle, répétées à l’infini, voire… ralenties : « Écrivez-vous parce que vous êtes Antillais ? Pourquoi écrivez-vous en français ? Vous ne pensez-pas qu’une littérature de langue antillaise aurait les mêmes chances qu’une littérature de langue française ? On a dit que votre livre était un roman poétique, est-ce que vous pensez que c’est vrai ? »
Ce mixage est un saccage. Un abîme de savoirs, de démarches, des questionnements de Glissant tout au long de sa vie, une poétique s’est abîmée dans la confusion d’une pseudo création vidéo, hypnotisée par un seul temps, comme un clou fixerait une pensée plaquée au mur du temps, au cœur des années 60, déployant sa cadence et sa cacophonie arrogante comme exercice de style, mais quel style ? Au lieu de Relation, s’expose l’entre-soi, au lieu de la pensée du tremblement se répand une vibration outrancière, au lieu du Tout-monde opère la cave moisie d’un registre factice. Comme si la pensée de Glissant s’était figée, arrêtée, fossilisée à une antillanité une fois pour toute. Or, elle a évolué, s’est transformée et nous a transformé dans une vision du monde en expansion, en beauté, en Relation.
L’écoute devient vite harassante, la forme agace, le fond est un tissu troué d’icônes clichés, le public s’est commué en un chapelet de corps debout qui fuient, esquivent un ensemble d’images, de sons et de paroles triturés comme matériau quelconque, mais toujours inlassablement répétés, alors que la pensée de Glissant était en mouvement permanent, en circulation incessante, en tremblement… Chez le poète pas de lecture univoque mais plurielle.

Et quand l’écran affiche cette fenêtre typique d’un Mac (qui pilote le vidéo-projecteur) à la dérive : « Prière de brancher le cordon d’alimentation de l’ordinateur », et que la fenêtre en question reste ainsi exhibée comme entrailles d’un opéré pendant plusieurs longues minutes qui ajoutent à l’accablement général, que le DJ a laissé choir de sa table de mixage un quelconque instrument de torture, et bien là on est comme liquéfié… et l’on prend la fuite.
Reste la consolation d’un livret distribué à l’entrée de la Maison de la poésie : « Utopie de la ville et du musée. L’espace et le temps », extraits choisis de conversations de Glissant (1928-2011) avec Hans Ulrich Obrist, critique d’art né en 1968, historien et commissaire d’exposition influent. Cruelle ironie après cette « performance » (éprouvante) de temps suspendu, arrêté, figé : la réflexion (stimulante) de Glissant porte sur un projet de Musée martiniquais des arts et des Amériques (M2A2), un « musée archipélique » (aujourd’hui avorté) et singulièrement sur « la représentation du temps dans les musées ». À cette performance vidéo fixiste « Words of Edouard Glissant », l’intéressé lui-même semble répondre que le temps ce n’est pas rien, et plus encore : le temps des Amériques est cyclique et multiple.

Citons Glissant (enfin !) :
« Pendant longtemps l’histoire de la Martinique se résumait à la liste de ses gouverneurs, comme s’il n’y avait rien d’autre que cela. Nous avons eu, en quelque sorte, une perte de la mémoire historique. Mais pour lutter contre ce phénomène, nous avons été obligés – en particulier dans mon cas, dans mon œuvre littéraire – de « sauter de roche en roche dans ce temps incertain ». Par conséquent, nous n’avons pas une vision linéaire du temps, d’un temps qui s’écoule. C’est pourquoi je dis souvent que nous n’aurions pas pu écrire À la recherche du temps perdu de Proust, cette énorme architecture, bien construite, bien pyramidale, qui part ainsi et qui aboutit au présent. Je dis que notre temps, nous ne l’avons pas perdu, parce que nous ne l’avons jamais eu. Les peuples du Brésil, de la Caraïbe, des îles, et même les peuples latino-américains, ont été spoliés de leur temps. Et par conséquent, nous sommes obligés de le reconstituer de manière chaotique, en allant d’ici à là, en « sautant » de cette manière. C’est un temps qui n’est plus linéaire. »  

Des extraits publiés en novembre 2002 dans la belle revue d’Agnès B. pilotée par Christopher Yggdre, et qui porte le nom de… Point d’ironie. Ces propos de Glissant nous rappelle un superbe chaos-opéra de janvier 2007 (interprété improvisé justement dans la galerie d’Agnès B., rue Dieu, à Paris, [cf. Papalagui, 20/01/07]) où quelque deux cents personnes captivées avaient assisté à la lecture par Glissant lui-même de ses poèmes, assis à 78 ans au milieu de la scène, vêtu d’une chemise blanche et d’un gilet noir, accompagné en musique et chants par Bernard Lubat, « artiste-œuvrier-tôlier », et ses chanteurs et musiciens : Beñat Achiary, Fawzi Berger, Nathalie-Dalilà Boitaud, Isabelle Loubère, Fabrice Vieira. C’était tout à fait réussi cet enchevêtrement de poèmes, vocalises, musiques, lectures à plusieurs voix, plusieurs langues, enchevêtrement qui donnait une image sonore de la beauté du chaos. Juste avant, nous avions pu écouter en français et en arabe, Abdelawahab Meddeb, et en français et en islandais Thor Vilhjalmsson.

C’était donc ça, cette performance chaos d’une Nuit blanche 2013, à la Maison de la poésie, cette perte de temps colossale dans son grand ratage temporel : faire advenir la nostalgie de l’homme de 2007, d’une pensée en mouvement qui avait le talent de nous faire percevoir le chaos du monde dans sa beauté.

Aux Francophonies en Limousin…

Aux Francophonies en Limousin, festival de théâtre qui présente une très belle programmation cette année, on ne compte aucun artiste africain empêché pour refus de visa. Assister le même soir au Marivaux de Jean-René Lemoine, Le Jeu de l’amour et du hasard, avec une langue qui va du précieux de l’imparfait du subjonctif jusqu’au créole pour les apartés au public, apprécier cette nouvelle génération de comédiens haïtiens qui vient à la scène comme des morts de faim, qui font aimer le théâtre comme personne puis courir voir dans un genre radicalement différent Et si je les tuais tous madame ? d’Aristide Tarnagda (déjà remarqué cette année au TNP de Villeurbanne dans Une saison au Congo de Schiaretti), où la question Partir ou Ne pas partir est pulsée dans un brûlot de gorge chanté à saturation dans le temps étiré de l’heure d’un feu rouge, c’est éprouver l’urgence de l’exil, alors que cela fait longtemps que l’on désespère l’Europe et Lampedusa, sinistre cimetière où agonisèrent humains, de tous genres, sexes, âges, espoirs et leurs vies qui vont avec.

Dans ma boîte aux lettres, le livre « Exil »

De retour du Congo, je trouve dans ma boîte aux lettres le livre Exil, de Jacob Ejersbo, dans une traduction du danois par Hélène Hervieu, édité par Galaade qui écrit : « Dans la lignée d’aussi prestigieux écrivains de l’Afrique qu’Hemingway, Conrad ou Blixen, une œuvre puissante qui se démarque de la littérature danoise et de celle consacrée à l’Afrique. »

Donc, si j’en crois l’éditrice Emmanuelle Colas, un belle expérience de lecture en perspective, résumée ainsi :

« Fille d’immigrés britanniques, Samantha grandit à Tanga près de l’océan, entre un père ancien agent des forces spéciales, qui loue désormais ses services aux despotes locaux, et une mère qui s’abîme dans l’ennui et l’alcool. Arrivée à trois ans en Tanzanie, Samantha ne connaît pas son pays natal. Blanche et habituée à fréquenter les lieux privilégiés des occidentaux et des riches africains, elle parle le swahili et côtoie les Tanzaniens. Adolescente, son corps et ses désirs sont ceux d’une femme, mais ses parents et ses professeurs la voient encore comme une enfant. Samantha ne trouve sa place nulle part. Livrée à elle-même, elle risque sa peau dans les premiers apprentissages du sexe, de l’alcool et de la drogue. Où peut-elle aller, elle qui n’appartient à aucune terre – sinon vers l’inéluctable.… »

 

Le destin en puzzle

À Montparnasse, au milieu de la foule, un homme assis sur un pouf rouge compose un puzzle de mille pièces. L’homme est habillé d’un costume bien mis. Il dispose patiemment un élément après l’autre sur la toile, indifférent au bruit ambiant.

Comme un essaim affairé, la multitude ne voit pas l’homme. Déjà deux grands agrégats sont terminés, posés debout contre le kiosque à journaux.

Les milliers de fourmis humaines ne le savent pas : leur trajectoire est entre les mains de l’homme. Car c’est l’homme du puzzle qui compose la grande symphonie du destin.

Le retour du zombie (utopie triste)

Les morts aux trousses… ou comment un artiste fait une recherche en arts plastiques sur les zombies dans le film d’horreur américains. Réponse de Karim Charredib sur Radio Thésards avec sa thèse (Les Zombies et le Visible : ce qu’il en reste), entre esthétique et politique sur le corps funambule du zombie, entre pratique artistique et pensée du cinéma : le zombie est une « forme de chaos dans la profondeur de champ », une « survisibilité » en quelque sorte, « une occupation de l’espace filmique (…) objets impossibles dans le cinéma. Qu’est-ce qu’on en fait, où est-ce que ça va ? » Utopie triste d’un « changement possible qui ne se fait pas et devient à travers l’horreur sa propre parodie ».

La femme, l’argent et l’homme africain

Vu le film Hyènes de Djibril Diop-Mambety (Sénégal, 1991) à l’Institut français du Congo et sa beauté théâtrale, burlesque et tragique, à l’esthétique puissante, à l’humour chaleureux, adaptée de la pièce de Friedrich Dürrenmatt La Visite de la Vieille Dame, qui raconte le retour vengeur au pays natal, Colobane, trente ans après en avoir été bannie, de Linguère Ramatou (Ami Diakhate), milliardaire et archiputain, Médée et Méphistophélès faustien, village auquel elle offre la fortune contre la peau de son ancien amant (Dramaan Drameh, interprété par Mansour Diouf), responsable de son exil, lorsqu’à 17 ans elle était enceinte de lui. Un conte philosophique cruel sur la corruption et la lâcheté collective.