Dans un ciel au faste enivrant

A Saint-Malo la lune répand sa toison de lumière argentée.
Loin de tout chromo prémédité, nous émerveille la vision d’un paysage en bleu nuit incarné par les brise-lames qui offrent leur nudité impériale au ressac attendu, à ses reliefs puissants et réguliers. Tout n’est qu’ombres et éclats de clarté dans un jour qui ne finit pas, un jour-nuit suspendu à nos regards ébahis par ce dessin moiré quand se distinguent autour de l’astre nocturne Vénus et Jupiter.

De rares étoiles complètent cette voûte aux couleurs chaudes et profondes, d’un noir de nuit qui nous enveloppe comme un manteau protecteur.
Dans la fraîcheur bienfaitrice d’un moment de mai, dans ce ciel au faste enivrant – avec Véga qui scintille en son pointillisme vivace, et vers le Sud, très haut dans le ciel cet astre rouge nommé Arcturus –  traverse alors un goéland encore en vol malgré l’heure tardive, comme un parafe signé de son geste altier à la beauté gratuite.

Mais quelle étoile s’est éteinte au-dessus de Palmyre ?

Laszlo Krasznahorkai, comment dit-on « lauréat » en hongrois ?

Ce n’est ni Maryse Condé ou Alain Mabanckou, ni Mia Couto ou Hoda Barakât, mais le Hongrois László Krasznahorkai… remarqué il y a peu pour son adaptation au cinéma du film Le Cheval de Turin, réalisé par Béla Tarr…

L’écrivain hongrois Laszlo Krasznahorkai a reçu mardi soir à Londres le Man Booker International Prize 2015, décerné tous les deux ans à un auteur vivant pour des œuvres publiées en langue anglaise ou traduites en anglais.

« J’espère avec ce prix rencontrer de nouveaux lecteurs dans le monde anglophone », a déclaré à l’AFP le romancier à l’issue d’une cérémonie organisée au Victoria & Albert Museum.

Dans son discours de remerciement, Laszlo Krasznahorkai, âgé de 61 ans et récompensé pour l’ensemble de son œuvre, a cité l’écrivain Franz Kafka, le chanteur Jimi Hendrix et la ville japonaise de Kyoto comme sources d’inspiration.

Très connu en Allemagne et en Hongrie, Krasznahorkai est l’auteur de Tango de Satan (1985), qui a été adapté au cinéma, La Mélancolie de la résistance (1998) et Seiobo There Below (2008).

Parmi les auteurs récompensés avant lui par le Man Booker International Prize, prix littéraire cousin du prestigieux Man Booker Prize britannique, figuraient notamment l’Américain Philip Roth (2011) et la Canadienne Alice Munro (2009).

Source : AFP, Londres.

« Je suis arabe car je parle arabe… (Mahmoud Darwich)

« Je suis arabe car je parle arabe. Quant à mon appartenance à la nation arabe, quant à savoir si elle est fondée d’aspirer à l’unité, c’est une tout autre question. Je suis arabe, et ma langue a connu son plus grand épanouissement lorsqu’elle était ouverte sur les autres, sur l’humanité tout entière. Parmi les éléments de son développement, il y a le pluralisme. C’est ainsi que je lis les siècles d’or de la culture arabe. A aucune période de l’Histoire nous n’avons été totalement repliés sur nous-mêmes, comme certains voudraient nous voir aujourd’hui. Il n’y a pas de ghetto dans mon identité. Mon problème réside dans ce que l’Autre a décidé de voir dans mon identité. Je lui dis pourtant : voici mon identité, partage-la avec moi, elle est suffisamment large pour t’accueillir ; et nous, les Arabes, nous n’avons eu de vraies civilisations que lorsque nous sommes sortis de nos tentes pour nous ouvrir au multiple et au différent. Je ne fais pas partie de ceux qui souffrent d’une crise d’identité, ni de ceux qui ne cessent de se demander : qui est arabe ? Qu’est-ce que la nation arabe ? Je suis arabe parce que l’arabe est ma langue, et, dans le débat en cours, je mène une défense acharnée de la langue arabe, non pour sauvegarder mon identité, mais pour mon existence, ma poésie, mon droit de chanter. »

Mahmoud Darwich, « Qui impose son récit hérite la Terre du Récit », Entretien avec le poète libanais Abbas Beydoun, Al-Wasat (Londres), N° 191, 192, 193, septembre-octobre 1995. Repris dans Mashârif (Haïfa-Jérusalem), n° 3, octobre 1995, traduit en français par Elias Sanbar pour le recueil La Palestine comme métaphore, Actes Sud, coll. Babel, 2002, p. 36.

« J’aime la poésie parce qu’elle nous fait don d’une force…

« J’aime la poésie parce qu’elle nous fait don d’une force, même fictive. Pourquoi le geôlier ne chante-t-il pas ? Le captif chante parce qu’il est seul avec lui-même, alors que le geôlier n’existe qu’avec l’autre qu’il garde. Il veille tant à l’isolement du captif qu’il en oublie sa propre solitude. » Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore, Entretiens traduits de l’arabe par Elias Sanbar et de l’hébreu par Simone Bitton, Actes Sud, Babel, p. 31.

Du squatt à la scène, la vie des migrants sans-papiers

Devant le succès de la pièce 81 avenue Victor-Hugo, où jouent huit migrants sans-papiers, un spectacle mis en scène par Olivier Coulon-Jablonka, jusqu’au 17 mai, le théâtre de la Commune à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) la reprendra du 6 au 15 octobre prochains.

Ils travaillent et paient des impôts mais n’ont pas leur permis de travail. Malgré des marches de protestation, dans le vide, et des rencontres avec l’administration, leur situation ne semblait pas déboucher. Jusqu’au jour où un groupe d’hommes et de femmes de théâtre leur a proposé de raconter sur scène leur parcours migratoire et leur combat actuel. Et le public est au rendez-vous. Avec cet espace de dialogue, les migrants ont retrouvé une fierté, ils n’ont plus peur de circuler dans la ville.

Dans la saison théâtrale, le théâtre propose ainsi trois « Pièces d’actualité » c’est-à-dire des rencontres sur scène avec les habitants d’Aubervilliers, une commune où la moitié de la population est sans aucun diplôme, composée majoritairement d’employés et d’ouvriers, qui compte 34% d’étrangers contre 12% en Ile-de-France, selon l’INSEE.

« Les pièces d’actualité, ce sont des manières nouvelles de faire du théâtre, explique Marie-José Malis, directrice du centre dramatique national d’Aubervilliers. Elles disent que la modernité du théâtre, sa vitalité passent par ce recueil de ce qui fait la vie des gens, des questions qu’ils se posent, et de ce temps du monde, complexe, poignant, que nous vivons tous. Elles partent d’une population, et disent qu’en eux se trouvera une nouvelle beauté. »

Au sortir des 50 minutes de spectacle, l’émotion de tous est forte. Sur scène des sans-papiers, dans la salle des avec-papiers. Les premiers parlent, les seconds écoutent. Mais la parole des uns est mise en abyme et l’abîme est vertigineux. Ce sont des comédiens amateurs qui racontent leur vie d’avant le théâtre. D’ailleurs le théâtre n’est que l’un des instruments de leur lutte commencée il y a longtemps. Une lutte qui elle-même a été précédée d’une autre lutte, le départ, le déchirement d’avec la famille, le voyage à travers le désert pour les Africains ou à travers les mers pour tous. Leur lutte actuelle est menée pour obtenir des papiers. Ils travaillent et paient des impôts mais leur régularisation se fait attendre. Ils parlent et jouent leur vie sur scène au nom d’un collectif de 80 migrants qui squattent un ancien bâtiment de Pôle emploi. Cruelle ironie. Au mur, en belles couleurs, ce slogan : « Une vie, mille rêves. »

Cette expérience de théâtre renverse les frontières. Elle rend visibles des invisibles qui habituellement rasent les murs. Inza Koné : « Maintenant on nous montre du doigt ». Mais c’est pour les envier. Dans le groupe, d’autres aimeraient les imiter, aller sur scène. car l’espace théâtral dans la mise en scène très sobre d’Olivier Coulon-Jablonka focalise l’attention des spectateurs et concentre le propos des personnages sur les deux points essentiels : la géographie de leur exil et leur situation actuelle pour obtenir un permis de travail.

Dans la commune où ils ont trouvé un hébergement de fortune, un théâtre ainsi offre un espace hospitalier aux migrants sans-papiers d’un collectif qui lutte pour sa régularisation.Le théâtre de la Commune est une scène dramatique nationale, et, en l’occurrence, chacun de ces mots est à prendre dans un sens redoublé : ces huit-là passe du squatt à la scène, pour qu’un drame humain devienne drame théâtral pour un enjeu national, voire international.

Ce théâtre militant est particulièrement utile : il renverse les perspectives et les clichés. Des sous-hommes deviennent des sur-hommes en prenant la parole, en prenant d’assaut une scène de théâtre, en se faisant écouter, sans grandiloquence ni pathos mais avec justesse. En passant du squatt à la scène, ils ont retrouvé leur dignité perdue.

 

Mais où sont les frontières ?

« La frontière est mobile et à géométrie variable ;  en fait elle est partout mais sous des formes très différentes. L’expérience personnelle de la frontière se généralise donc tout en s’individualisant, qu’il s’agisse de recherche d’asile, de quête d’une vie meilleure, de tourisme, d’affaires, d’emploi transfrontalier… le franchissement de frontières concerne à un titre ou à un autre quasiment tout le monde et dans le monde entier. »
Mais où sont les frontières ?, Rubrique « Rebonds », Libération, 13 mai 2015, Anne-Laure Amilhat Szary et Frédéric Giraut, professeurs de géographie politique.

L’enfant à la valise

À 19 ans une passeuse répondant au prénom de Fatima traînait une valise rose à roulettes assez grande pour transporter du Maroc à l’Espagne via la ville frontière de Ceuta ce qu’elle devait remettre à un Ivoirien résidant dans l’archipel espagnol des Canaries et clairement visible par les rayons X du scanner d’un portique de la douane : un enfant noir de 8 ans qui dit, en français, comme une évidence, à l’ouverture de ladite valise rose : « Je m’appelle Abou ».

Tableau symptomatique de notre époque, « L’enfant à la valise » est l’histoire vraie rapportée par le quotidien El País et largement photographiée par La Guardia civil ne dit pas quelle est la marque de la valise ni si d’autres enfants sont déjà passés dans une malle au risque de s’asphyxier.

La valise rose est la version de poche des passe-frontières. On connaissait le camion frigorifique ou le conteneur comme ce 16 août 2014, en Angleterre, dans le port de Tilbury, dans l’embouchure de la Tamise, lorsque 35 migrants originaires du sous-contient indien dont sept mineurs ont été retrouvés dans un conteneur de bateau en provenance de Belgique. L’un d’entre eux était mort.

A Ceuta, la passeuse et le père ont été arrêtés et « mis à disposition de la justice ». Une juge d’instruction de Ceuta les accuse de « délit contre les droits des citoyens étrangers », avec la circonstance aggravante de mise en danger de la vie d’un mineur.

Abou a eu de la chance. Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger sur son aventure placée sous le signe d’un destin migratoire à la fois exceptionnel et terriblement prévisible.