Hommes debout, en pays dogon, en pays kanak

Vues les œuvres de François Uzan, mi bronze, mi végétal, dans une belle alliance des contraires, exposées à la Maison de Nouvelle-Calédonie, à Paris, dans la case des  » hommes debout « , sculptures aux regards convergeant vers un centre. Pour les curieux d’art contemporain, comme pour les curieux du Pacifique Sud, on recommande la visite de ce  » consulat culturel « , quartier de l’Opéra : c’est un voyage en raccourci, en concentré, en pays kanak, en pays calédonien, avec sa puissante symbolique.

Ces créations doubles me rappellent la rencontre d’Amahigueré Dolo, à Ségou (Mali), il y a sept ans. Sculpteur dogon, Amahigueré travaille des bois morts, comme le kaïcedra qu’il va chercher de l’autre côté du fleuve Niger. Avant de se mettre à l’œuvre, il laisse faire les termites qui impriment sur le bois leurs parcours canulaires. En langue dogon,  » Amahigueré  » signifie  » Dieu fasse qu’il tienne debout « .

Le Musée du Quai Branly présente le 9 septembre ce livre Voyage à Bandiagara, de Ferdinando Fagnola, récit d’un voyage d’exploration oublié…

Mot des éditeurs (Musée des Confluences, Lyon, Officina Libraria s.r.l., Milan) :

 » Cet ouvrage retrace le récit de deux longs voyages, celui de Louis Desplagnes en 1904-1905 et celui que Ferdinando Fagnola entreprit à plusieurs reprises sur les traces de l’explorateur français entre 1978 et aujourd’hui.
Au début du XXe siècle, Desplagnes fut le premier Européen à explorer minutieusement le Pays Dogon. Son voyage de plus de 2 800 km le mena de Tombouctou aux Falaises de Bandiagara, puis du lac Faguibine à Bandiagara.
Desplagnes en rapporta plus de 500 photographies qui pour la première fois documentaient les danses, les masques, la vie quotidienne et la culture matérielle des Dogon. En 1907, il publiait à Paris un livre intitulé Le Plateau Central Nigérien, rapidement oublié, aussi vite que son auteur, mort prématurément au début de la Première Guerre mondiale.
Au cours de ce voyage légendaire au Pays Dogon, Desplagnes avait rédigé deux journaux (le Carnet de route et le Cahier de notes) et dressé de nombreuses cartes géographiques; c’est en suivant les indications des manuscrits de Desplagnes, qui sont ici publiées pour la première fois, que Ferdinando Fagnola a réussi à reconstituer et à reparcourir l’itinéraire de l’explorateur français, confrontant les lieux, l’architecture et les mœurs avec un décalage de 100 ans.
Le voyage de Desplagnes en 1904-1905, celui de Leo Frobenius entre 1907 et 1909, celui de Michel Leiris en 1931, de Denise Paulme et Deborah Lifchitz en 1935, les nombreux voyages de Marcel Griaule jusqu’en 1954, et ceux de Ferdinando Fagnola, répartis sur 25 ans entre 1984 et 2009, s’entremêlent presque naturellement dans cet ouvrage.
Au-delà du récit d’un voyage d’exploration oublié, cet ouvrage est une vivante introduction à la culture dogon, à l’art, aux rites, à la culture matérielle, mais aussi à la géographie d’un lieu dont le charme a agi sur tous ceux qui se sont intéressés à l’Afrique et à sa culture.
Le livre comporte une contribution de Geneviève Calame-Griaule qui analyse les mots dogon cités dans l’ouvrage de Louis Desplagnes.
Architecte à Turin, Ferdinando Fagnola a été à l’initiative de l’exposition « Africa: capolavori da un continente » qui s’est tenue à la Galleria d’Arte Moderna de Turin en 2003-2004.  »

 

 

Nuit d’été loin des Andes…

La pièce se joue au théâtre des Déchargeurs à Paris, chaque lundi, jusqu’au 14 décembre.

Notre avis : Susana Lastreto sait jouer finement du théâtre, de ses codes, du lien avec le public. C’est une jolie jouissance joviale et joyeuse d’un jeu par-delà les cordillères.

L’histoire :  » Une femme, drôle, un peu excentrique, raconte avec humour son voyage depuis son pays d’origine  et l’apprentissage d’une nouvelle vie (Susana Lastreto). Une bandonéoniste l’accompagne (Annabel de Courson) :  son chat, dit-elle… Réflexion sur l’exil et ses multiples visages, sur le temps qui passe… et tentative de répondre à quelques questions philosophiques : qu’ont en commun la Cordillère des Andes et les dents, Bertin Poirée et le métro Châtelet, un ancien ministre de la Culture de la République Française et Van Gogh ?  »
La mise en scène : Susana Lastreto, la musique : Annabel de Courson.

Planter un arbre, manger la plage, dévorer Proust

Exercice d’arithmétique : 1 + 1 = 2. Soit : 1 arbre + 1 euro = 2 Folio. Simple, non ?

Traduction : on achète 2 Folio, 1 euro est reversé par l’éditeur à l’ONG Planète pour planter 1 arbre au Mali.

Lu dans le quotidien Ouest-France, le 2 septembre, ce communiqué de presse :

 » Jusqu’au 15 octobre, les éditions Folio s’engagent à reverser 1 euro à l’ONG Planète urgence pour la reforestation du Mali, à chaque fois qu’un lecteur achètera deux livres. Pour rester  » écolo-solidaire « , Folio réédite l’ouvrage de Giono, L’homme qui plantait dans les arbres . Texte intégral en ligne, ici.

Version animée avec la voix profonde de Philippe Noiret (extrait) :

DVD ici.

Exercice de français : « Qu’avez-vous fait de vos vacances à Cabourg ? « , la question de la maîtresse de cours élémentaire, exercice de tout préalable scolaire, ne fait pas que des heureux. Ceux qui ont vu leurs camarades partir et revenir plein de souvenirs, n’ont pour toute ressource leur imagination ou une petite honte poisseuse.

Pour Proust, c’était plutôt facile : son premier voyage à Cabourg, il l’a fait à 10 ans accompagné de sa grand-mère pour soigner son asthme…

Les enfants du Secours populaire qui ont bénéficié de l’opération « les oubliés des vacances » ont eu de la chance.  » L’Eté des bouquins solidaires  » a bénéficié à plus de 5 500 enfants de la région parisienne. Un communiqué des éditions Rue du monde nous apprend qu’ils ont été réunis sur les plages de Cabourg, journée qui s’est achevée par la remise d’un livre… Pour deux livres achetés, un livre était offert à un enfant privé de vacances.

C’est la sixième année que cette solidarité par les livres était organisée. Bravo ! Gageons qu’après la plage, ils dévoreront Proust ou… qu’ils planteront des arbres.

Nous sommes tous des lutteurs africains

Au festival de le rue Léon (Paris, quartier de la Goutte d’Or), on ne va s’ennuyer samedi 5 à partir de 18h. Les organisateurs qui s’ennoblissent de la belle formule  » Nous sommes tous des Africains « , nous promettent une démonstration de lutte sénégalaise avec la participation de Tapha Gueye (photo Penthionet.com), le Tigre de Fass, Rock M’Balack, Modou Lo, Commando et Mamadou Ali N-D.

Qu’on se le dise…

 

 

La  » fragilité  » du livre en Calédonie

Coup d’ouest annoncé sur le livre à Poindimié. L’ouverture du rendez-vous du livre en Nouvelle-Calédonie (SILO), en Province Nord, ce 3 septembre, sera marquée par les conclusions d’une étude du cabinet Tertius, commandée par le gouvernement local, qui tire la sonnette d’alarme sur la politique du livre sur le Caillou.

La présence d’un poète haïtien (James Noël), d’un auteur de polar parisien (Jean-Hugues Oppel) et d’une romancière québécoise (Madeleine Monette), annoncés à la télévision par le responsable du Salon, Christophe Augias, directeur de la bibliothèque Berheim, risque de passer au second plan, malgré les nécessités et les appétits de la population.

 » Des auteurs livrés à eux-mêmes, une édition en grande difficulté car atomisée et peu qualifiée, une distribution fragile et trop concentrée sur Nouméa, une filière globale non structurée « , présente Claude Paquin, consultant de cette agence d’ingénierie culturelle.

Détaillées dans Les Nouvelles Calédoniennes, les conclusions de l’agence, qui a une vingtaine d’années d’expérience, vont sans doute remuer le cocotier au  » pays du non-dit « .

 » Le frein majeur pointé par les consultants, écrit notre confrère Sylvain Amiotte, qui cite l’étude, et donc celui où l’effort des collectivités doit se concentrer, est la « très grande fragilité » du secteur de l’édition calédonienne, dont « l’existence même est en danger, surtout ces dernières années, à l’exception de la BD, des ouvrages pratiques et de photos ».

« Quarante éditeurs, c’est beaucoup trop pour un territoire de 250 000 habitants. Le ratio est dix fois plus élevé qu’en Métropole », relève Claude Paquin, consultant pour Tertius, qui préconise de conforter « quelques éditeurs qui ont de vrais projets éditoriaux (…) sans toutefois condamner les nombreux auteurs qui n’éditent qu’eux-mêmes ».A défaut d’identifier les raisons de la crise, Tertius préconise, tout bonnement une loi de pays, pour poser « les objectifs et les moyens d’une politique partagée en faveur du livre et de l’accès aux savoirs ». Cette politique « à long terme » s’appuierait sur un service dédié au gouvernement et sur un « conseil consultatif du livre »

Claude Paquin l’a d’ailleurs noté : « Dès qu’un point lecture ouvre en Brousse, il y a du monde. Dans les CDI (Centres de documentation des établissements scolaires), le fonds local est le plus demandé par les jeunes. » Avec une affiche plus relevée encore il y a deux ans, Hienghène avait réussi à mobiliser les lecteurs.Parions qu’à Poindimié le SILO fera le plein jusqu’au 7 septembre, tant l’appétit de lecture dans le pays est grand, car  » ventre affamé n’a point d’oreilles « .

Pour suivre, un coup de blog sur A quoi rêvent les laveuses, en direct livre from Poindimié.

À l’école, après le  » tout- français « …

Outre-mer, la rentrée scolaire se conjugue à tous les temps, passé, présent et futur…

Sans insister sur la Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna (année scolaire 2009, du 19 février au 11 décembre), les Polynésiens comme les Réunionnais sont rentrés depuis quelques jours déjà. A la veille de la rentrée dans l’Hexagone et aux Antilles, à une semaine de la rentrée scolaire en Guyane, à une dizaine de jours de la rentrée à Saint-Pierre et Miquelon, signalons la sortie de l’ouvrage Vers une école plurilingue dans les collectivités françaises d’Océanie et de Guyane, sous la direction de Jacques Vernaudon et Véronique Fillol (L’Harmattan).

Ce recueil, qui résulte d’une rencontre de professionnels de l’éducation et des langues à Nouméa en 2007 à Nouméa, est présenté ainsi par l’éditeur :

 » Les collectivités françaises d’Océanie et de Guyane comptent plus de soixante-dix langues au total parlées sur l’ensemble de leur territoire, dont une cinquantaine reconnues comme  » langues régionales de France « . Certaines de ces langues sont progressivement intégrées dans les programmes d’une école outre-mer, héritière du modèle éducatif national, qui prônait le  » tout-français « . Cet ouvrage dresse un état des lieux des actions menées dans ces collectivités en matière d’enseignement plurilingue depuis une trentaine d’années.  »

Un classique : Tintin, mais en créole mauricien !

Qu’on nous raconte pas zistoir… Créole et BD font des petits, et tout le monde semble s’y retrouver. Dernier né : Le secret de la Licorne, le onzième de la série des aventures de Tintin (cru 1943, comment pouvait-on sortir un album de BD en 43 ? Hergé travaillait pour le quotidien bruxellois Le Soir qui publia en épisodes La Licorne à partir de l’année précédente). Le secret a maintenant son appellation contrôlée créole : Bato Likorn so sékré, et en créole mauricien s’il vous plaît !

Les collectionneurs ne seront pas les seuls heureux dans cette zistoir…

Les éditions Casterman et les ayants droit d’Hergé font grimper le compteur des traductions des aventures de Tintin à… 91 langues !

A noter, en 2003, la traduction en tahitien du Crabe aux pinces d’or :

Un autre éditeur, réunionnais, Epsilon, lui se frotte les mains. Pas seulement parce qu’un  » Tintin en créole c’est une reconnaissance pour le créole « , comme nous l’avait confié son directeur, Eric Robin, au dernier Festival de la BD d’Angoulême, mais aussi parce que les ventes décollent. Et c’est Tintin qui tire vers le haut l’édition locale. Un Tintin qui s’ajoute aux deux titres d’Epsilon en créole réunionnais, publiés en novembre 2008 (tirage de lancement de 4 000 exemplaires), avec pour figures centrales… Tintin et le kapitène Sounouk ! Tintin au Tibet (1960, 20e album de la série), est traduit par André Payet, Tintin péi Tibé. Les Bijoux de la Castafiore, (1963, 21e de la série) sont devenus sous la plume de Robert Gauvin… Le kofré bijou la Kastafiore. 

La littérature pourrait aussi s’y intéressée. Avec Bato Likorn so sékré, pour la première fois, un écrivain (et pas seulement un créoliste) traduit Tintin.

Hors de l’océan Indien, Shenaz Patel (photo signée Thomas C. Spear, d’Île en île) est moins connue pour ses écrits en créole (Nouvelles de l’étrange,Voyages, Investigations) que pour son dernier et très beau roman, Le silence des Chagos (L’Olivier, 2005). Dans une langue à la poésie mélancolique et mélodieuse, Shenaz Patel épouse la destinée tournentée, humiliée du petit peuple de l’archipel des Chagos, qui depuis 1971 est dévolu à l’errance par déportation, autchtones interdits de séjour dans leur île natale, pour cause de géopoitique entre Britanniques et Américains (mon nom est Diego Garcia, île porte-avions militaires).

Pour Shenaz Patel :  » Cela me semblait aussi important pour faire avancer la langue créole, et il me semble que donner voix en créole à un « classique » aussi populaire que Tintin pouvait contribuer à cela mieux que bien des discours. Et le pari a été de mettre en place une graphie qui offre la plus grande lisibilité tout en respectant l’intégrité du créole en tant que langue à part entière. C’est un peu ma contribution au long débat sur la graphie à être adoptée pour le créole. »

« L’artisanat mauricien pourrait lui aussi en bénéficier. Depuis le début des années 70, une tradition récente s’est affirmée : la fabrication de maquette de bateaux. Et parmi eux, des maquettes de trois-mâts, typique fin de l’Ancien Régime, dont les noms nous rapprochent de la Licorne : le Superbe, l’Audacieux, le Fougueux, etc. Un parallèle que cite La librairie du soleil (La Réunion), à propos de Bato Likorn so sékré :
 » Un album plus que réjouissant, dont le thème principal (les bateaux anciens) rappelle le savoir-faire mauricien dans le domaine des maquettes de bateaux. Pour le reste, gageons que le capitaine Haddock apprécierait la saveur nouvelle qui lui est ici mise en bouche ! « Saveur, saveur, c’est d’ailleurs dans Le Secret… que le capitaine Haddock chante :  » Et Yo ho ho ! Et une bouteille de rhum !  »  D’Epsilon à Steven Spielgerg… On remarquera que la version en créole mauricien du Secret de la Licorne sort l’année au Spielberg a tourné l’adaptation de l’album d’Hergé. Sortie prévue en 2011. Patience !A parier que Tintin au Congo ne sera pas traduit de sitôt. Pour cause de racisme, depuis 2005, les librairies anglaises le déplaçaient au rayon… adulte. « Un bandeau rouge entoure la BD et met en garde le public qu’il s’agit d’une édition destinée aux collectionneurs. Elle prévient en outre que le contenu de la BD date de 1931 et qu’il contient des stéréotypes susceptibles de choquer les lecteurs d’aujourd’hui », précisait la Fondation Hergé.Déplacé en Angleterre, relégué en Enfer à New-York… Tintin vient d’être retiré des rayons de la librairie municipale de New-York. Les mécènes lui reprochent de véhiculer une image dégradante des Noirs, traités de singes, décrits comme paresseaux et idiots. (New-York Times du 29/08/09). Retiré et placé en  » Enfer « , pièce réservée aux livres interdits.

Bonne rentrée !

Le pays des hiragana tourne la page

Le Japon existe-t-il ? Après la victoire écrasante de l’opposition centriste ce dimanche aux élections législatives, après 54 ans de règne des conservateurs sur la deuxième économie du monde, c’est une volonté de changement manifeste.

 » Selon les premières estimations publiées par les médias, le Parti démocrate du Japon (PDJ) obtiendrait entre 298 et 329 sièges sur les 480 de la Chambre des députés, infligeant une cuisante défaite au Parti Libéral-Démocrate (PLD-droite), le tout-puissant parti conservateur, qui ne récolterait qu’entre 84 et 131 sièges. «  (Le Monde).

Mais les premières estimations ne disent rien de l’influence de l’Espagnol Alberto Torres Blandina, lauréat en 2007 du prix international de la nouvelle pour Le Japon n’existe pas, publié en français chez Métailié en 2009. Le héros de Torres Blandina est un balayeur d’aéroport qui devise sur un postulat qui a fait ses preuves, et que peu osaient proférer avant lui :

 » Le Japon n’est qu’une façade. Une opération marketing comme une autre. On l’a inventé pour vendre de la technologie et ça a marché. Made in Japan est aujourd’hui le meilleur label pour vendre une voiture ou un téléviseur. « 

Rappelons qu’un autre écrivain assez peu suspect de nationalisme, le ci-devant citoyen américain Dany Laferrière, avait surpris (une nouvelle fois) son monde avec une vision inédite de l’archipel avec son roman au titre à en faire tenir coi plus d’un : Je suis un écrivain japonais (Grasset, 2008).

On nage en plein surréalisme… d’autant que le futur Premier ministre, le chef du parti aujourd’hui majoritaire à la Chambre des députés, M. Yukio Hatoyama, crocodile de 62 ans, surnommé E.T., a promis de « construire une société fraternelle et mener une politique basée sur l’amour ».

Après la victoire écrasante de PDJ, preuve supplémentaire que la littérature n’est que pays du mentir-vrai, rien ne nous empêche de nous considérer, plus que jamais, comme  » écrivain japonais dans un pays qui n’existe pas « .

(Pour ce qui est du tout nouveau Laferrière, L’énigme du retour, nous en parlerons très bientôt, dans une chronique entière tellement c’est beau).