l’hospitalité selon un poète omeyyade

L’hospitalité selon Miskīn al-Darāmī, poète irakien, mort en 708 :

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طَـعـامي طَعام الضَيف والرَّحْلُ رَحْلُهُ

ولم يـُـلْهــنــي عـنـه غـزالُ مُـقَـنَّـعُ

أَحــدثــه إِن الحَــديــثَ مـن القـرى

وَتــعــرف نـفـسـي انـه سـوف يـهـجَـعُ

Mon repas est le repas de mon hôte, ma demeure est la sienne,

Même une jolie gazelle voilée ne me détournera pas de mon devoir,

Je parlerai à mon hôte, pour l’aider à trouver le sommeil,

Ainsi mon âme saura qu’il s’est endormi.

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cité et traduit de l’arabe en français par Xavier Luffin dans Poètes noirs d’Arabie, « Une anthologie (VIe-XIIe siècle) », Editions de l’Université de Bruxelles, 2021.

clair de lune

月光に一つの椅子を置きかふる

gekkō ni hitotsu no isu o oki kafuru

Au clair de lune

je tourne

une chaise

Takako Hashimoto (1899-1963)

橋本 多佳子

Haïjins japonaises, Anthologie, Traduction, choix et préface par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku, édition bilingue japonais français, La Table ronde 2008, Points, 2010, p. 67

L’ÉTRANGER

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?

— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

— Tes amis ?

— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

— Ta patrie ?

— J’ignore sous quelle latitude elle est située.

— La beauté ?

— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

— L’or ?

— Je le hais comme vous haïssez Dieu.

— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, 1862

Rien n’est Vrai… mais sa parole demeure

Le poète est mort

Rien n’est Vrai tout est vivant

Sa parole demeure

Edouard Glissant est mort à Paris le 3 février 2011.

Le poète, philosophe et romancier du Tout-Monde, de la Relation et de la créolisation avait intitulé l’une de ses dernières conférences, en 2010, « Rien n’est Vrai, tout est vivant », avec un V majuscule à Vrai, soulignant ainsi l’absolu du concept, mais la relativité du vivant.

« Rien n’est Vrai, tout est vivant ». La formule est belle comme un poème, obscure comme une question philosophique nouvelle ou en gestation, encore inexprimée.

« Je suis tout à fait d’accord que c’est à peu près incompréhensible, disait Glissant, mais c’est à première vue seulement. Il y a là de quoi non seulement constituer l’épine dorsale d’un poème, mais aussi la réflexion d’une philosophie. »

Onze après la mort du penseur martiniquais, le « vivant » n’a jamais été autant en question. Réchauffement climatique, biodiversité en danger, planète malade… l’urgence s’est imposée. Lire en particulier l’essai de Séverine Kodjo-Grandvaux, Devenir vivants, Philippe Rey, 2021.

Glissant notait ce distinguo : « Le vivant est toujours créole, il rejoint sa diversité. Le Vrai hésite au bord des fleuves et des mers, dehors la ligne de ce qui naît. Nous avons tant eu besoin du Vrai quand nous ne savions ni ce qu’est une frontière ni ce que font deux saveurs. »

Dans cette conférence – quelquefois absconse – et les propos qui ont suivi – plus éclairants -, soulignons quelques questions clés.

« Y-a-t-il un Vrai comme absolu que nous devons accepter ? Y-a-t-il un Vrai comme absolu qui nous trompe ? Ces questions qui se posent à propos du « Vrai » majuscule ne se posent pas à propos du vrai (petit v) qui concerne les choses concrètes quotidiennes. »

et plus loin :

« Nous n’avons pas d’angoisse de la connaissance du vivant sauf lorsqu’il s’agit de notre propre corps et que nous nous posons des questions. Mais nous avons une angoisse de la connaissance du Vrai en tant qu’absolu. Car nous nous demandons si ce vrai entant qu’absolu ne nous dirige pas sans que nous le sachions. »

enfin :

« Ma position est que l’Absolu du Vrai est menaçant parce qu’il ne conçoit pas le mélange et que l’absolu du vivant est fantastique parce qu’il ne se conçoit pas sans mélange. »

Intégralité de la conférence « Rien n’est Vrai tout est vivant » et des discussions ici :

Ce dialogue instauré par le poète philosophe entre Vrai et vivant, entre un concept et une notion philosophiques, est traversé par d’autres concepts que l’on trouve développés dans La philosophie de la Relation (mot majuscule), « poésie en étendue », Gallimard, 2009 : pensées archipélique, de l’essai, du tremblement, des frontières, de l’errance, des créolisations, de l’imprévisible, de l’opacité du monde, de la trace…

Dédicace de l’auteur au lecteur

Jacques Abeille en son nuage de pierre

L’écrivain Jacques Abeille est mort le 23 janvier 2022, à l’âge de 80 ans. Il laisse une œuvre considérable où le rêve le dispute à un imaginaire flamboyant. Son Cycle des contrées réédité par les éditions Le Tripode après une vie éditoriale chaotique est marqué par un roman majeur Les jardins statuaires.

Dans cette fable épopée un voyageur découvre une contrée où les jardiniers font pousser des statues. Ou plutôt, ils les élèvent comme des organismes vivants mus par leur propre logique interne. C’est un livre prodigieux d’imagination où le style développe une phrase d’une grande beauté, le lecteur y est pris comme dans un lasso géant pendant plusieurs centaines de pages…

Extrait des Jardins statuaires (Folio, p. 129-130) :

— Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses.

Je fis une autre observation encore.

— On dirait que vos statues n’ont pas de socle.

— En effet, elles n’en n’ont pas. Lorsque nous les plantons, elles ont des racines comme toutes les statues. Une statue sans racines, cela n’existe pas. Mais les nôtres ont ceci de particulier qu’elles passent leur croissance à résorber leurs racines. Et nous savons qu’elles ont atteint leur pleine maturité quand plus rien ne les rattache au sol.

Il parut réfléchir un instant aux propos qu’il allait prononcer et continua :

— Il est arrivé qu’en se polissant par-dessous, la pierre parvienne d’elle-même à si bien réduire tout ce qui pourrait la rattacher au sol qu’elle s’envole.

— Comment ? m’exclamai-je.

— C’est la vérité pure. La forme nuageuse atteint si bien la perfection qu’elle se confond en elle et que l’on voit soudain s’élever dans les courants ascendants de l’air chaud un nuage de pierre qui va rejoindre les vapeurs célestes.

— Et, ajouta mon guide, lorsque ces nuages parviennent à une certaine hauteur dans le ciel, le gel les fait éclater. Ils choient donc en fragments lumineux que le frottement de leur chute consume et réduit en poudre. Cette pluie très douce tombe, portée par le vent, sur d’autres domaines. Elle se mêle au terreau des plates-bandes comme un levain merveilleux. Les statues, cette saison-là, sont vaporeuses.

Je les regardais à tour de rôle l’un et l’autre, mon guide et le doyen. Ils semblaient penser avec beaucoup de rigueur et d’attention à ce qu’ils venaient de dire et j’aurais pu croire que, de leurs yeux levés, ils suivaient au loin l’évolution de l’un des nuages dont ils venaient de me parler.

Pour étonnante que paraisse cette histoire, je n’ai jamais osé douter de sa véracité ; je sais trop bien qu’il est dans la nature de la pierre de se détacher du sol. Et, plus tard, je me rendis compte que c’était là une façon encore d’entendre la sentence laconique : « Si on brise la statue, on ne trouve rien ; elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »