Geneviève Moll, journaliste littéraire (1942-2011)

La journaliste et biographe Geneviève Moll est décédée ce matin dans un hôpital normand, a annoncé France Télévisions où elle avait passé 26 ans de carrière.

Née en 1942, elle fait ses débuts à la télévision à Antenne 2, devenue France 2, dans l’émission « Aujourd’hui Madame », comme reporter puis chroniqueuse littéraire. Elle intègre en 1981 la rédaction d’Antenne 2, en tant que grand reporter au service Culture et Société, service qu’elle dirigera sept ans plus tard.

Geneviève Moll a notamment occupé les fonctions de rédactrice en chef du journal de 13 heures avant de retourner diriger le service Culture, puis de prendre sa retraite en 2007.

Parallèlement à son activité de journaliste, elle a écrit plusieurs biographies : Yvonne De Gaulle (1999), Françoise Sagan (2007) et François Mitterrand (1995). France Télévisions a salué dans un communiqué cette « grande figure de la rédaction de France 2« . (AFP)

Recommandé : Haïkus de Sôseki

Pour faire passer une suspension à un croc de boucher, la posologie recommandée est l’administration de quelques haïkus… Et tout rentre dans l’ordre !

Ce petit livre édité par Picquier, présente une sélection de haïkus parmi les 2 500 que Sôseki (1867-1916) écrivit sous l’ère Meiji. Parmi ceux-ci, le tout premier du recueil :

Mon amour a la couleur de la nuit

Couleur des ténèbres

Que vient visiter la lune

ou celui-là :

Ombre sur l’herbe douce

Le rêve du chien endormi s’élève

Comme une brume légère

C’est un superbe petit ouvrage (dont malheureusement la reliure laisse les pages s’envoler au fil de la lecture) à la traduction assurée par Élisabeth Suetsugu, qui offre pour le prix d’un poche (8 €), de magnifiques reproductions de kakémonos (peintures pendues au mur).

L’occasion de fureter pour dénicher d’autres kakémonos qui bien qu’antérieurs à l’ère Meiji, pourraient sans doute convenir à Sôseki, telle cette Courtisane lisant un livre (artiste Anonyme, vers 1660, Kakémono, encre, couleurs et or sur soie, calligraphie de Moshio :  » Qui êtes-vous galant homme? – Même si cette ébauche imparfaite représente un amant inconnu, les pinceaux espiègles laissent deviner votre visage. « ) :

À un croc de boucher

« Noël étant par définition une nuit triste pour les fauchés il s’agit de passer ce cap de la façon la plus joyeuse possible, principalement en se soûlant la gueule pour trois jours, ce qui est relativement facile avec la prolixité des orgies populaires, et le mieux est de grimper à la foire de Pigalle, cette immense attraction quasi gratuite où toujours l’inattendu arrive, plus intéressante en cela que celle du Trône qui attend le printemps pour s’épanouir, moment où il fait meilleur pour prendre la route que de rester en ville. »

Jean-Paul Clébert (photos Patrice Molinard), Paris insolite, « Roman aléatoire », Attila, 2009 p. 129 (Denoël, 1952, 1ère éd.)

Paris insolite, Photo © Attila / Agnès et Laurence Molinard

Photo © Attila / Agnès et Laurence Molinard

et p. 146 : « À Paris, la faim prend des proportions gigantesques, parce qu’on sent les victuailles, ce mot atroce si proche d’entrailles, derrière chaque mur, derrière chaque fenêtre, entassées, rangées, étiquetées ou dispersées, abandonnées, gâchées. Une des principales attirances de l’affamé est celle des menus crochés à la vitre des restaurants, qui le captent, de loin, de l’autre côté de la rue, l’aimantent, le rivent oculairement à leur lecture lente, et qui sont de véritables poèmes, poésie pure, vivante, charnelle, les vocables et expressions ne parlant plus à l’âme mais à l’estomac, leur rythme ne contractant plus la matière grise mais la moelle épinière et les sucs gastriques, et dont la répétition à voix haute n’est plus tonalité illusoire mais fluidité salivante et humectante. »

On décale en 2012 ?

Un pompier vend le calendrier de fin d’année aux passants.

Son collègue intervient : « On décale ! »

Autrement dit : On part en intervention.

Origine de l’expression selon Wikipédia : « À l’époque des premiers véhicules à moteur, plutôt que de démarrer les moteurs à la manivelle, les engins étaient garés en marche arrière sur une rampe et maintenus en place par une cale ; il suffisait alors d’enlever la cale — de « décaler » — pour que l’engin descende la rampe, l’élan permettait de démarrer le moteur. Une autre explication plus ancienne découle de l’utilisation initiale de pompes tirées par des chevaux : Ceux-ci étaient en permanence attelés à la pompe qui était calée pour parer aux mouvements des chevaux. Au moment du départ, il suffisait d’enlever les cales, de décaler. »

Un « décalage » qui me fait penser à [Rec], film espagnol de 2007  de Paco Plaza et Jaume Balagueró (terriblement efficace), où l’horreur le dispute à l’épouvante, alors que le début est un banal direct d’une journaliste dans une caserne de pompiers… (le dernier film de Jaume Balagueró, Malveillance sort ce 28 décembre)

Alors… on décale en 2012 ?

Recommandé : Habibi, de Craig Thompson

Édité par Casterman : حَبِيبِي

Voir Entretien avec Craig Thompson sur XeroXed.be. Réalisé antérieurement à Habibi, il donne néanmoins des orientations de travail reprises d’album en album, comme le choix du noir et blanc, de l’espace graphique dans la page ou sa lecture du Petit Prince (personnages, désert, fable philosophique), qui a de belles résonances dans Habibi.

Page 24, la mer de sable et un navire où se sont réfugiés Dodola et Habibi (édition allemande : « Flottant sur une mer de sable ») :

On reviendra sur l’usage et l’ampleur de la langue arabe dans ce roman graphique à l’ambition affirmée, mais il est certain de San Francisco au pays tchouktche, via les Arabies, qu’on s’en réjouit…

 

États généraux du multilinguisme (Guyane, 14-18 décembre 2011)

par culture-gouv

Voir les douze vidéos.

Écouter sur RFI La danse des mots d’Yvan Amar, toutes qualités de langues : Ces langues qu’on parle outre-mer et Histoire et réalité du créole réunionnais.

Et les émissions Paris-sur-Mer, de Radio Ô (conception et entretiens Dominique Roederer) sur ces États généraux du multilinguisme.

Un kanji de l’année, un lien et Glissant

Après un séisme meurtrier, après Fukushima, le caractère japonais (kizuna), qui signifie « lien », a été choisi par l’Association pour l’examen des capacités en caractères chinois pour devenir le kanji de l’année 2011, nous apprend le site Japanvibes, qui publie une photo du temple bouddhique de Kiyomizu-dera, où a été annoncé la nouvelle :

Selon Philippe Pons, envoyé spécial du Monde à Kyoto : « Sur les 500 000 propositions soumises à l’Association, 12 % ont fait du « lien » le symbole de l’année 2011 (…) L’idéogramme de l’année est une tradition récente. Elle remonte à 1995, après un autre drame : le séisme de Kobe (6 500 morts). Cette année-là fut choisi « tremblement ». Pour le supérieur du Kiyomizu, Seihan Mori, « toute reconstruction passe par le lien ».

Ce kanji de l’année nous rappelle le souvenir d’Édouard Glissant, disparu cette même année 2011, un 3 février, dont la Philosophie de la Relation était l’un des engagements cardinaux. Nous lisons p. 72 de cet essai publié chez Gallimard en 2009 : « Les poétiques relatent, elles ne racontent pas, elles disent. La Relation se renforce quand elle (se) dit. Ce qu’elle relate, de soi-même et pour soi-même n’est pas une histoire (l’Histoire), mais un état du monde, un état de monde. Les histoires des peuples en sont partout les reflets consécutifs. La relation n’est pas le récit, et cet état du monde n’est en rien le révélé d’une fiction. Nous tremblons à le penser.

Il se réalise alors que la Relation n’a pas de morale, elle crée des poétiques et elle engendre des magnétismes entre les différents. »

La Relation, le tremblement… tout serait-il contenu dans un kanji de l’année 絆 (kizuna), qui fait lien et donc fait sens ?

 

Le 20 décembre… 1848

« La Fête Kaf ou Caf’ – fête des Cafres – fête du 20 desamb, fête du 20 décembre 1848, fête de la liberté… est célébrée à La Réunion presque comme une fête nationale. A cette occasion, les Cafres (les Noirs descendants d’anciens esclaves), les Malgaches, les Comoriens, les Indiens, mais aussi les yabs (les petits blancs des Hauts), ainsi que les zoreils (les métropolitains) se retrouvent le temps d’une journée pour commémorer à l’unisson l’abolition de l’esclavage. »

La suite sur Linfo.re

Leonardo Padura, prix Carbet de la Caraïbe 2011

L’Homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura (éditions Métailié, traduction remarquable de René Solis et Elena Zayas) vient d’être récompensé à Cayenne (Guyane) du 22e Prix Carbet de la Caraïbe, présidé jusqu’à sa mort le 3 février dernier par Édouard Glissant.

Cette distinction s’ajoute aux trois autres reçues cette année, le Prix des librairies Initiales (en littérature étrangère), le Prix Roger Caillois (littérature latino-américaine), l’élection du Meilleur roman historique par le magazine Lire.

Dans une recension des raisons qui ont conduit le jury a décerné à Leonardo Padura le prix, Patrick Chamoiseau écrit une véritable plaidoirie, pour admirer la « lucidité » d’une « voix de l’intérieur » qui n’a pas choisi « les possibles de l’exil « , « cette voix qui s’empare d’une des idéologies du XXème siècle, non pour en articuler une critique postérieure et facile, mais pour montrer combien elle a constitué le lieu même du plus beau des soleils et de la pire des ombres, et combien elle a façonné les faces contemporaines les plus visibles et les plus invisibles de notre Caraïbe :
cette dérive d’une belle générosité érigée en système de pensée, ou pensée de système, et à laquelle Edouard Glissant a opposé une poétique du tremblement et de la relation, se retrouve au cœur de ce roman, entre Staline et Trotski. »

Ce prix Carbet de la Caraïbe est pour Patrick Chamoiseau « une somptueuse occasion d’un salut à Cuba, au Cuba de nos plus beaux espoirs, au Cuba de nos justes et profondes inquiétudes, au grand Cuba de nos attentes, et de nos exigences, à ce Cuba qu’il nous appartient d’exhorter, de soutenir et de construire ensemble. »

 

Papalagui a évoqué précédemment la sélection du Prix Carbet de la Caraïbe, le Prix Roger Caillois, le prix des librairies Initiales, le critique dans le quotidien canadien Le Devoir, l’optimisme de Padura à la Foire du livre de Hanovre, une admiration personnelle, Les Brumes du passé, précédent roman de Padura. Sur le site des éditions Métailié, lire le portrait que lui a consacré Philippe Lançon.

Nous avions rencontré Leonardo Padura lors de son voyage à Paris pour la présentation de son roman L’Homme qui aimait les chiens :

 

PRIX CARBET 2011
DECLARATION DU JURY

Le roman que le jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-monde a décidé d’honorer cette année, illustre plusieurs des préoccupations de celui qui fut notre président durant plus de 20 ans, et auquel cette 22ème édition rend un hommage où le sentiment de l’irremplaçable et l’infinie reconnaissance, tiennent des places égales ;
Edouard Glissant aurait aimé entendre cette voix qui s’empare d’une des idéologies du XXème siècle, non pour en articuler une critique postérieure et facile, mais pour montrer combien elle a constitué le lieu même du plus beau des soleils et de la pire des ombres, et combien elle a façonné les faces contemporaines les plus visibles et les plus invisibles de notre Caraïbe :
cette dérive d’une belle générosité érigée en système de pensée, ou pensée de système, et à laquelle Edouard Glissant a opposé une poétique du tremblement et de la relation, se retrouve au cœur de ce roman, entre Staline et Trotski, leurs soldats et leurs chiens, ouverte en plein cœur du Cuba d’aujourd’hui, sur les défaites et les réalités humaines les plus sensibles, les plus tragiques, les plus irrémédiables et les plus rémanentes ;
Dès lors,
CONSIDERANT que sans haine ou autre acrimonie, le romancier a su dresser le compte de ces erreurs, de ces excès et absolus aveugles qui n’en finissaient pas de se durcir de mensonges en mensonges, d’aller aux trahisons et à la vilénie, de fréquenter la peur, et l’usure des illusions devenues mécaniques, jusqu’à constituer des perversions quasi inéluctables ;
CONSIDERANT qu’il a su affecter un talent des plus exceptionnels à la description d’un assassinat dont la force symbolique apparaît sans limites, éclaboussant toutes les îles, toutes les âmes, et tous les continents ; un assassinat où les bourreaux et les victimes, directes ou indirectes, relevaient des mêmes rêves et des mêmes mensonges, des même élévations et de l’abîme d’une même défaite qui nous concerne tous ;
CONSIDERANT qu’il a su conserver son lieu incontournable, et que c’est au plus quotidien de son île qu’il dissèque le grandiose mensonge, les paysages de ses lentes perversions, et qu’il installe tout cela dans le tragique indémêlable de ses personnages, nous démontrant ainsi que les rêves et les échecs, les stérilités et les brusques jaillissements, ont constitué des volontés, des ardeurs, des destins et des hommes, et que tout cela a fondé un pays, Cuba, une nation considérable, Cuba, tout autant chahuté par ce qui provient du fond de son histoire que par ce que lui ont asséné les vieux vents, les cyclones, les idéologies, tous ces cataclysmes qui sont d’une même violence ;
CONSIDERANT que la dénonciation des pensées de système est ici radicale, sans que jamais ne se voient désertés l’élégance du verbe, la pertinence des explorations existentielles, l’éclat de la métaphore, les détours très subtils du dévoilement qui ne se formule pas, et la beauté — la beauté littéraire, la beauté signifiante — qui terrasse un à un les chiens des certitudes et le troupeau des absolus ;
CONSIDERANT à quel point la grande Histoire rejoint l’intime, combien la grande espérance peuple les désespérances, et combien le crime sordide se nourrit d’une noble illusion, et combien tout cela transformé en système ne fleurit qu’en erreurs, petites fatalités, certitudes sans sortie et vérités empoisonnées ;
CONSIDERANT combien le brassage alterné des histoires, des époques et des lieux, se retrouvent à convoquer le monde dans la matière la plus déterminante de l’île, et combien la dérive d’un écrivain raté qui symbolise Cuba, se conjure, et se dépasse, dans l’ironie d’une narration tout à fait exemplaire ;
CONSIDERANT combien la réalité cubaine est soumise aux acuités d’une vigilance qui jamais ne renonce, et combien la critique de la soviétisation, des censures, des silences imposés, des empêchements, des manques et restrictions, ne déserte jamais une éthique élégante de la complexité, toute pleine de mesure et de délicatesse, tant et si bien que c’est juste la beauté implacable du refus qui souligne à jamais, et la condamne autant, l’irrecevable des renoncements ;
CONSIDERANT que cette voix provient de l’intérieur, qu’elle n’a pas choisi les possibles de l’exil, et que sa lucidité maintenue au cœur de Mantilla, dans une banlieue de la Havane, rejoint celles de Pedro Juan Gutierrez, de Wendy Guerra, Ena Lucian Portela, ou Nancy Morejon… ;
CONSIDERANT qu’il y a là comme un hommage rendu à des millions de morts, et à tout autant d’illusions, d’espoirs et de rêves échoués, et à toute une charge de souffrance et de sang, et cela sans qu’aucune aigreur ne porte atteinte à ce talent qui, par sa simple autorité, nous fait soleil et horizon, et nous laisse entrevoir le beau chant des possibles et la vigueur d’un devenir ;
CONSIDERANT ENFIN qu’il y a là une somptueuse occasion d’un salut à Cuba, au Cuba de nos plus beaux espoirs, au Cuba de nos justes et profondes inquiétudes, au grand Cuba de nos attentes, et de nos exigences, à ce Cuba qu’il nous appartient d’exhorter, de soutenir et de construire ensemble,
le jury
décerne
à la majorité des voix
le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-monde de l’année 2011 à

monsieur LEONARDO PADURA
pour son roman « L’HOMME QUI AIMAIT LES CHIENS »

Cayenne, le 18 décembre 2011.