Meilleurs vœux 2012 (Patrick Chamoiseau)

…inventez-vous des dieux qui vous laissent libres, des rêves qui vous élèvent, des peurs qui enseignent l’exigence, des peuples et des amis qui vous donnent l’exemple et le courage, parlez aux fleurs, aux rivières et aux vents comme si c’était vous-mêmes, regardez les hommes comme de petits soleils, ayez des émotions et des admirations, laissez-vous emporter par la bonté et le désir d’offrir, aimez ce qui est vivant qui rit, qui pleure, qui chante et chantez avec eux, ne soyez pas tendre avec votre corps, soyez bienveillant avec tout le monde, ne vous apitoyez jamais sur vous-mêmes, prenez la douleur comme un signe de vie, les ennuis comme l’écume de l’action, les larmes ne servent qu’à nettoyer les yeux et utilisez-les pour dégager votre cœur, dites-vous que personne ne peut rien pour vous, que personne n’est la cause de vos manques et souffrances, que vous êtes seul à décider si vous êtes du manger pour la mort ou manger pour la vie, créez-vous une richesse qui n’a rien à voir avec les biens de ce monde, faites battre votre cœur et votre esprit, aimez la solitude comme on va vers les autres, conservez le silence comme on prend la parole, tombez quand il le faut mais ne restez jamais à terre, changez tous les jours et restez ce que vous êtes dans ce changement qui va, cherchez chaque jour quelque chose à apprécier, quelque chose à célébrer, quelque chose à construire, là où il n’y a pas d’hommes soyez des hommes, là où il y a des hommes soyez des frères, là où il y a des frères soyez des pairs, soyez dans rien pour être dans tout, là où l’on prie écoutez ce qui monte, là où on ne prie pas voyez ce qui se fait, là où on aime aimez plus que tout le monde, là où on n’aime pas chérissez la beauté, gardez un œil sur vous, un œil qui doit vous trouver beau ! Faites de manière impeccable ce que vous pouvez faire, et ça vous le pouvez !… Et, je vous le dis, sacrés morpions : la mort n’aime pas ces manières-là !…

Adresse de Balthazar Bodules-Jules aux jeunes Drogués de Saint-Joseph
, extrait de Biblique des Derniers gestes, éditions Gallimard, 2003.

À venir : « Du tourment de langage à la pensée du Tout-langue »

La prochaine séance du séminaire de l’Insitut du Tout-Monde (animé par le philosophe François Noudelmann) accueille Lise Gauvin, mercredi 11 Janvier 2012, à 19 h, à la Maison de l’Amérique latine, Paris, pour une conférence intitulée : « Du tourment de langage à la pensée du Tout-langue ».

Professeur émérite à l’université de Montréal, Lise Gauvin a écrit de nombreux livres sur la francophonie et sur les enjeux culturels et linguistiques du français, notamment La Fabrique de la langue : de François Rabelais à Réjean Ducharme (Seuil 2004). Elle a entretenu un long dialogue avec Édouard Glissant, dont est issu L’Imaginaire des langues (Gallimard 2010) [Extrait à lire sur erudit.org]

Source : Institut du Tout Monde.

En Nouvelle-Calédonie, L’Ordre et la Morale attire les foules

Contrairement à l’Hexagone, où le film de Mathieu Kassovitz a été boudé (147 000 spectateurs en un mois), en Nouvelle-Calédonie « L’Ordre et la Morale fait salles combles », titre Les Nouvelles calédoniennes, samedi 31 décembre, avec « plus de 15 000 spectateurs » en deux semaines [soit plus d’un Calédonien sur six], depuis les premières projections grand public le 14 décembre organisées à Koné, La Foa et à Nouméa.

A titre de comparaison, le sixième épisode de Harry Potter avait attiré quelque 10 000 spectateurs, selon Douglas Hickson, propriétaire du Ciné-City (qui a refusé de projeter L’Ordre et la Morale). [Papalagui, 22/10/11]
« Nous avons beaucoup de demandes pour des diffusions en Brousse et aux Îles, précise Ludovic Courtois, gérant de Ciné Brousse, qui a acquis les droits du film de Mathieu Kassovitz. Certaines sont déjà calées, d’autres toujours en pourparlers. Les séances réunissent encore beaucoup de monde, les gens reviennent le voir aussi. Car ce film libère beaucoup de souffrance et permet de grands moments de partage. »

Les Passagers des vents (Haïti), Actes II & III

Premier papier d’une série sur la semaine, pour envisager 2012 sous les meilleurs auspices… A tous bonne année !

Des écrivains haïtiens, autour du poète James Noël, ont créé une résidence artistique et littéraire dans le Sud du pays, à Port-Salut. Première résidence du genre, Port-Salut – la bien nommée – pourrait devenir un pôle de décentralisation culturelle et une utopie.

Après une première résidence en avril, la seconde a ouvert ses portes au début du mois de décembre.

La deuxième résidence artistique et littéraire, « Les Passagers des vents », accueillait du 2 au 22 décembre Pia Petersen (Danemark), Tamara Suffren (Haïti), Wilfried N’Sondé (Congo-France) et un récidiviste : Mackenzy Orcel (Haïti).

La prochaine résidence se tiendra en janvier et accueillera Yahia Belaskri, Francesco Gattoni, Julien Delmaire, Georges Castera et Paolo Woods (autre récidiviste).

Voici le documentaire (12′) Haïti, pays réel, pays rêvé inspiré de l’ouverture de la résidence en avril 2011.

Cette année… Rabelais candidat à la présidentielle ?

Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal : les muetz ne parleront guières : les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que les malades.
Plusieurs moutons, boeufz, pourceaulx, oysons, pouletz & canars, mourront & ne sera sy cruelle mortalité entre les cinges & dromadaires.
Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.
[…]

Et regnera quasi universellement, une maladie bien horrible, & redoubtable : maligne, perverse, espoventable et mal plaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, & dont plusieurs ne sçau-ront de quel boys faire fleches, & bien souvent composeront en ravasserie, syllogisans en la pierre philosophalle & es aureilles de Midas. Ie tremble de peur quand ie y pense, car ie vous diz quelle sera epidemiale & lappelle Averroys vii colliget. faulte d’argent.

[François Rabelais, Pantagrueline Prognostication, détournement d’Almanach cité par François Bon, édition en ligne sur publie.net  et cité à nouveau dans Après le livre (Le Seuil), p. 185.]

Par ailleurs, selon un sondage Ifop à paraître dimanche dans le Journal du dimanche, à l’occasion du 10ème anniversaire de la monnaie unique, près des deux-tiers des Français (64%) se prononcent contre l’idée d’un abandon de l’euro et un retour au franc, tandis que 36% le souhaiteraient. [AFP] Libération nous confirme que « L’euro fête ses dix ans dans un climat de crise ».

Le dessinateur Bartik nous rappelle que certains vont rogner jusqu’à l’essentiel :

Une des solutions possibles : le retour de Rabelais… Rendez-vous le 22 avril et 6 mai 2012.

Faites-vous une toile : Bruegel, le moulin et la croix (film de Lech Majewski)

De la toile (Le Portement de Croix ou Montée au Calvaire) au film (Bruegel, le moulin et la croix) :

Une véritable expérience de cinéma. Plongé dans la toile, le spectateur vit la vie arrêtée en Flandres à la fin du XVIè siècle (Pays-Bas de l’époque). L’occupant espagnol fait régner la terreur. La population est quasi muette. Les quelques rares répliques des personnages tombent dans la gravité d’une narration suspendue à la démarche de Bruegel, peintre qui veut restituer le calvaire du Christ comme l’araignée déploie sa toile (une autre toile…).

La lumière choisie est exceptionnelle. Elle crée l’illusion que chaque scène se déploie comme une l’existence même, au ralenti, dans la profondeur mutique de pauvres hères occupés à évoluer dans un tableau. Qui anime tout cela ? Le peintre ? Le cinéaste ? Dieu ? Des conquistadors revenus du Nouveau Monde ?

Extatiques, nous sommes.

Après un film sur Basquiat, une très belle réussite de Lech Majewski (voir son site).

2011, un coup d’œil culturel dans le rétro…

Deux mille onze en hommage à Edouard Glissant, poète martiniquais du Tout-Monde, disparu le 3 février, 50 ans après son compatriote Frantz Fanon.
En révérence à Cesaria Evora, chanteuse du Cap-Vert, éteinte le 17 décembre.
2011, c’est un Printemps arabe, comme au festival d’Avignon avec la compagnie tunisienne Familia productions de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, Yahia Yaïch / Amnesia.
Et un autre Printemps d’anthologie, celui des poètes, en livre chez Bruno Doucey
ou en solennités officielles avec une plaque apposée au Panthéon pour Aimé Césaire, le « rebelle irrécupérable » selon Françoise Vergès.
2011, un festival de prix littéraires. À Eugène Nicole de Saint-Pierre et Miquelon, à Yahia Belaskri d’Algérie, au Cubain, Leonardo Padura pour l’excellent L’homme qui aimait les chiens (Métailié), au premier roman d’Alexis Jenni, L’art français de la guerre chez Gallimard.

2011 a son mot fétiche : le mot EXHIBITION.
Une année placée sous le signe de Vénus, en rappel à la Vénus hottentote, avec cinq spectacles au moins, en Avignon, à Marseille, à Paris. Plus une exposition d’expositions, au
musée du Quai Branly : Exhibitions, l’invention du sauvage.

2011 a son artiste atypique : Colonel Reyel, chanteur guadeloupéen de dansehall, un disque de platine, c’est-à-dire un gros succès de vente et quelques controverses.

Plus discret, l’Océan Indien s’est distingué par l’ouverture d’une librairie en plein quartier latin, et par une belle création théâtrale Moroni Blues avec sur la même scène le musicien mahorais Baco et l’auteur comorien Soeuf el Badawi.

Haïti a trouvé les moyens d’être présent pour la première fois à la Biennale de Venise et pour la première fois au Louvre grâce à Jean-Marie Le Clézio qui avait aussi invité les Chicanos et leurs drôles d’autos customisées.

En 2011, même les films ont fait leur cinéma. Djinn Carrenard né en Haïti, passé par la Guyane a créé la surprise avec un film à 150 euros, Donoma.

Quant au film de Matthieu Kassovitz, L’Ordre et la Morale,  sur le drame d’Ouvéa en 1988, il a été boudé par les Français de l’Hexagone, alors que tout le monde en parlait en Nouvelle-Calédonie, où il continue de faire salle comble, du moins pour celles qui veulent bien le projeter.

La poésie de la vie (Edgar Morin en Martinique)

Lu sur le site Inter-entreprises.com, du Conseil Régional de la Martinique un compte-rendu d’une conférence d’Edgar Morin, prononcée mardi 27 décembre. Le sociologue de la complexité (Science avec conscience, 1982) invité par Patrick Chamoiseau, dans le cadre des travaux du Grand Saint-Pierre, a évoqué la nécessité « d’entrer dans poésie de la vie » :

Le « monde s’achemine plutôt vers un progrès incertain (…) La mondialisation est un formidable accélérateur du phénomène. Que sera demain ? La réponse à cette question simple paraît d’autant complexe qu’elle doit mêler, doit « tisser ensemble » des éléments jusqu’alors pensés séparément. La crise actuelle est en effet multiforme : économique, mais aussi démographique, politique, psychologique…
D’où la nécessité de la métamorphose. Métamorphose de la pensée, de la communauté, du social, du vivre ensemble, de l’approche de l’environnement…
Le but ne peut plus être le bien-être, mais le bien-vivre. Ce bien-vivre nécessite de passer de la “prose de la vie”, c’est-à-dire se contenter d’effectuer ces tâches, ces actions, conduisant à occuper le temps et l’esprit, souvent sans y réfléchir, pour se concentrer sur la “poésie de la vie”, c’est-à-dire s’attacher en conscience à ce qui épanouit.
(…)
Selon Edgar Morin, pour la société, se mettre sur le chemin de la métamorphose, c’est s’éloigner des politiques d’exclusion pour privilégier celles “enveloppantes”, inclusives, qui crée l’attention à chacun et à tous.
Pour lui, le moteur est le principe d’espérance, cet espoir si puissant chez les jeunes, qui lève les peurs face au risque de la liberté. Il a été à l’œuvre dans le Printemps arabe…
Malheureusement, cette seule flamme n’est pas suffisante : il s’éteindra si elle n’est pas porté par une pensée. “S’il n’y a pas de pensée, les forces sociales ne sont pas capables de construire au-delà de la révolte » : c’est bien la démonstration qui en a été faire après les événements de 2009 aux Antilles-Guyane. »

Pour donner une idée des « relations de Relations » entre Edouard Glissant et Edgar Morin, citons Science avec conscience (Fayard, 1982) où Edgar Morin écrit :  « Le but de la recherche de méthode n’est pas de trouver un principe unitaire de toute connaissance, mais d’indiquer les émergences d’une pensée complexe, qui ne se réduit ni à la science, ni à la philosophie, mais qui permet leur intercommunication en opérant des boucles dialogiques. »

L’Outre-mer ? Un trucage post-colonial (Patrick Chamoiseau)

« Pour moi l’année des Outre-mer est une absurdité totale. D’abord je ne suis pas un « Ultramarin », et je refuse cette idée que l’on puisse mettre des peuples différents, avec tant de richesses, de potentialités, de pensées et de destins différents, dans un simple « Outre-mer ».
Par ailleurs, dans le mot Outre-mer, on installe la notion de centralité d’une métropole, c’est-à-dire l’irresponsabilité collective de tous ces pays qui ne peuvent pas décider et qui ne sont que des périphéries. Quand on met tout le monde dans le même sac, on nie la diversité de ces peuples, de ces nations et de ces visions du monde. Il faut donc absolument rejeter les termes d’Outre-mer et d’Ultramarin.
On voit bien que la situation est malsaine. Pourquoi les peuples dits d’Outre-mer ne sont-ils pas connus en France ? Car c’est cela l’idée. Les Français ne connaissent pas les peuples d’Outre-mer, donc on va les prendre comme à l’exposition coloniale et on va les agiter pour dire « voilà les peuples d’Outre-mer ». Pourquoi ne les voit-on pas ? C’est simplement parce qu’ils sont dans l’irresponsabilité collective. Et lorsqu’un peuple ne rayonne pas, qu’il n’est pas en relation avec le monde, qu’il ne dispose pas de sa souveraineté ou de sa pleine responsabilité dans les modalités de son destin, ce peuple est nécessairement invisible.

(…) L’idée de la relation de Glissant ne supporte pas ce type de rapport sous-ordonné où des peuples entiers sont dénués de toute responsabilité, de tout espace de souveraineté, et englobés dans des trucages postcoloniaux qui s’appellent Outre-mer.

(…) Nous sommes des pays, des peuples et des nations exactement comme Haïti, Cuba, Trinidad, la Jamaïque… Ce sont des entités singulières. Parler d’Outre-mer, cela n’a pas de sens. »

Extrait de l’interview réalisée par Philippe Triay, Martinique 1ère