Haïti en bribes poétiques


James Noël est un jeune poète haïtien. Il vient d’écrire un poème intitulé Hannah, du nom de l’un des quatre cyclones qui viennent de frapper son pays. Sur son site, Cœuritoire, sa dernière note réunit des contributions de solidarité poétique :

« Faire le faisceau pour dire, pour pointer le doigt sur le malheur, ainsi tenterons-nous de l’exorciser ? Voici des pages qui tremblent sous l’effet des vents contraires, des pages à remplir, de pensées, de poèmes, des extraits de rage et de silences aussi, silences qui ne seront pas signés, par pudeur, devant l’ampleur, la gravité du drame. En attendant d’autres, se joignent à nous plusieurs voix issues de différents horizons, comme Ananda Dévi (Ile Maurice), Fatou Diome (Sénégal), Christian Condello (Canada), Edwige Danticat, Michèle Voltaire Marcelin, Louis Philippe Dalembert, James Fleurissaint (Haïti) et bien d’autres encore… »

 

Raharimanana :  » Ils me renomment et me recréent « 

(…) Ils me renomment et me recréent,
me baptisent me civilisent me délivrent m’instruisent me sauvent et me développent me démocratisent me modernisent m’arrachent à ma lie à ma boue à ma fange à mes guerres à ma sauvagerie à mon ignorance à mon obscurantisme à mes fanatismes à ma terre miséreuse et sous-développée ma terre sud ma terre lointaine ma terre émergente ma terre où se noie tout progrès ma terre de guerre de conflit de famine de corruption ma terre de dictature et de régime bananière ma terre aux catastrophes ethniques et autres joyeusetés négromaniaques (…)

remue.net publie un très beau texte de l’écrivain malgache Raharimanana, Danses, duquel est tiré cet extrait…

Le phrasé du marché

A la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, Paris XXe, les étals du trottoir donnent le ton. L’intérieur est à l’avenant.

Que des livres aux propositions alléchantes. Ne pas s’arrêter à la libraire qui, ce matin, manifeste un commerce expéditif, libraire plus pressée que ses clients.

Marché du jour : Georges Perec, Jeux intéressants, édité par Zulma ; Tony Duvert, L’île atlantique, édité en poche par Minuit ; Antoine Bello, Éloge de la pièce manquante, chez Folio ; et Ailleurs d’Henri Michaux, qui réunit Voyage en Grand Garabagne, Au pays de la Magie, Ici, Poddema, dans la collection de poche Poésie de Gallimard.

Qu’est-ce qui nous fait acheter compulsivement des titres comme pour étancher une soif qui vient avec la lecture, pas avant, mais avec la lecture ?

Pourquoi George Perec ?  » L’écriture est un jeu qui se joue à deux « , aimait-il à dire. Quelquefois une aide supplémentaire serait nécessaire. Jeux intéressants réunit les contributions de l’auteur oulipien à la revue Ça m’intéresse pendant plus d’un an, au début des années 80. On y lit ce genre de devinette : Quel est l’intrus ? (p.45) :

Dans la liste suivante, un mot ne devrait pas logiquement figurer. Lequel, et pourquoi ? écrit, lisible, polysyllabique, court, singulier, masculin, adverbe, orthographiable, intrus, français, substantif, mot, traduisible, prononçable.

Pourquoi Tony Duvert ? Jean-Noël Pancrazi écrivait dans la nécro du Monde qu’il lui consacrait :  » L‘écrivain Tony Duvert, 63 ans, a été découvert mort, le mercredi 20 août, chez lui, dans le petit village de Thoré-la-Rochelle (Loir-et-Cher). Sa mort remonte à environ un mois. Une enquête a été ouverte, mais il s’agit probablement d’une mort naturelle. Tony Duvert n’avait pas publié de livres depuis 1989. On l’avait presque oublié, et pourtant, il a marqué son époque – les années 1970 – par l’extrême liberté qu’il manifestait dans son écriture comme dans sa vie, par un ton unique, fait de crudité et de grâce, par le rythme de sa phrase, sans ponctuation souvent, emportée par le seul mouvement du désir, capable, comme on l’imaginait alors, de changer le monde.  »

En 4e de couv. de L’île atlantique, je lis cet éloge de François Nourissier, extrait du Figaro Magazine du 17 mars 1979 :  » C’est énorme, irrespirable et d’un réalisme à faire peur. « 

Pourquoi Antoine Bello ? Une énigme et un puzzle littéraire en cinquante pièces (dans le désordre), dont la première commence ainsi :

 » Ma victoire n’est pas celle d’un homme, mais celle du continent africain tout entier. certains voudront y voir une revanche, mais ils ont tort : la fonction du puzzle est de rassembler, non de diviser. « 

Pourquoi Henri Michaux ? La réponse est simple : Henri Michaux, c’est la phrase parfaite. Prenez le premier paragraphe, juste après le titre de la nouvelle Chez les Hacs, dans Voyage en Grande Garabagne :

Comme j’entrais dans ce village, je fus conduit par un bruit étrange vers une place pleine de monde au milieu de laquelle, sur une estrade, deux hommes presque nus, chaussés de lourds sabots, solidement fixés, se battaient à mort. « 

 

Poète piéton primé

Extrait du communiqué du Festival international de poésie de Trois-Rivières (Québec), organisé du 3 au 12 octobre 2008 :

 » À l’instar du poète mexicain Jaime Sabines et du poète québécois Gaston Miron, Nicolas Kurtovitch, de Nouvelle-Calédonie, écrit des poèmes de piéton. Sa poésie est celle de « l’homme-en-marche », de l’homme migrant vers la plénitude de sa définition d’homme. Il s’y applique à suivre les pistes des humains et de la vie, dans sa permanence comme son actualité, pour habiter pleinement la sienne. Ce mouvement, qui préside à sa quête, a séduit les membres du jury du Prix international de poésie Antonio Viccaro. (…)

Nicolas Kurtovitch est homme de lieux, de routes et de trajets. De ceux qui bruissent de la parole des hommes, mais aussi, surtout peut-être, de leurs silences, partagés ou non, et des questions que renvoie à chacun la présence de l’Autre. Divers segments de philosophies orientales irriguent également cette recherche d’humanité, où il s’agit, par l’écriture, de travailler à être soi parce qu’en cela réside notre seule chance de se faire véritablement présent aux autres. Comme tout art, écrire pour Nicolas Kurtovitch, est de l’ordre du geste d’un homme debout s’efforçant de s’y tenir, simplement. Une telle démarche s’accompagne certes d’une grande solitude, qu’il évoque parfois comme un exil en lui-même. Mais il en assume la condition, tout en portant haut ce sentiment d’amitié dont il sait, qu’avec celui de la beauté, il est de ceux qui nous sauvent de notre propre exil en nous-mêmes. Son écriture est donc tout à la fois acte d’existence et de résistance, traversée par les thématiques croisées de l’enracinement et de l’exil. Un enracinement vécu, un exil pleinement accepté par un poète qui s’efforce de « respirer avec le monde ». « 

Déflagration poétique

Un coup de blues ? un gris à l’âme ? une néphrite existentielle ? Jouer avec les poètes nous conseille Jacques Charpentreau dans son très joli recueil (Livre de poche jeunesse, 1999, 2002). Avec ce sous-titre tentateur : 200 poèmes-jeux inédits de 65 poètes contemporains. Un florilège déflagrant pour soigner tout type  » d’eczéma moral « , comme dirait Saint-Ex. Ce Charpentreau est un petit prince de la poésie qui ne fait pas ses octante printemps… digne directeur de la bien-dite collection Fleurs d’encre.

Ainsi ce calligramme de Daniel Brugès dont le texte dit :  » Le mille-pattes est en colère et tire-lanli et tire-lanlère. Il vient   d’apprendre à la télé que les chaussures vont augmenter. « 

 » Un grand homme ne doit jamais être vétilleux en son procédé. « 

Jour J pour une librairie de quartier : Texture, sise 94 avenue Jean-Jaurès, Paris 19e. C’est plutôt bon signe. Barthes y figure en digne place avec ses Fragments d’un discours amoureux. L’une des deux libraires est d’ailleurs spécialiste des Sciences humaines, sa consœur vient du roman Gallimard…

En vitrine quelques livres de l’éditeur indépendant Finitude

Emporté par la bonne nouvelle, j’avise deux titres, comme deux promesses du destin : L’Art de la prudence de Balthasar Gracián chez Rivages poche / Petite Bibliothèque, préfacé par Jean-Claude Masson, et Le guide du chasseur de nuages, signé Gavin Pretor-Pinney en Points, collection Sciences.

Dans L’Art de la prudence, l’ouvrage le plus célèbre du jésuite espagnol du XVIIe siècle, trois cents préceptes entendent guider tout gentilhomme en quête de monde et de ses mondanités. Ouvert au hasard, la 88e mise en garde, intitulée merveilleusement  » S’étudier à avoir les manières sublimes « , commence ainsi :

Un grand homme ne doit jamais être vétilleux en son procédé. Il ne faut jamais éplucher les choses, surtout celles qui ne sont guère agréables ; car, bien qu’il soit utile de tout remarquer en passant, il n’en est pas de même de vouloir expressément tout approfondir…

Une lecture propice (traduction en français : Judith Coppel-Grozdanovitch) à nous aiguiller vers le second essai qui s’ouvre par  » Le Manifeste de la Cloud Appreciation Society « , association mondiale d’observateurs de nuages, dont la morale explicite recommande :

Lève les yeux, émerveille-toi de l’éphémère beauté, et vis ta vie la tête dans les nuages.

Par ce jour de grand vent, la librairie Texture avait donc de quoi nous séduire…

Darwich (1941-2008) : terre étroite, langue universelle


Le poète palestinien Mahmoud Darwich, né il y a 67 ans en Galilée, est décédé au Texas à la suite d’une opération du coeur à l’âge de 67 ans.

Cette anthologie personnelle au titre magnifique comporte une préface de Darwich lui-même avec pour titre connexe  » Le lieu de l’universel « . Ce lieu c’est la poésie et la langue arabe…

Extrait de la préface :

 » Je suis celui que l’on désigne comme ‘ le poète de la Palestine ‘, et l’on requiert de moi de fixer mon lieu dans la langue, de protéger ma réalité du mythe et de maîtriser l’une et l’autre, pour être tout à la fois partie de l’Histoire et témoin de ce qu’elle m’a fait subir. C’est pourquoi mon droit à un lendemain requiert révolte contre le présent et défense de la légitimité de mon existence dans le passé. Mon poème se retrouve ainsi changé en preuve d’existence ou de néant. « 

La terre nous est étroite, poème écrit en 1986, qui donne son titre à l’anthologie :

La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer.

Et la terre nous pressure. Que ne sommes-nous son blé, pour mourir et ressusciter. Que n’est-elle notre mère

Pour compatir avec nous. Que ne sommes-nous les images des rochers que notre rêve portera,

Miroirs. Nous avons vu les visages de ceux que le dernier parmi nous tuera dans la dernière défense de l’âme.

Nous avons pleuré la fête delerus enfants et nous avons vu les visages de ceux qui précipiteront nos enfants

Par les fenêtres de cet espace dernier, miroirs polis par notre étoile.

Où irons-nous, après l’ultime frontière ? Où partent les oiseaux, après le dernier

Ciel ? Où s’endorment les plantes, après le dernier vent ? Nous écrirons nos noms avec la vapeur

Carmine, nous trancherons la main au chant afin que notre chair le complète.

Ici, nous mourrons. Ici, dans le dernier défilé. Ici ou ici, et un olivier montera de

Notre sang.

Lors du Festival  » Les Suds à Arles « , le 14 juillet dernier, Mahmoud Darwich rappelait qu’il voulait être lu comme un  » poète « , non comme une  » cause « . Ici, Darwich, le deuxième en partant de la gauche est entouré de Wissam Joubran et Didier Sambre et Samir Joubran.

A noter : Mahmoud Darwich, la terre comme langue est un documentaire de la série Un siècle d’écrivains, réalisé en 1997 par Suzanne Bitton et Elias Sanbar.

Mots en dérades, mots en radeaux

Les errements du Net et de la littérature des périphéries nous renvoient au poète Lionel-Édouard Martin et à sa propre dérade géographique, entre Poitou, d’où il est, et la Martinique, où il vit. Le site Remue.net , jamais en vacances ni vacant de pépites, publie une belle chronique signée Jacques Josse, sur Dire migrateur, recueil de récits et de poèmes de L.E.M. publié aux éditions Tarabuste.

Lu cet extrait sur le blog de Lionel-Édouard Martin :

Écriture, antidote aux tropiques : même luxuriante en apparence, elle débarde le langage, transforme en silence tout excès de parole. Aucun arbre ici ne paraît écrire : accueil de toute clameur, l’alizé parle avec les mains, l’iguane, comme ailleurs le caméléon, multiplie les synonymes. J’ai vu dans les seuls pays d’Europe enrubanner les vergers de guirlandes d’aluminium pour effrayer les merles, borner l’emprise du chant. Peut-être un cerisier, nanti d’un dire trop chiche pour le gâcher en envolées bruyantes, se doit-il de préserver son lot plus avarement que le manguier : c’est ainsi qu’il écrit, ménageant son avoir. Et lorsque me fascine, dans mes séjours en Caraïbe, un arbre tropical glosé de bavardages, je plante dans ma terre la plus intime, dans ma chair de poète, le cerisier d’enfance à la rare écriture de fruits rouges.

On pense à l’écriture de la nature chez Déwé Gorodé, poétesse kanake, dont les cordylines dans son jardin de Ponérihouen, en Province Nord de Nouvelle-Calédonie, dessinent une écriture, nous avait-elle révélé, qu’elle détaille dans son recueil de nouvelles, publié par Grain de sable en 1994, Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier.

Le texte  » Ecriture, antidote aux tropiques… » est puisé dans Écrit en Haïti. Il nous fait découvrir la belle peinture de Reynald Joseph. Aux échassiers joliment évoqués par Martin, on préfère tomber sur ces chaisiers…

Ces bifurcations nous tracent des émerveilles, quand d’autres aiguillages nous entrainent…

Slam debout à Bobigny ; Assises de questions à Lyon

Recherche don d’ubiquité

Ubu roi chez soi

Loi du mot à mot

De moi à toi

D’équité

En toute intranquillité…

A Lyon, les Assises internationales du roman, An II

A noter, ce mardi, à 19h30, la table ronde  » La fissure géographique  » avec Nuruddin Farah (Somalie), Fatos Kongoli (Albanie), Dany Laferrière (Québec / Haïti) et Elif Shafak (Turquie), présentée ainsi :

 » Un des personnages de La bâtarde d’Istanbul d’Elif Shafak dit vivre dans une fissure géographique. Cette métaphore suggestive traduit la complexité de certaines identités nationales et territoriales qui sont des zones de conflit. Ayant du mal à s’apaiser, elles laissent ouverte la question de leur définition. Comment les romanciers peuvent-ils rendre compte de la réalité de ces zones de faille géopolitique et souvent de la diversité de leurs langues ? Vers quel type de langage s’orientent-ils qui puisse saisir les écarts et les différences qui mettent en crise leur pays ? Leur lien avec ces identités complexes a-t-il nécessairement une influence sur leur écriture ? Quelle liberté peuvent-ils trouver ? Quelle distance peut leur donner le roman par rapport à ces questions sensibles ?  »

A Bobigny, le Grand slam de poésie, An II :

Une centaine de slameurs français et étrangers participent du 27 au 31 mai aux joutes de poésie urbaine du « Grand slam de poésie » et à la Coupe du monde de slam. Les épreuves éliminatoires ont débuté mardi soir. Seize équipes de quatre poètes sont en compétition dans ce tournoi. Quarante ans après 1968, les organisateurs promettent une poésie « des plus contestataires et subversives ».

Parallèlement, les slameurs de 16 pays s’affronteront en « Coupe du monde ». Les performances des artistes (textes de trois minutes maximum, sans musique d’accompagnement) seront « notées » à chaque round du tournoi par des juges choisis parmi le public.

A suivre, en particulier, Tsiky, 17 ans, terminale L au Lycée Français de Tamatave, gagnante du Grand Slam national de Madagascar. Sa profession de foi :  » Pour moi le slam n’est qu’un nom qui permet d’identifier un art ancestral qui se pratique encore à Madagascar : kabary, hain-teny, angano, tononkalo… Le verbe est sacré sur cette île de culture et de tradition orales oú la parole est reine et l’orateur un roi.