[Le monde est une figure de style]

« Ça a commencé comme ça. » Au distributeur de la poste d’Odéon, moi, blafard comme la lune encore plein les yeux, je les vois pas venir, deux jeunes roms jouent la surprise et me piquent un bon butin, j’ai pas le temps de respirer. Embrouille parfaite. Travaillent-ils pour eux-mêmes ? Pour un réseau ? J’en sais fichtre rien.
Dans la journée, j’apprends qu’un certain Jean-Marie a été condamné pour ses propos rapides et visqueux sur les Roms qui, dit-il « comme les oiseaux » volent « naturellement ». Condamné à 5 000 € d’amende par le tribunal correctionnel de Paris qui l’a déclaré coupable d’injure publique envers un groupe de personnes en raison de son appartenance à une ethnie. Travaille-t-il pour lui-même ? Pour un réseau ?
[Je continue le Voyage« Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. » Marie-jeanne… anagramme imparfaite de l’autre, des paroles et des actes qui s’inversent sans équivalent. Le monde est une figure de style.]
Sur ces entrefaites, Laferrière, élu sans coup férir à l’Académie, au premier tour de scrutin, débarque au jité et mets les points sur les i : le Canada c’est le Canada, le Québec, c’est le Québec. Les Québécois apprécieront cet amour de la patrie. Il balance « le français comme butin de guerre ». Ah Kateb ! Nedjma notre amour… de la langue. Quel style Yacine.
Dany, le plus jeune des immortels, le premier « non-français » élu à l’Académie, les autres étrangers avaient acquis la nationalité au préalable.  Dans le bureau du secrétaire perpétuel, j’avais maté auparavant cet immense tableau d’une séance des années 30, Pétain au milieu, oui Pétain… élu puis exclu de l’illustre Compagnie, au milieu d’hommes, que des hommes blancs et chenus. Laferrière a su profiter d’une ouverture comme Toussaint. Coup de panache, il s’est engouffré dans la brèche. Élu. Bravo l’artiste. Une victoire à célébrer jusqu’au bout de la nuit.

[au bout du petit matin, je lis sur FB la mésaventure d’Anderson Laforêt : « Vendredi 20 décembre 2013, J’ai été pillé hier soir à Petion-Ville vers 10h. Ils ont emporté ma valise contenant tous mes matériels de travail incluant mon laptop. Je continuerai toujours à aimer mon pays malgré tout…ma foi est inébranlable. »

C’est pas beau, ça ? Kimbé rèd ! Y a que les liens qui nous tiennent…]

Mot du jour : papier pelure

Le papier pelure est ce papier très léger et fin qui joue le rôle de doublure dans les albums photos traditionnels, que le numérique ne connaît pas.

Le paradoxe est, qu’avec le temps qui passe, ce papier très léger renferme des souvenirs de plus en plus anciens. Il recouvre ainsi de sa légèreté la profondeur du temps, la nostalgie et la densité de la mémoire.

En anglais, papier pelure se dit « onionskin », une peau d’oignon qui forcément fait pleurer.

Le papier pelure est de la texture même de la mémoire, volatile et puissante, comme ces feuilles d’automne qui tombent dans la possibilité d’un balancement à peine retenu.

(à Christian Nestor)

Changer de monde ?

Vu au Musée national d’art moderne, à Paris, l’œuvre de Théo Mercier, « La Possession du monde n’est pas ma priorité », une bibliothèque de pierres d’aquarium (en résine) au titre dévastateur, catégorie humour de l’art, une des pièces de l’exposition Le surréalisme et l’objet.

Courtesy de l’artiste et galerie Gabrielle Maubrie, Paris

Lu que 75% des 15-30 ans trouvent plus important d’utiliser un produit que de le posséder.

Théo Mercier a 29 ans.

J’en conclus que la jeunesse d’aujourd’hui n’a pas envie de posséder le monde,

mais d’en changer.

 

Shibboleth, schibboleth, le retour et détour par l’art contemporain

Heureux de l’idée de Libération spécial FIAC 2013 de rapprocher l’actualité avec des œuvres d’art contemporain. C’est une performance de journal, une performance de lecture, inspirée, nous dit Gérard Lefort, par Alexis Jakubowicz et Jean-Brice Moutout, fondateurs de la revue NonPrintingCharacter.

Pour la Une Le concept de Cordelia, Détail, œuvre signée Benoît Maire (2010), choisie par Vincent Honoré, accompagne le titre sur Pôle Emploi et le chômage : « L’art de (ne pas) trouver un job »

Parmi les bonnes associations, je tombe sur Shibboleth, de Doris Salcedo (2000), proposée par Albertine de Galbert, directrice du réseau artesur.org, pour accompagner dans le Libé des Livres, une critique philosophique signée Robert Maggiori à propos des ouvrages d’Awel Honneth, notamment Un monde de déchirements. Théorie critique, psychanalyse, sociologie, édité en français par La Découverte.

Les déchirures du social sont ainsi rapprochées de la crevasse (de 167 m) creusée, exposée, dans le sol de la Tate Moderne, de Londres.

Et me renvoie aux mots schibboleth rencontrés aux Congo [Papalagui, 25/09/13].

Et montre que la critique d’art contemporain, son exposition par le texte, peut être une pensée élaborée, en phase avec les tremblements du monde.

 

Lampedusa : ce que nous disent les gouffres (Patrick Chamoiseau)

LAMPEDUSA : CE QUE NOUS DISENT LES GOUFFRES

Toute horreur crée son gouffre
ainsi celle de la Traite à nègres qui fit de l’Atlantique
le plus grand oublié des cimetières du monde
(crânes et boulets relient les îles entre elles
et les amarrent aux tragédies du continent)

Le gouffre chante contre l’oubli
en roulis des marées
en mots de sel pour Glissant pour Walcott et pour Kamau Brathwaite
(fascine des siècles dans l’infini de ce présent où tout reste possible)

Celui de l’Atlantique s’est éveillé
clameurs en méditerranée !
l’absurde des richesses solitaires
les guerres économiques
les tranchées du profit
les meutes et les sectes d’actionnaires
agences-sécurité et agences-frontières
radars et barbelés
et la folie des murs qui damnent ceux qu’ils protègent

chaussures neuves et crânes jeunes font exploser les vieilles concentrations !

les gouffres appellent le monde
les gouffres appellent au monde

l’assise ouverte
les vents qui donnent l’humain
l’humain qui va au vent
les aventures des peurs et des désirs
la seule richesse des expériences menées à la rencontre
les solidarités qui se construisent et qui construisent
les coopérations qui ouvrent et qui assemblent
et le suc et le sel de l’accueil qui ose

L’enfant a eu raison de mettre ses chaussures neuves
ce qu’il arpente au delà de nos hontes
c’est le tranchant des gouffres génériques
qui signalent sous l’horreur
et qui fixent sans paupières
l’autre possible ouvert du meilleur de nous

en ombres en foudres en aubes
les gouffres enseignent longtemps

(toute douleur est apprendre et ce chant est connaître)

chant partagé d’une même planète.

Patrick CHAMOISEAU

 

Mots schibboleth du Congo

C’est au Congo que mon stock de mots schibboleth s’est accru sensiblement.
[Dans la Bible, « Schibboleth » est un  mot utilisé par les gens de Galaad pour reconnaître ceux d’Ephraïm, qui prononçaient sibbōlet, et qu’ils égorgeaient aussitôt (Juges 12, 6). » TLF]
Dans le registre des mots tests pour coupeurs de routes, de mots « tu-dis-juste-ou-tu-passes-à-la-trappe », on connaissait le tristissime mot espagnol « perejil », en français « persil », mot de reconnaissance de la dictature Trujillo en République Dominicaine en 1937. « Perejil » contient les sons associés en r roulé et j guttural, difficiles à prononcer pour les Haïtiens immigrés, créolophones et francophones. Bilan : entre 10 000 et 20 000 Haïtiens furent victimes de massacres de masse.

À Brazzaville, sur les bords du Djoué, des schibboleth moins fatals apparemment sont la spécialité de ce militaire rencontré lors d’une patrouille, sur les rives du Djoué, affluent du Congo, dont les flots tumultueux viennent grossir les rouleaux du fleuve frontière.

L’homme au béret noir dispose de tout un arsenal de signes pour reconnaître si vous êtes d’ici ou d’en face (Kinshasa). Une hésitation, une démarche, un accent ? Parmi les plus cocasses, le recours aux belgicismes « septante » et « nonante ». Cet héritage colonial de la langue marque à coup sûr un Kinois, en possible resquille. Militaire les appelle « Zaïrois », car il y a Congolais et… Congolais.
Curieuse démonstration… car vu la force du Djoué à cet endroit quand il se jette dans le Congo, aucun risque à trouver un passe-frontière assez téméraire pour le traverser ici.

Un autre schibboleth, m’apprend Jean-Euloge, distingue les Congolais des deux bords. Inclure dans son lingala le mot français « lait » vous identifie résident de Brazza ; si vous dîtes « miliki » (de milk)… vous venez de Kin. CQFD.

Par le passé, le mot lingala « Muĝéti », qui désigne une espèce d’arbuste, était utilisé par les coupeurs de route des années de troubles (1992 et 1998) pour signe de reconnaissance des Sudistes. Les Nordistes, eux, ne passaient pas. Un jour, un groupe sudiste arrête un vieux et lui demande quel est le nom de l’arbuste qu’ils lui montrent. Tel Œdipe résolvant l’énigme du Sphinx, le vieux répond par une question : « Si tu me dis quel est le nom de ses fruits, je te donne le nom de l’arbuste. » Cette histoire de coupeurs de routes coupés dans leur élan et rendus à leur ignorance a fait le tour du Congo.

Jean-Euloge me rajoute un mot schibboleth, un mot coupeur de routes, le mot « koto » (coude, genou), qui selon les différents accents entre la capitale et Pointe-Noire révèle votre région d’origine.

Au Congo, le français n’est pas une pétaudière

Brazzaville, rond-point de l’Éléphant. Une policier de la circulation arrête une voiture. Contrôle d’identité.
– Vos papiers ? demande-t-il à la conductrice.
– Pourquoi ? Vous avez une carte professionnelle ?
– Voyez mon uniforme.
– Eh papa ! Vous devez avoir une carte professionnelle, sinon je ne vous montre pas mes papiers.
– Je vous demande vos papiers… C’est pas la cour du roi Pétault…
– Si vous ne montrez pas votre carte, je m’en vais.
– ( … ! )
– Très bien, au revoir.
Et la conductrice s’en va sans être inquiétée outre-mesure.
Comment ne pas être séduit par le cran de l’automobiliste ? Mais comment ne pas être fasciné par la culture de l’agent de la circulation et le surgissement dans cette pétaudière… d’un parler rabelaisien, le roi Pétault étant une création par l’illustre auteur en 1546 d’un personnage… extravagant et sans autorité.

Au Congo, les atalakus…

« Au Congo, les atalakus jouent le rôle de chauffeurs de salle pour les artistes… et monnaient parfois leurs services auprès des politiques. »
Lire l’article de Jérôme Besnault de Jeune Afrique.

Et le documentaire de Dieudo Hamadi, que le festival Cinéma du réel a présenté et primé en mars dernier. Dans ce film immergé dans une réalité inédite (en 2011, l’élection présidentielle en République démocratique du Congo), « Gaylor, pasteur sans-le-sou (comme une majorité des neuf millions d’habitants de Kinshasa) se métamorphose en atalaku, « crieur » en lingala. Il fait affaire avec le député le plus offrant dont il assure la publicité dans la rue et pour qui il déniche des musiciens qui composeront la chanson de sa campagne. »

Au Congo, figures surréalistes

Pourquoi le gardien de cette institution porte-t-il des gants en laine parfaitement cocasses ici à Brazzaville ? « Pour me protéger des moustiques. », me répond-il.

Dévoré par les mêmes moustiques (ou d’autres, difficile à dire), l’ami Landry, au verbe facile, trouve refuge dans l’humour : « J’ai le corps tout moustifaillé. »

Dans une rue du centre-ville, je demande à une dame où se trouve la Banque du Congo.
– Traversez, c’est tout droit, puis à gauche.
– Merci madame.
– Le renseignement est payant.
– Combien ?
– 1 000 francs [1,5 euro]
– Votre renseignement n’a pas de prix.
Elle sourit.

Entendu à un carrefour, entre deux conducteurs en colère : « Il n’y a qu’un-seul-chef-ici- c’est-Sassou. »

La grammaire n’est pas qu’une chanson douce, dussions-nous amender un académicien. Serait-elle la clé de l’âme ? En lingala, être se dit « kozala » et avoir « kozalana », c’est-à-dire littéralement « être avec ». Autant d’être est un signe. De quoi ? Poursuivons l’étude du lingala avant de répondre.

Avenue de l’indépendance, la librairie de la Coupole vend peu de livres. Et aucun de la rentrée littéraire.